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Vonilloz arroptor la «liMirace de ro lîvrt'. mon «lier f.aniill»^; v'o^l un soiivonir •l'ainilié bien sincère, c'est aussi un li'inoiynatîe de vive rrconiiaissance. J<' n'oiiMierai jamais rnnil)i»'n vos excellents travaux, fruit <rune longue et lial)ile expérience, m'ont serAÏ pour niillre çà et en relief et en mouvement (dans ma mo- deste sphère de contour) «jurUpics faits conso- lants ou terribles se rattachant de près ou de loin à la question de ror(jf«;j/.s(i(i'o/i du travail, question brûlante. (|iii bientôt dominera toutes

I.» irir «BU «NT. 1. I

II

les autres, parce que, pour les masses, c'est une question de vie ou de mort.

Si, dans plusieurs épisodes de cet ouvrage, j'ai donc tenté de montrer l'action admirable- ment bienfaisante et pratique qu'un homme de cœur noble et d'esprit éclairé pourrait avoir sur la classe ouvrière, grâces vous soient ren- dues !

Si, par opposition, j'ai peint ailleurs les ef- frayantes conséquences de l'oubli de toute jus- tice, de toute charité, de toute sympathie envers ceux qui, depuis longtemps voués à toutes les privations, à toutes les misères, à toutes les douleurs, souffrent en silence, ne réclamant que le droit an travail, c'est-à-dire, un salaire certain, proportionné à leurs rudes labeurs et à leurs modiques besoins, grâces vous soient encore rendues!

Oui, mon ami, car la touchante et respec- tueuse affection que vous a vouée cette multi- tude d'ouvriers que vous employez et dont vous améliorez chaque jour la condition morale et matérielle, est une de ces rares, de ces glo- rieuses exceptions, qui rendent plus déplorable

lit

encore l'égoïsme inintelligent auquel un peuple de travailleurs honnêtes et laborieux est sou- vent impunément sacrifié.

Adieu, mon ami ; vous dédier ce livre, à vous, artiste si éminent, à vous, l'un des meilleurs cœurs et des meilleurs esprits que je connaisse, c'est dire qu'à défaut de talent, on trouvera du moins dans mon œuvre de salutaires tendances et de généreuses convictions.

Tout avons,

Eugène Suk.

Paris, 25 juin 1844.

PROLOGUE.

livs deux inoudes*

L'océan polaire entoure d'une ceinture de glace éternelle les bords déserts de la Sibérie et de l'Amérique du Nord!... ces dernières li- mites des deux mondes, que sépare l'étroit ca- nal de Behring.

Le mois de septembre touche à sa fin. .

L'équinoxe a ramené les ténèbres et les tour- mentes boréales 5 la nuit va bientôt remplacer un de ces jours polaires si courts, si lugubres...

le ciel, d'un bleu sombre violacé, est faible- ment éclairé par un soleil sans chaleur, dont le disque blafard, à peine élevé au-dessus de l'ho- rizon, pâlit devant l'éblouissant éclat de la neige qui couvre à perte de vue rimmensité des steppes...

1,

6 I'hologue.

Au nord, ce désert est borné par une côte hé- rissée de roches noires, gigantesques : au pied de leur entassement titaniquc, est enchaîné cet océan pétrifié, qui a pour vagues immobiles de grandes chaînes de montagnes de glace, dont les cimes bleuâtres disparaissent au loin dans une brume neigeuse...

A l'est, entre les'deux pointes du cap Ouli- kine^ confîn oriental de la Sibérie, on aperçoit une ligne d'un vert obscur, se charrient lentement d'énormes glaçons blancs...

C'est le détroit de Behring.

Enfin, au delà du détroit, et le dominant, se dressent les masses granitiques du cap de Galles, pointe extrême de l'Amérique du Nord.

Ces latitudes désolées n'appartiennent plus au monde habitable ; par leur froid terrible , les pierres éclatent, les arbres se fendent, le sol se crevasse en lançant des gerbes de paillettes glacées.

Nul être humain ne semble pouvoir affronter la solitude de ces régions de frimas et de tem- pêtes, de famine et de mort...

Pourtant... chose étrange, on voit des traces de pas sur la neige qui couvre ces déserts, der- nières limites des deux continents , divisés par le canal de Behring...

Du côté de la terre américaine, l'empreinte

PROLOGUE. 7

des pas, petite et légère, annonce le passage d'une femme...

Elle s'est dirigée vers les roches d'où l'on aperçoit au delà du détroit les steppes neigeux de la Sibérie.

Du côté de la Sibérie, l'empreinte plus grande, plus profonde, annonce le passage d'un homme.

Il s'est aussi dirigé vers le détroit.

On dirait que cet homme et que cette femme, arrivant ainsi en sens contraire aux extrémités du globe, ont espéré s'entrevoir à travers l'é- troit bras de mer qui sépare les deux mondes !

Chose plus étrange encore ! cet honnne et cette femme ont traversé ces solitudes pendant une horrible tempête...

Quelques noirs mélèzes centenaires, pointant naguère çà et dans ces déserts, comme des croix dans un champ de repos , ont été arra- chés, brisés, emportés au loin par la tourmente.

A cet ouragan furieux, qui déracine les grands arbres , qui ébranle les montagnes de glace, qui les heurte masse contre masse, avec le fracas de la foudre... à cet ouragan furieux ces deux voyageurs ont fait face.

Ils lui ont fait face sans dévier un moment de la ligne invariable qu'ils suivaient... on le devine à la trace de leur marche égale , droite et ferme.

s PROLOGUE.

Quels sont donc ces deux êtres qui che- minent toujours calmes au milieu des convul- sions , des bouleversements de la nature ?

Hasard , vouloir ou fatalité , sous la semelle ferrée de l'homme sept clous saillants forment une croix.

Partout il laisse cette trace de son passage.

A voir sur la neige dure et polie ces em- preintes profondes , on dirait un sol de marbre creusé par un pied d'airain, "'^^^lais bientôt une nuit sans crépuscule a suc- cédé au jour... ^ Nuit sinistre...

A la faveur de l'éclatante réfraction de la neige, on voit le steppe dérouler sa blancheur infinie sous une lourde coupole d'un azur si sombre, qu'il semble noir ; de pâles étoiles se perdent dans les profondeurs de cette voûte obscure et glacée...

Le silence est solennel.

Mais voilà que vers le détroit de Behring une faible lueur apparaît à l'horizon.

ÏROLOGtE. 9

C'est d'abord une clarté douce, bleuâtre, comme celle qui précède l'ascension de la lune. . . puis , cette clarté augmente , rayonne et se co- lore d'un rose léger.

Sur tous les autres points du ciel , les ténè- bres redoublent; c'est à peine si la blanche étendue du désert , tout à l'heure si visible , se distingue de la noire voussure du firmament.

Au milieu de cette obscurité , on entend des bruits confus , étranges.

On dirait le vol tour à tour crépitant ou ap- pesanti de grands oiseaux de nuit qui , éper- dus , rasent le steppe et s'y abattent.

Mais on n'entend pas un cri.

Cette muette épouvante annonce l'approche d'un de ces imposants phénomènes qui frappent de terreur tous les êtres animés , des plus féro- ces jusqu'aux plus inoflensifs... Une aurore bo- réale, spectacle si magnifique et si fréquent dans les régions polaires, resplendit tout à coup...

A l'horizon se dessine un demi-globe d'écla- tante clarté. Du centre de ce foyer éblouissant jaillissent d'immenses colonnes de lumière qui, s'élevant à des hauteurs incommensurables , illuminent le ciel, la terre , la mer... Alors des reflets ardents comme ceux d'un incen- die glissent sur la neige du désert , empour-

|0 PROLOGUE.

prent la cime bleuâtre des montagnes de glace, et colorent d'un rouge sombre les hautes roches noires des deux continents.

Après avoir atteint ce rayonnement magni- fique 5 l'aurore boréale pâlit peu à peu , ses vives clartés s'éteignirent dans un brouillard lumineux.

A ce moment , grâce à un singulier effet de mirage, fréquent dans ces latitudes , quoique séparée de la Sibérie par la largeur d'un bras de mer , la côte américaine sembla tout à coup si rapprochée , qu'on aurait cru pouvoir jeter un pont de l'un à l'autre monde.

Alors au milieu de la vapeur transparente et azurée qui s'étendait sur les deux terres, deux iigures humaines apparurent.

Sur le cap sibérien... un homme à genoux étendait les bras vers l'Amérique avec une ex- pression de désespoir incommensurable.

Sur le promontoire américain , une femme jeune et belle répondait au geste désolé de cet homme en lui montrant le ciel...

Pendant quelques secondes , ces deux gran- des figures se dessinèrent ainsi pâles et vapo- reuses aux dernières lueurs de l'aurore boréale.

Mais le brouillard s'épaississant peu à peu , tout disparut dans les ténèbres.

D'où venaient ces deux êtres qui se rencon-

PROLOGUE, 11

Iraient ainsi sous les glaces polaires , à Textré- mité (les mondes?

Quelles étaient ces deux créatures, un instant rapprochées par un mirage trompeur, mais qui semblaient séparées pour l'éternité ?

PREMIERE PARTIE.

LAUBERGE DU FAUCON BLANC.

I

llorok.

Le mois d'octobre 4851 tou(;he à sa fin.

Quoiqu'il soit encore jour , une lampe de cuivre à quatre becs éclaire les murailles lézar- dées d'un vaste grenier dont l'unique fenêtre est fermée à la lumière ; une échelle dont les montants dépassent la baie d'une trappe ou- verte, sert d'escalier.

Çà et , jetés sans ordre sur le plancher , I.

14 MOROK.

sont dfs chaînes de fer , des carcans à pointes aiguës , des caveçons à dents de scie , des mu- selières hérissées de clous , de longues tiges d'acier emmanchées de poignées de bois. Dans un coin , est posé nn petit réchaud portatif, semblable à ceux dont se servent les plombiers pour mettre l'étain en fusion ; le charbon y est empilé sur des copeaux secs; une étincelle suffît pour allumer en une seconde cet ardent brasier.

Non loin de ce fouillis d'instruments sinistres, qui ressemblent à l'attirail d'un bourreau, sont quelques armes appartenant à un âge reculé. Une cotte de mailles , aux anneaux à la fois si flexibles , si fins , si serrés , qu'elle ressemble à un souple tissu d'acier, est étendue sur un coffre , à côté de jambards et de l)rassards de fer, en bon état, garnis de leurs courroies ; une masse d'armes, deux longues piques triangu- laires à hampes de frêne, à la fois solides et légères, sur lesquelles on remarque de récentes taches de sang, complètent cette panoplie, un peu rajeunie par deux carabines tyroliennes armées et amorcées.

A cet arsenal d'armes meurtrières, d'instru- ments barbares, se trouve étrangement mêlée une collection d'objets très-différents : ce sont de petites caisses vitrées, renfermant des rosai- res'^ des chapelets, des médailles , des Jgmts

i!iiOKOK. 1$

Deiy des bénitiers , des images de saints enca- drées ; enfin bon nombre de ces livrets impri- més à Fribourg sur gros papier bleuâtre, livrets l'on raconte divers miracles modernes , l'on cite une lettre autographe de J. C. adressée à un fidèle, l'on fait enfin pour les années 1851 et 1852 les prédictions les plus effrayan- tes contre la France impie et révolutionnaire.

Une de ces peintures sur toile, dont les bate- leurs ornent la devanture de leurs théâtres forains, est suspendue à l'une des poutres trans- versales de la toiture , sans doute pour que ce tableau ne se gâte pas en restant trop longtemps roulé.

Cette toile porte cette inscription :

La véridique et mémorable conversion d'Ignace Morok, surnommé le Prophiiej arrivée en l'an- née 1828 à Fribourg.

Ce tableau, de proportions plus grandes que nature, dune couleur violente, d'un caractère barbare, est divisé en trois compartiments, qui offrent en action trois phases importantes de la vie de ce converti surnommé le Prophète.

Dans le premier, on voit un homme à longue barbe d'un blond presque blanc, à figure farou- che, et vêtu de peaux de rennes, comme le oonfc

16 MOROK.

les sauvages peuplades du nord de la Si])érie ; il porte un bonnet de renard noir, terminé par une tête de corbeau ; ses traits expriment la terreur ; courbé sur son traîneau qui , attelé de six grands chiens fauves, glisse sur la neige, il fuit la poursuite d'une bande de renards, de loups, d'ours monstrueux, qui tous, la gueule béante et armée de dents formidables, semblent capables de dévorer cent fois l'honmie, les chiens et le traîneau.

Au-dessous de ce premier tableau on lit :

En 1810; Morok est idolâtre, il fuit devant les bêtes féroces.

Dans le second compartiment, Morok, candi- dement revêtu de la robe blanche du catéchu- mène, est agenouillé, les mains jointes, devant un homme portant une longue robe noire et un rabat blanc ; dans un coin du tableau , un grand ange à mine rébarbative tient d'une main une trompette et de l'autre une épée flamboyante ; les paroles suivantes lui sortent de la bouche en caractères rouges sur un fond noir :

Morok l'idolâtre fuyait les bêtes féroces; les bêtes féroces fuiront devant Ignace Morok, converti et baptisé à Fribourg.

HOROK. 17

En effet, dans le troisième compartiment, le nouveau converti se cambre, fier, superbe, triomphant, sous sa longue robe bleue à plis flottants ; la tète altière, le poing gauche sur la hanche, la main droite étendue, il semble ter- rifier une foule de tigres, d'hyènes, d'ours, de lions, qui, rentrant leurs griiïes, cachant leurs dents, rampent à ses pieds, soumis et craintifs.

Au-dessous de ce dernier compartiment, on lit en forme de conclusion morale :

Ignace Morok est converti ; les bètes féroces rampent à ses pieds.

Non loin de ces tableaux se trouvent plu- sieurs ballots de petits livres, aussi imprimés à Fribourg, dans lesquels on raconte par quel étonnant miracle l'idolâtre Morok, une fois con- verti, avait tout à coup acquis un pouvoir sur- naturel, presque divin, auquel les animaux les plus féroces ne pouvaient échapper, ainsi que le témoignaient chaque jour les exercices aux- quels se livrait le dompteur de bètes, moins pour faire montre de son courage et de son au- dace que pour glorifier le Seigneur.

A travers la trappe ouverte dans le grenier,

2.

■\S DIOKUK.

s'exhale, comme par bouiïées, une odeur sau- vage, acre, forte, pénétrante.

De temps à autre, on entend quelques ràle- ments sonores et puissants, quelques aspira- tions profondes, suivies d'un bruit sourd, comme celui de grands corps qui s'étalent et s'allon- gent pesamment sur un plancher.

Un homme est seul dans ce grenier.

Cet homme est Morok, le dompteur de hètes féroces, surnonmié le Prophète.

Il a quarante ans, sa taille est moyenne, ses membres grêles, sa maigreur extrême; une longue pelisse d'un rouge de sang, fourrée de noir, l'enveloppe entièrement; son teint natu- rellement blanc est bronzé par l'existence voya- geuse qu'il mène depuis son enfance ; ses che- veux, de ce blond jaune et mat particulier à certaines peuplades des contrées polaires, tom- bent droits et roides sur ses épaules ; son nez est mince, tranchant, recourbé; autour de ses pommettes saillantes se dessine une longue barbe presque blanche à force d'être blonde.

Ce qui rend étrange la physionomie de cet homme, ce sont ses paupières très-ouvcites et très-relevées qui laissent voii- sa prunellefauve, toujours entourée d'un cercle blanc... Ce re- gard fixe, extraordinaire, exerçait une véritable fascinaliou sur les animaux, ce qui d'ailleurs

n'empêchait pas le Prophète d'employer aussi pour les dompter le terrible arsenal épars au- tour de lui.

Assis devant une table, il vient d'ouvrir le double fond d'une petite caisse remplie de cha- pelets et autres bimbeloteries semblables, à l'u- sage des dévolieux; dans ce double fond, fermé par une serrure à secret, se trouvent plusieurs enveloppes cachetées, ayant seulement pour adresses un numéro combiné avec une lettre de l'alphabet. Le Prophète prend un de ces paquets, le met dans la poche de sa pelisse ; puis fermant le secret du double fond, il replace la caisse sur une tablette.

Cette scène se passe sur les quatre heures de l'après-dînée, à l'auberge du Faucon blanc, uni- que hôtellerie du petit village deMockern, situé près de Leipzig, en venant du Nord vers la France.

Au bout de quelques moments un rugisse- ment rauque et souterrain fait trembler le gre- nier.

Judas! tais-toi! dit le Prophète d'un ton menaçant en tournant la tète vers la trappe.

Un autre grondement sourd, mais aussi for- midable qu'un tonnerre lointain, se fait alors entendre.

Caïn ! tais-toi ! crie3Iorok en se levant.

20 MOROK.

Un troisième rugissement d'une férocité inex' primable éclate tout à coup.

La Mort! te tairas-tu ! s'écrie le Prophète. Et il se précipite vers la trappe, s'adressant

à un troisième animal invisible qui porte ce nom lugubre de la Mort.

Malgré l'habituelle autorité de sa voix, mal- gré ses menaces réitérées, le dompteur de bêtes ne peut obtenir de silence ; bientôt, au con- traire, les aboiements de plusieurs dogues se joignent aux rugissements des bêles féroces.

Morok saisit une pique, s'approche de l'é- chelle, il va descendre, lorsqu'il voit quel- qu'un sortir de la trappe.

Ce nouveau venu a une figure brune et hàlée ; il porte un chapeau gris à forme ronde et à lar- ges bords, une veste courte et un laige pantalon de drap vert ; ses guêtres de cuir poudreuses annoncent qu'il vient de parcourir une longue route 5 une gibecière est attachée sur son dos par une courroie.

Au diable les animaux ! s'écria-t-il en met- tant le pied sur le planclier, depuis trois jours on dirait qu'ils m'ont oublié... Judas a passé sa patte à travers les barreaux de sa cage... et la 3Iort a bondi comme une furie ;... ils ne me re- connaissent donc plus?

Ceci fut dit en allemand.

KOROK. 21

Morok répondit en s'exprimant dans la même langue avec un léger accent étranger.

Bonnes ou mauvaises nouvelles, Karl? demanda-t-il avec inquiétude.

Bonnes nouvelles...

Tu les as rencontrés?

Hier, à deux lieues de Wittemberg...

Dieu soit loué ! s'écria Morok en joignant les mains avec une expression de satisfaction profonde.

C'est tout simple... de Russie en France, c'est la route obligée ; il y avait mille à parier contre un qu'on les rencontrerait entre Wit- temberg et Leipzig.

Et le signalement ?

Très-fidèle ; les deux jeunes filles sont en deuil, le cheval est blanc, le vieillard a une longue moustache, un bonnet de police bleu, une houppelande grise... et un chien de Sibérie sur les talons.

Et tu les as quittés... ?

A une lieue... avant une demi-heure ils arriveront ici.

Et dans cette auberge... puisqu'elle est la seule de ce village, dit Morok d'un air pensif.

Et que la nuit vient..., ajouta Karl.

As-tu fait causer le vieillard ?

Lui... Vous n'y pensez pas!

22 MOROK.

Comment?

Allez donc vous y Irotler.

Et quelle raison... ?

Impossible.

Impossible? pourquoi?

Vous allez le savoir. . . Je les ai d'abord suivis jusqu'à la couchée d'hier , ayant l'air de les rencontrer par hasard ; j'ai parlé en allemand au grand vieillard, en lui disant ce qu'on se dit entre piétons voyageurs : Bonjour et bonne route, camarade ! Pour toute réponse il m'a regardé de travers , et du bout de son bâton m'a montré l'autre côté de la route.

Il est Français, il ne comprend peut-être pas l'allemand?

Il le parle au moins aussi bien que vous , puisqu'à la couchée je l'ai entendu demander à l'hôte ce qu'il lui fallait pour lui et pour les jeunes filles.

Et à la couchée.. . tu n'as pas essayé encore d'engager la conversation...?

Une seule fois... mais il m'a si brutale- ment reçu , que pour ne rien compromettre je n'ai pas recommencé. Aussi, entre nous, je dois vous en prévenir , cet homme a l'air méchant en diable ; croyez-moi , malgré sa moustache grise, il paraît encore si vigoureux et si résolu, quoique décharné comme une carcasse, que je

MOROK, 2S

ne sais qui de lui ou de mon camarade l6 géant Goliath aurait l'avantage dans une lutte... Je ne sais pas vos projets... mais prenez garde, maître... prenez garde...

Ma pantlière noire de Java était aussi bien vigoureuse et bien méchante..., ditMorok avec un sourire dédaigneux et sinistre.

La Mort?... Certes, et elle est encore aussi vigoureuse et aussi méchante que ja- mais... Seulement, pour vous, elle est presque douce...

C'est ainsi que j'assouplirai ce grand vieil- lard, malgré sa force et sa brutalité.

Hum ! hum ! défiez-vous, maître, vous êtes habile , vous êtes aussi brave que personne ; mais, croyez-moi, vous ne ferez jamais un agneau du vieux loup qui va arriver ici tout à l'heure.

Est-ce que mon lion Caïn, est-ce que mon tigre Judas ne rampent pas devant moi avec épouvante ?

Je le crois bien , parce que vous avez de ces moyens qui...

Parce que j'ai la foi... Voilà tout... Et c'est tout..., dit impérieusement Morok en interrom- pant Karl, et en accompagnant ces mots d'un tel regard, que l'autre baissa la tête et resta muet.

24 HOROK.

Pourquoi celui que le Seigneur soutient dans sa lutte contre les bêtes ne serait-il pas aussi soutenu par lui dans ses luttes contre les hommes... quand ces hommes sont pervers et impies? ajouta le Prophète d'un air triomphant et inspiré.

Soit par créance à la conviction de son maî- tre, soit qu'il ne fût pas capable d'engager avec lui une controverse sur un sujet si délicat, Karl répondit humblement au Prophète :

Vous êtes plus savant que moi, maître; ce que vous faites doit être bien fait.

As-tu suivi ce vieillard et ces deux jeunes filles toute la journée? reprit le Prophète après un moment de silence.

Oui, mais de loin; comme je connais bien le pays , j'ai tantôt coupé au court à travers la vallée , tantôt dans la montagne , en suivant de l'œil la route je les apercevais toujours ; la dernière fois que je les ai vus, je m'étais tapi derrière le moulin à eau de la tuilerie... Comme ils étaient en plein grand chemin , et que la nuit approchait , j'ai hâté le pas pour prendre les devants et vous annoncer ce que vous ap- pelez une bonne nouvelle.

Très-bonne... oui... très-bonne... et tu seras récompensé... car si ces gens m'avaient échappé...

HOROK. 25

Le Prophète tressaillit , et n'acheva pas.

A l'expression de sa figure , à l'accent de sa voix, on devinait de quelle importance était pour lui la nouvelle qu'on lui apportait.

Au fait , reprit Karl, il faut que ça mérite attention , car ce courrier russe tout salonné qui est venu sans débrider de Saint-Pétersbourg à Leipzig pour vous trouver... c'était peut-être pour...

Morok. interrompit brusquement Karl et re- prit :

Qui t'a dit que l'arrivée de ce courrier ait eu rapport à ces voyageurs? Tu te trompes , tu ne dois savoir que ce que je te dis...

A la bonne heure, maître, excusez-moi, et n'en parlons plus... Ah çà, maintenant, je vais quitter mon carnier et aller aider Goliath à donner à manger aux bêtes , car l'heure de leur souper approche , si elle n'est pas passée. Est-ce qu'il se négligerait , maître , mon gros géant ?

Goliath est sorti, il ne doit pas savoir que tu es rentré, il ne faut pas surtout que le grand vieillard et les jeunes filles te voient ici , cela leur donnerait des soupçons.

voulez-vous donc que j'aille ?

Tu vas te retirer dans la petite soupente au fond de l'écurie ; tu attendras mes ordres,

I, 3

26 MOROK.

car il est possible que tu partes cette nuit pour Leipzig.

Comme vous voudrez ; j'ai dans mon car- nier quelques provisions de reste, je souperai dans la soupente en me reposant.

Va...

Maître , rappelez-vous ce que je vous ai dit, défiez-vous du vieux à moustaches grises, je le crois diablement résolu ; je m'y connais, c'est un rude compagnon, défiez-vous...

Sois tranquille... je me défie toujours, dit Morok.

Alors donc, bonne chance, maître!

Et Karl , regagnant l'échelle , disparut peu à peu.

Après avoir fait à son serviteur un signe d'adieu amical, le Prophète se promena pendant quelque temps d'un air profondément méditatif; puis s'approchant de la cassette à double fond qui contenait quelques papiers , il y prit une assez longue lettre qu'il relut plusieurs fois avec une extrême attention.

De temps à autre il se levait pour aller jus- qu'au volet fermé qui donnait sur la cour inté- rieure de l'auberge, et prêtait l'oreille avec anxiété; car il attendait impatiemment la venue des trois personnes dont on venait de lui an- noncer rapproche.

LES VOYAGEUKS. 8Z

II

Pendant que la scène précédente se passait à l'auberge du Faucon blanc à Mockern, les trois personnes dont Morok, le dompteur de bêtes, attendait si ardemment l'arrivée, s'avançaient paisiblement au milieu de riantes prairies, bor- nées d'un côté par une rivière dont le courant faisait tourner un moulin, et, de l'autre, par la grande route conduisant au village de Mockern, situé à une lieue environ au sommet d'une col- line assez élevée.

Le ciel était d'une sérénité superbe; le bouil- lonnement de la rivière, battue par la roue du moulin- et ruisselante d'écume, interrompait seul le silence de cette soirée d'un calme pro- fond ; des saules touffus, penchés sur les eaux, y jetaient leurs ombres vertes et transparentes, tandis que plus loin la rivière réfléchissait si splendidement le bleu du zénith et les teintes enflammées du couchant, que, sans les collines qui la séparaient du ciel, l'or et l'azur de l'onde se fussent confondus dans une nappe éblouis- sante avec l'or et l'azur du (irmament. Les

28 lES VOYAGEURS.

grands roseaux du rivage courbaient leurs ai- grettes de velours noir sous le léger souffle de la brise qui s'élève souvent à la fin du jour ; car le soleil disparaissait lentement derrière une large bande de nuages pourpres, frangés de feu... L'air vif et sonore apportait le tinte- ment lointain des clochettes d'un troupeau.

A travers un sentier frayé dans l'herbe de la prairie, deux jeunes filles, presque deux en- fants, car elles venaient d'avoir quinze ans, chevauchaient sur un cheval blanc de taille moyenne, assises dans une large selle à dossier elles tenaient aisément toutes deux, car elles étaient de taille mignonne et délicate.

Un homme de grande taille, à figure basanée, à longues moustaches grises, conduisait le che- val par la bride, et se retournait de temps à autre vers les jeunes filles, avec un air de solli- citude à la fois respectueuse et paternelle; il s'appuyait sur un long bâton ; ses épaules en- core robustes portaient un sac de soldat; sa chaussure poudreuse, ses pas un peu traînants, annonçaient qu'il marchait depuis longtemps.

Un de ces chiens que les peuplades du nord de la Sibérie attellent aux traîneaux, vigoureux animal , à peu près de la taille , de la forme et du pelage d'un loup , suivait scrupuleusement les pas du conducteur de la petite caravane, ne

tES VOYAGEURS. 2'J

quittant pas, comme on dit vulgairement, les talons de son maître.

Rien de plus charmant que le groupe des deux jeunes filles.

L'une d'elles tenait de sa main gauche les rênes flottantes, et de son bras droit entourait la taille de sa sœur endormie, dont la tête re- posait sur son épaule. Chaque pas du cheval imprimait à ces deux corps souples une ondu- lation pleine de grâce, et balançait leurs petits pieds appuyés sur une palette de bois servant d'étrier.

Ces deux sœurs jumelles s'appelaient Mose et Blanche, par un doux caprice maternel ; alors elles étaient orphelines, ainsi que le témoi- gnaient leurs tristes vêtements de deuil à demi usés.

D'une ressemblance extrême, d'une taille égale , il fallait une constante habitude de les voir pour les distinguer l'une de l'autre. Le portrait de celle qui ne dormait pas pourrait donc servir pour toutes deux ; la seule diffé- rence qu'il y eût entre elles à ce moment, c'était que Rose veillait , et remplissait ce jour-là les fonctions d'aînée , fonctions ainsi partagées, grâce à une imagination de leur guide ; vieux soldat de l'empire, fanatique de la discipline, ïl avait jugé à propos d'alterner ainsi entre les

ÔO LES VOYAGEl'RS.

deux orphelines la subordination et le comman- dement.

Greuse se fut inspiré à la vue de ces deux jolis visages, coiffés de béguins de velours noir, d'où s'échappait une profusion de grosses bou- cles de cheveux châtain clair, ondoyant sur leur cou, sur leurs épaules, et encadrant leurs joues rondes, fermes, vermeilles et satinées; un œillet rouge, humide de rosée, n'était pas d'un incarnat plus velouté que leurs lèvres fleuries; le tendre bleu de la pervenche eût semblé som- bre, auprès du limpide azur de leurs grands yeux se peignaient la douceur de leur ca- ractère et l'innocence de leur âge ; un front pur et blanc, un petit nez rose, une fossette au men(on, achevaient de donner à ces gracieuses Heures un adorable ensemble de candeur et de bonté charmante.

Il fallait encore les voir, lorsqu'à l'approche de la pluie ou de l'orage le vieux soldat les en- veloppait soigneusement toutes deux dans une grande pelisse de peau de renne, et rabattait sur leurs tètes le vaste capuchon de ce vête- ment imperméable; alors... rien de plus ravis- ^ant que ces deux petites ligures fraîches et souriantes, abritées sous ce camail de couleur sombre.

Mais la soirée était belle cl calme ; le lourd

LES VUYAUELiRS. Ôl

manteau se drapait autour des genoux des deux sœurs, et son capuchon retombait sur le dossier de leur selle.

Rose, entourant toujours de son bras droit la taille de sa sœur endormie, la contemplait avec une expression de tendresse ineffable , presque maternelle... car ce jour-là, Rose était l'aînée, et une sœur aînée est déjà presque une mère...

Non-seulement les orphelines s'idolàti'aient , mais par un phénomène psychologique fréquent chez les êtres jumeaux , elles étaient presque toujours simultanément affectées ; l'émotion de l'une se réfléchissait à l'instant sur la physio- nomie de l'autre; une môme cause les faisait tressaillir et rougir , tant leurs jeunes cœurs battaient à l'unisson ; enfin , joies ingénues , chagrins amers , tout entre elles était mutuelle- ment ressenti et aussitôt partagé.

Dans leur enfance , atteintes à la fois d'une maladie cruelle, comme deux fleurs sur une même tige, elles avaient plié, pâli, langui en- semble , mais ensemble aussi elles avaient re- trouvé leurs pures et fraîches couleurs.

Est- il besoin de dire que ces liens mystérieux, indissolubles, qui unissaient les deux jumelles, n'eussent pas été brisés sans porter une mor- telle atteinte à l'existence de ces pauvres en- fants?

32 lES VOYAGEURS.

Ainsi , ces charmants couples d'oiseaux nom- més inséparables, ne pouvant vivre que d'une vie commune, s'attristent, souffrent, se déses- pèrent et meurent, lorsqu'une main barbare les éloigne l'un de l'autre.

Le conducteiu' des orphelines, homme de cinquante-cinq ans environ, d'une tournure militaire , offrait le type immortel des soldats de la république et de l'empire , héroïques en- fants du peuple , devenus en une campagne les premiers soldats du monde , pour prouver au monde ce que peut, ce que vaut , ce que fait le peuple , lorsque ses vrais élus mettent en lui leur confiance , leur force et leur espoir.

Ce soldat, guide des deux sœurs, ancien gre- nadier à cheval de la garde impériale, avait été surnommé Z>«(/o6erf,- sa physionomie, grave et sévère, était durement accentuée ; sa moustache grise , longue et fournie , cachait complètement sa lèvre inférieure , et se confondait avec une large impériale lui couvrant presque le men- ton ; ses joues maigres , couleur de brique , et tannées comme du parchemin, étaient soigneu- sement rasées ; d'épais sourcils , encore noirs, couvraient pres(iue ses yeux d'un bleu clair ; ses boucles d'oreilles d'or descendaient jusque sur son col militaire à liséré blanc; une cein- ture de cuir serrait autour de ses reins sa houp-

tES VOYAGEURS. Z^

pelande de gros drap gris , et un bonnet de po- lice bleu à flamme rouge , tombant sur l'épaule gauche , couvrait sa tête chauve.

Autrefois doué d'une force d'Hercule , mais ayant toujours un cœur de lion, bon et patient, parce qu'il était courageux et fort , Dagobert , malgré la rudesse de sa physionomie , se mon- trait , pour les orphelines , d'une sollicitude exquise , d'une prévenance inouïe , d'une ten- dresse adorable, presque maternelle... Oui, maternelle ! car pour l'héroïsme de l'affection : cœur de mère , cœur de soldat.

D'un calme stoïque , comprimant toute émo- tion , l'inaltérable sang-froid de Dagobert ne se démentait jamais; aussi quoique rien ne fût moins plaisant que lui , il devenait quelquefois d'un comique achevé , en raison même de l'imperturbable sérieux qu'il apportait à toute chose.

De temps à autre , et tout en cheminant , Da- gobert se retournait pour donner une caresse ou dire un mot amical au bon cheval blanc qui servait de monture aux orphelines , et dont les salières, les longues dents trahissaient l'âge respectable ; deux profondes cicatrices , l'une au flanc , l'autre au poitrail , prouvaient que ce cheval avait assisté à de chaudes batailles ; aussi , n'élait-ce pas sans une apparence de fierté qu'il

54 lES VOYAtiEVRS.

secouait parfois sa vieille bride militaire , dont la bossette de cuivre offrait encore une aigle en relief ; son allure était régulière , prudente et ferme ; son poil vif, son embonpoint médiocre ; l'abondante écume qui couvrait son mors témoignait de cette santé que les chevaux ac- quièrent par le travail continu , mais modéré , d'un long voyage à petites journées ; quoiqu'il fût en route depuis plus de six mois , ce brave animal portait aussi allègrement qu'au départ les deux orphelines et une assez lourde valise attachée derrière leur selle.

Si nous avons parlé de la longueur démesurée des dents de ce cheval (signe irrécusable de grande vieillesse) , c'est qu'il les montrait sou- vent dans l'unique but de rester fidèle à son nom (il se nommait Jovial) et de faire une assez mauvaise plaisanterie , dont le chien était vic- time.

Ce dernier, sans doute par contraste, nommé Rabat-Joie, ne quittant pas les talons de son maître, se trouvait à la portée de Jovial, qui de temps à autre le prenait délicatement par la peau du dos , l'enlevait, et le portait ainsi pen- dant un instant; le chien, protégé par son épaisse toison , et sans doute habitué depuis longtemps aux facéties de son compagnon , s'y souniellait avec une complaisance sloïquej scu-

lES VOYAGEURS. 35

lement, quand la plaisanterie lui avait paru d'une suffisante durée , Rabat-Joie tournait sa tête en grondant. Jovial l'entendait à demi-mot, et s'empressait de le remettre à terre ; d'autres fois, sans doute pour éviter la monotonie. Jovial mordillait légèrement le havre-sac du soldat, qui semblait, ainsi que son chien, paifaitement habitué à cesjoyeusetés.

Ces détails feront juger de l'excellent accord qui régnait entre les deux sœurs jumelles, le vieux soldat, le cheval et le chien.

la petite caravane s'avançait assez impatiente d'atteindre avant la nuit le village de Mockcrn, que l'on voyait au sommet de la cote.

Dagobert regardait de temps à autre autour de lui , et semblait rassembler ses souvenirs ; peu à peu ses traits s'assombrirent ; lorsqu'il fut à peu de distance du moulin dont le bruit avait attiré son attention, il s'arrêta et passa à plusieurs reprises ses longues moustaches entre son pouce et son index, seul signe qui révélât chez lui une émotion forte et concentrée.

Jovial ayant fait un brusque temps d'arrêt derrière son maître, Blanche, éveillée en sur- saut par ce mouvement, redressa la tête; son premier regard chercha sa sœur à qui elle sou- rit doucement, puis toutes deux échangèrent un signe de suiprise à la vue de Dagobert im-

36 lES VOYAGEURS.

mobile, les mains jointes sur son long bâfon, et paraissant en proie à une émotion pénible et recueillie...

Les orphelines se trouvaient alors au pied (Tun tertre peu élevé, dont le faîte disparais- sait sous le feuillage épais d'un chêne immense planté à mi-côte de ce petit escarpement.

Rose, voyant Dagobert toujours immobile et pensif, se pencha sur sa selle , et appuyant sa petite main blanche sur l'épaule du soldat qui lui tournait le dos, elle lui dit doucement :

Qu'as-tu donc, Dagobert ?

Le vétéran se retourna ; au grand étonnement des deux sœurs, elles virent une grosse larme qui, après avoir tracé son humide sillon sur sa joue tannée, se perdait dans son épaisse mous- tache.

Tu pleures... toi ! s'écrièrent Rose et Blanche profondément émues. Nous t'en sup- plions... dis-nous ce que tu as...

Après un moment d'hésitation, le soldat passa sur ses yeux sa main calleuse, et dit aux orphe- lines d'une voix émue, en leur montrant le chêne centenaire auprès duquel elles se trouvaient :

Je vais vous attrister, mes pauvres en- fants... mais pourtant c'est comme sacré... ce que je vais vous dire... Eh bien! il y a dix-huit ans... la veille de la grande bataille de Leipzig,

lES VOYAGEURS. 37

j'ai porté votre père auprès de cet arbre... il avait deux coups de sabre sur la tète... un coup de feu à l'épaule.. . c'est ici que lui et moi, qui avais deux coups de lance pour ma part, nous avons été faits prisonniers... et par qui encore? par un renégat... oui, par un Français, un marquis émigré, colonel au service des Russes... et qui plus tard... Enfin un jour... vous saurez tout cela...

Puis après un silence, le vétéran, montrant du bout de son bâton le village de Mockern, ajouta :

Oui... oui. je m'y reconnais, voilà les hauteurs votre brave père, qui nous com- mandait, nous et les Polonais de la garde, a culbuté les cuirassiers russes après avoir en- levé une batterie... Ah! mes enfants, ajouta naïvement le soldat, j'aurais voulu que vous le voyez, votre brave père, à la tête de notre bri- gade de grenadiers à cheval, lancer une charge à fond au milieu d'une grêle d'obus ! il n'y avait rien de beau comme lui.

Pendant que Dagobert exprimait à sa ma- nière ses regrets et ses souvenirs, les deux or- phelines, par un mouvement spontané, se lais- sèrent légèrement glisser de cheval, et, se tenant par la main, allèrent s'agenouiller au pied du vieux chêne.

I.E jriF Fr,r\ >r;r, 1. 4

38 XES VOYAGEURS.

Puis là, pressées l'une contre l'autre, elles se mirent à pleurer, pendant que, debout der- rière elles, le soldat, croisant ses mains sur son long bâton, y appuyait son front chauve.

Allons... allons, il ne faut pas vous cha- griner, dit-il doucement au bout de quelques minutes, en voyant des larmes couler sur les joues vermeilles de Rose et de Blanche toujours à genoux, peut-être retrouverons-nous le gé- néral Simon à Paris, ajouta-t-il; je vous ex- pliquerai cela ce soir à la couchée... J'ai voulu exprès attendre à aujourd'hui pour vous dire bien des choses sur votre père ; c'était une idée à moi... parce que ce jour est comme un anni- versaire.

Nous pleurons, parce que nous pensons aussi à notre mère, dit Rose.

A notre mère que nous ne reverrons plus que dans le ciel, ajouta Blanche.

Le soldat releva les orphelines, les prit par la main, et les regardant tour à tour avec une expression d'ineffable attachement, rendue plus touchante encore par le contraste de sa rude figure :

Il ne faut pas vous chagriner ainsi, mes enfants. Votre mère était la meilleure des fem- mes, c'est vrai... Qiumd elle habitait la Po- logne, on l'appelait la Perle de Varsovie; c'est

LES VOYAUEURS. Si)

la perle du inonde entier qu'on aurait dire... car dans le monde entier, on n'aurait pas trouvé sa pareille... Non... non...

La voix de Dagobert s'altérait , il se lut et passa ses longues moustaches grises entre son pouce et son index, selon son habitude.

Écoutez, mes enfants, reprit-il après avoir surmonté son attendrissement, votre mère ne pouvait vous donner que les meilleurs conseils, n'est-ce pas?

Oui , Dagobert.

Eh bien ! qu'est-ce qu'elle vous a recom- mandé avant de mourir ? De penser souvent à elle , mais sans vous attrister.

C'est vrai ; elle nous a dit que Dieu , tou- jours bon pour les pauvres mères dont les en- fants restent sur terre , lui permettrait de nous entendre du haut du ciel , dit Blanche.

Et. qu'elle aurait les yeux toujours ouverts sur nous , ajouta Rose.

Puis les deux sœurs, par un mouvement spontané, rempli d'une grâce touchante, se prirent par la main , tournèrent vers le ciel leurs regards ingénus , et dirent avec l'adora- ble foi de leur âge :

N'est-ce pas, mère... tu nous vois?... tu nous entends?...

Puisque votre mère vous voit et vous en-

40 lES VOYAGEURS.

tend , dit Dagobert ému , ne lui faites donc plus de chagrin en étant tristes... Elle vous l'a défendu...

Tu as raison , Dagobert.

Nous n'aurons plus de chagrin.

Et les orphelines essuyèrent leurs yeux.

Dagobert , au point de vue dévot , était un vrai païen : en Espagne il avait sabré avec] une extrême sensualité ces moines de toutes robes et de toutes couleurs , qui, portant le crucifix d'une main et le poignard de l'autre défendaient non la liberté (l'inquisition la bâillonnait depuis des siècles), mais leurs monstrueux privilèges. Pourtant , Dagobert avait depuis quarante ans assisté à des spectacles d'une si terrible grandeur, il avait tant de fois vu la mort de près , que l'instinct de religion naturelle, commun à tous les cœurs simples et honnêtes, avait toujours surnagé dans son àme. Aussi quoiqu'il ne partageât pas la consolante illu- sion des deux sœurs, il eût regardé comme un crime d'y apporter la moindre atteinte.

Les voyant moins tristes , il reprit :

A la bonne heure, mes enfants, j'aime mieux vous entendre babiller comme vous ba- billiez ce matin et hier... en riant sous cape, de temps à autre , et en ne me répondant pas à ce que je vous disais... tant vous étiez occu-

X£S VOYAGEURS. 41

pées de votre entretien... Oui, oui, mesde- moiselles... Voilà deux jours que vous parais- sez avoir de fameuses affaires ensemble... Tant mieux , surtout si cela vous amuse.

Les deux sœurs rougirent, échangèrent un demi-sourire qui contrasta avec les larmes qui remplissaient encore leurs yeux, et Rose dit au soldat avec un peu d'embarras ;

Mais non, je t'assure, Dagobert, nous par- lons de choses et d'autres.

Bien, bien, je ne veux rien savoir... Ah çà ! reposez-vous quelques moments encore, et puis en route, car il se fait tard, et il faut que nous soyons à Mockern avant la nuit... pour nous remettre en route demain matin de bonne heure.

Nous avons encore bien, bien du chemin? demanda Rose.

Pour aller jusqu'à Paris? Oui, mes enfants, une centaine d'étapes... Nous n'allons pas vite, mais nous avançons... et nous voyageons à bon jnarché, car notre bourse est petite ; un cabinet pour vous, une paillasse et une couverture pour moi à votre porte, avec Rabat-Joie surmes pieds, une litière de paille fraîche pour le vieux Jovial, voilà nos frais de route; je ne parle pas de la nourriture, parce que vous mangez à vous deux comme une souris, et que j'ai appris en Egypte

^42 LES VOYAbEUKS.

et en Espagne à n'avoir faim que quand ça se pouvait...

Et tu ne dis pas que, pour économiser da- vantage encore, tu veux faire toi-même notre petit ménage en route et que tu ne nous laisses jamais t'aider.

Enfin, bonDagobert, quand on pense que tu savonnes presque chaque soir à la couchée... comme si ce n'était pas nous... qui...

Vous?... dit le soldat en interrompant Blanche, je vais vous laisser gercer vos jolies petites mains dans l'eau de savon, n'est-ce pas? D'ailleurs, est-ce qu'en campagne un soldat ne savonne pas son linge ? . . . Tel que vous me voyez, j'étais la meilleure blanchisseuse de mon esca- dron... et comme je repasse, hein? sans me vanter !

Le fait est que tu repasses très-bien, très- bien...

Seulement... tu roussis quelquefois..., dit Rose en souriant.

Quand le fer est trop chaud, c'est vrai... Dame... j'ai beau l'approcher de ma joue... ma peau est si dure que je ne sens pas le trop de chaleur..., dit Dagobcrt avec un sérieux imper- turbable.

Tu ne vois pas que nous plaisantons , bon Dagobcrt?

lES VOYAGEURS. 45

Alors, mes enfants, si vous trouvez que je fais bien mon métier de blancliisseuse, conti- nuez-moi votre pratique, c'est moins cher, et en route, il n'y a pas de petites économies, surtout pour de pauvres gens comme nous, car il faut au moins que nous ayons de quoi arriver à Paris... Nos papiers et la médaille que vous portez feront le reste, il faut l'espérer du moins...

Cette médaille est sacrée pour nous... no- tre mère nous l'a donnée en mourant...

Aussi prenez bien garde de la perdre, as- surez-vous de temps en temps que vous l'avez.

La voilà, dit Blanche.

Et elle tira de son corsage une petite médaille de bronze qu'elle portait au cou, suspendue par une chainette de même métal.

Cette médaille offrait sur ses deux faces les inscriptions suivantes :

VICTIME

A PARIS,

de

Rue Saint-François, 3.

I,. C. D. J.

Dans un siècle et demi

Triez pour moi.

vous serez

le 13 février 1832.

PARIS,

Le 13 février 1682,

PRIEZ POUR MOI.

Qu'est-ce que cela signifie, Dagoberl? re- prit Blanche en considérant ces lugubres in- scriptions. Notre mère n'a pu nous le dire.

Nous parlerons do tout celii ce soir à la

44 iES VOYAGEtRS.

couchée, répondit Dagobert, il se fait tard, par- tons; serrez bien cette médaille... et en route; nous avons près d'une heure de marche avant d'arriver à l'étape... Allons, mes pauvres en- fants, encore un coup d'œil à ce tertre votre brave père est tombé... et à cheval ! à cheval !

Les deux orphelines jetèrent un dernier et pieux regard sur l'endroit qui avait rappelé de si pénibles souvenirs à leur guide, et avec son aide remontèrent sur Jovial.

Ce vénérable animal n'avait pas songé un moment à s'éloigner; mais en vétéran d'une prévoyance consommée, il avait provisoirement mis les moments à profit, en prélevant sur le sol étranger une large dime d'herbe verte et ten- dre, le tout aux regards quelque peu envieux de Rabat-Joie, commodément établi sur le pré, son museau allonge entre ses deux pattes de devant ; au signal du départ, le chien reprit son poste derrière son maître ; Dagobert, sondant le terrain du bout de son long bâton, conduisait le cheval par la bride avec précaution, caria prairie devenait de plus en plus marécageuse ; au bout de quelques pas, il fui même obligé d'obliquer vers la gauche, afin de rejoindre la grande route.

Dagobert ayant demandé, en arrivant à Moc- kern, la plus modeste auberge du village, on lui

l'akrivée. 45

répondit qu'il n'y en avait qu'une : l'auberge du Faucon blanc.

Allons donc h l'auberge du Faucon blanc, avait répondu le soldat.

III li'arrîvée.

Déjà plusieurs fois , Morok , le dompteur de bêtes, avait impatiemment ouvert le volet delà lucarne du grenier qui donnait sur la cour de l'auberge du Faucon blanc, afin de guetter l'ar- rivée des deux orphelines et du soldat ; ne les voyant pas venir , il se remit à marcher lente- ment , les bras croisés sur sa poitrine , la tête baissée, cherchant le moyen d'exécuter le plan qu'il avait conçu; ses idées le préoccupaient sans doute d'une manière pénible , car ses traits semblaient plus sinistres encore que d'habitude.

Malgré son apparence farouche , cet homme ne manquait pas d'intelligence; l'intrépidité dont il faisait preuve dans ses exercices, et que,

46 l'arrivée.

par lin adroit charlatanisme, il attribuait à son récent état de grâce, un langage quelquefois mystique et solennel , une hypocrisie austère lui avaient donne une sorte d'influence sur les populations qu'il visitait souvent dans ses pé- régrinations.

On se doute bien que , dès longtemps avant sa conversion , iMorok s'était familiarisé avec les mœurs des bètes sauvages... En effet , dans le nord de la Sibérie , il avait été , jeune encore , l'un des plus hardis chasseurs d'ours et de rennes ; plus tard, en 1810 , aban- donnant cette profession , pour servir de guide à un ingénieur russe chargé d'explorations dans les régions polaires, il l'avait ensuite suivi à Saint-Pétersbourg ; Morok, après quelques vicissitudes de fortune, fut employé parmi les courriers impériaux, automates de fer, que le moindre caprice du despote lance surun frêle traîneau , dans l'immensité de l'enqiire, depuis la Perse jusqu'à la mer Glaciale. Pour ces gens, qui voyagent jour et nuit avec la rapidité de la foudre , il n'y a ni saisons , ni obstacles , ni fatigues, ni dangers; projectiles humains, il faut qu'ils soient brisés ou qu'ils arrivent au but; on conçoit dès lors l'audace, la vigueur et la résignation d'hommes habitués à une vie pareille.

l/ARRIVÉE, 47

Il est Inutile do dire maintenanl par suite de quelles singulières circonstances Morok avait abandonné ce rude métier pour une autre pro- fession, et était enfin entré, comme catéchu- mène, dans une maison religieuse de Fribourg; après quoi, bien et dûment converti, il avait commencé ses excursions nomades avec une ménagerie dont on ignorait l'origine.

Morok se promenait toujours dans son gre- nier.

La nuit était venue.

Les trois personnes dont il attendait si impa tiemment l'arrivée ne paraissaient pas.

Sa marche devenait de plus en plus nerveuse et saccadée.

Tout à coup il s'arrêta brusquement, pencha la tête du côté de la fenêtre et écouta. Cet homme avait l'oreille fine comme un sauvage,

Les voilà !.. s'écria-t-il.

Et sa prunelle fauve brilla d'une joie diabo- lique. Il venait de reconnaître le pas d'un homme et d'un cheval.

Allant au volet de son grenier, il l'enfrouvrit prudemment, et vit entrer dans la cour de l'auberge les deux jeunes filles à cheval, et le vieux soldat qui leur servait de guide.

La nuit était venue, sombre, nuageuse; un

48 l'arrivée.

grand vent faisait vaciller la lumière des lan- ternes à la clarté desquelles on recevait ces nouveaux hôtes ; le signalement donné à Mo- rok était si exact, qu'il ne pouvait s'y tromper.

Sur de sa proie, il ferma la fenêtre.

Après avoir encore réfléchi un quart d'heure, sans doute pour bien coordonner ses projets, il se pencha au-dessus de la trappe était placée l'échelle qui servait d'escalier, et ap- pela :

Goliath !

Maître? répondit une voix rauque.

Viens ici...

Me voilà... Je viens de la boucherie, j'ap- porte la viande.

Les montants de l'échelle tremblèrent, et bientôt une tèt(3 énorme apparut au niveau du plancher.

Goliath, le bien nommé (il avait plus de six pieds, et une carrure d'Hercule), était hideux ; ses yeux louches se renfonçaient sous un front bas et saillant ; sa chevelure et sa barbe fauve, épaisse et drue comme du crin, donnaient à ses traits un caractère bestialement sauvage ; entre ses larges màciioires, armées de dents ressem- blant à des crocs, il tenait par un coin un mor- ceau de bœuf cru pesant dix ou douze livres, trouvant sans doule plus connnode de porter

l'arrivée. 49

ainsi cette viande, afin de se servir de ses mains pour gravir récliclle, qui vacillait sous son poids.

Enfin ce gros et grand corps sortit tout en- tier de la trappe : à son cou de taureau, à l'é- tonnante largeur de sa poitrine et de ses épaules, à la grosseur de ses bras et de ses jambes, on devinait que ce géant pouvait sans crainte lut- ter corps à corps avec un ours.

Il portait un vieux pantalon bleu à bandes rouges, garni de basane, et une sorte de casa- que ou plutôt de cuirasse de cuir très-épais, çà et éraillé par les ongles tranchants des ani- maux.

Lorsqu'il fut debout, Goliath desserra ses crocs, ouvrit la bouche, laissa tomber à terre le quartier de bœuf, en léchant ses moustaches sanglantes avec gourmandise.

Cette espèce de monstre avait, comme tant d'autres saltimbanques, commencé par manger de la viande crue dans les foires, moyennant rétribution du public. Puis ayant pris l'habi- tude de cette nourriture de sauvage et alliant son goût à son intérêt, il préludait aux exerci- ces de JVtorok en dévorant devant la foule quel- ques livres de chair crue.

La part de la Mort et la mienne sont en bas. voilà celle de Caïn et de Judas, dit Goliath

1. 5

50 l'arrivée.

en montrant le morceau de bœuf. est le cou- peret?... que je la sépare en deux... pas de préférence... bête ou homme, à chaque gueule... sa viande...

Retroussant alors une des manches de sa ca- saque, il fit voir un avant-bras velu comme la peau d'un loup , et sillonné de veines grosses comme le pouce.

Ah çà, voyons, maîlrc ! est le couperet? reprit-il en cherchant des yeux cet instrument.

Au lieu de répondre à celle demande, le Pro- phète fît plusieurs questions à son acolyte.

Étais-tu en bas quand tout à l'heure de nouveauxvoyageurs sont arrivés dans l'anberge?

Oui, maître, je revenais de la boucherie.

Quels sont ces voyageurs ?

Il y a deux petites filles montées sur un cheval blanc ; un vieux bonhomme à grandes moustaches les accompagne... Mais le coupe- ret... les bêtes ontgrand'faim... moi aussi... le couperet...

Sais-tu... l'on a logé ces voyageurs?

L'hôte a conduit les petites filles et le vieux au fond de la cour.

Dans le bàliment(|ui donne sur les champs?

Oui, maître... mais le...

Un concert d'horribles rugissements ébranla le grenier et interrompit Goliath.

i/arrivée. 51

Entendez-vous? s'écria-t-il, la faim rend ces bêtes furieuses. Si je pouvais rugir... je ferais comme elles. Je n'ai jamais vu Judas et Caïn comme ce soir; ils font des bonds dans leur cage à tout briser... Quant à la Mort, ses yeux brillent encore plus qu'à l'ordinaire... on dirait deux chandelles... Pauvre Mort!

Morok reprit sans avoir égard aux observa- tions de Goliath :

Ainsi les jeunes filles sont logées dans le bâtiment du fond de la cour?

Oui, oui, mais pour l'amour du diable, le couperet. Depuis le départ de Karl, il faut que je fasse tout l'ouvrage, et ça met du retard à notre manger.

Le vieux bonhomme est-il resté avec les jeunes filles? demanda Morok.

Goliath, stupéfait de ce que, malgré ses in- stances, son maître ne songeait pas au souper des animaux, contemplait le Prophète avec une surprise croissante.

Réponds donc, brute...

Si je suis brute, j'ai la force des brutes, dit Goliath d'un ton bourru, et brute contré brute, je n'ai pas toujours le dessous.

Je te demande si le vieux est resté avec les jeunes filles? répéta Morok.

Eh bien ! non, répondit le géant; le vieux,

52 l'arrivée.

après avoir conduit son cheval à l'écurie, a de- mandé un baquet, de l'eau ; il s'est établi sous le porche, et, à la clarté de la lanterne... il savonne... Un homme à moustaches grises... savonner comme une lavandière, c'est comme si je donnais du millet à des serins, ajouta Go- liath en haussant les épaules avec mépris. Maintenant que j'ai répondu, maître, laissez- moi m'occupcr du souper des bêtes.

Puis cherchant quelque chose des yeux, il ajouta :

Mais est donc ce couperet?

Après un moment de silence méditatif, le Prophète dit à Goliath :

Tu ne donneras pas à manger aux bêtes ce soir.

D'abord Goliath ne comprit pas , tant celte idée était en effet incompréhensible pour lui.

Plait-il, maître? dit-il.

Je te défends de donner à manger aux bê- tes ce soir.

Goliath ne répondit rien, ouvrit ses yeux louches d'une grandeur démesurée, joignit les mains, et recula de deux pas.

Ah çà ! m'entends-tu? dit Morok avec im- patience. Est-ce clair?

Ne pas manger? quand noire viande est là, quand notre souper est déjà en retard de

1 AURIVÉE.

trois heures!... s'écria Goliath avec une stu- peur croissante.

Obéis... et tais-toi!

Mais vous voulez donc qu'il arrive un malheur ce soir?... la faim va rendre les bêtes furieuses ! et moi aussi...

Tant mieux !

Enragées!...

Tant mieux!

Comment, tant mieux?... Mais...

Assez.

Mais par la peau du diable, j'ai aussi faim qu'elles, moi...

Mange... qui t'empêche? ton souper est prêt, puisque tu le manges cru.

Je ne mange jamais sans mes bêtes... ni elles sans moi...

Je te répète que si tu as le malheur de donner à manger aux bêtes... je te chasse...

Goliath fit entendre un grognement sourd, aussi rauque que celui d'un ours, en regardant le Prophète d'un air à la fois stupéfait et cour- roucé.

Morok, ces ordres donnés, marchait en long et en large dans le grenier, paraissant réflé- chir. Puis, s'adressant à Goliath, toujours plongé dans un ébahissement profond :

Tu te rappelles est la maison du bourg-

54 l'akrivée,

mestre, j'ai été ce soir faire viser mou per- mis, et dont la femme a acheté de petits livres et un chapelet?

Oui, répondit brutalement le géant.

Tu vas aller demander à sa servante si je peux être sûr de trouver demain le bourg- mestre de bon matin.

Pourquoi faire?

J'aurai peut-être quelque chose d'impor- tant à lui apprendre ; en tous cas, dis-lui que je le prie de ne pas sortir avant de m'avoir vu.

Bon... mais les bctes... je ne peux pas leur donner à manger avant d'aller chez le bourgmestre?... Seulement à la panthère de Java... c'est la plus affamée... Voyons, maître, seulement à la Mort. Je ne prendrai qu'une bouchée pour lui faire manger. Gain, moi et Judas, nous attendrons.

C'est surtout à la panthère que je te dé- fends de donner à manger. Oui, à elle... en- core moins qu'à toute autre.

Par les cornes du diable! s'écria Goliath, qu'est-ce que vous avez donc aujourd'hui ? je ne comprends rien à rien ; c'est dommage que Karl ne soit pas ici ; lui (jui est malin, il m'ai- derait à comprendre pourquoi vous empêchez des bêtes qui ont faim... de manger.

Tu n'as pas besoin de comprendre.

L AUKlVÉt. 33

Esl-ce qu'il ne reviendra pas bientôt, Karl?

Il est revenu...

est-il donc?...

11 est reparti...

Qu'est-ce qui se passe donc ici ? Il y a quelque chose; Karl part, revient, repart, et...

II ne s'agit pas de Karl , mais de toi ; quoique afTamé comme un loup, tu es malin comme un renard , et quand tu veux... aussi malin que Karl...

Et 3Iorok frappa cordialement sur l'épaule du géant . changeant tout à coup de physiono- mie et de langage.

Moi , malin ?

La preuve , c'est qu'il y aura dix florins à gagner cette nuit... et que tu seras assez malin pour les gagner... j'en suis sur.

A, ce compte-là , oui , je suis malin, dit le géant en souriant d'un air stupide et satisfait. Qu'est-ce qu'il faudra faire pour gagner ces dix florins ?

Tu le verras...

Est-ce didicile?

Tu le verras... Tu vas commencer par aller chez le bourgmestre, mais avant de partir tu allumeras ce réchaud.

Il le montra du geste à Goliath.

56 ï-'aurivée.

Oui, maître.. ., dit le géant un peu consolé du retard de son souper par l'espérance de ga- gner dix florins.

Dans ce réchaud tu mcllras rougir cette tige d'acier , ajouta le Prophète.

Oui , maître.

Tu l'y laisseras , tu iras chez le bourg- mestre et tu reviendras m'attendre ici.

Oui , maître.

Tu entretiendras toujours le feu du four- neau.

Oui, maître.

Morok fit un pas pour sortir ; puis se ravisant :

Tu dis que le vieux bonhomme est occupé à savonner sous le porche ?

Oui , maître.

IN'oublie rien , la tige d'acier au feu , le bourgmestre, et reviens ici attendre mes ordres.

Ce disant , le Prophète descendit du grenier par la trappe et disparut.

MOROK ET DAGOBERT. 57

IV

llorok et Dag^oberf.

Goliath ne s'était pas trompé... Dagobert sa- vonnait avec le sérieux imperturbable qu'il met- tait à toutes choses.

Si l'on songe aux habitudes du soldat en cam- pagne, on ne s'étonnera pas de cette apparente excentricité ; d'ailleurs Dagobert ne pensait qu'à économiser la petite bourse des orphelines et à leur épargner tout soin, toute peine ; aussi le soir , après chaque étape , se livrait-il à une foule d'occupations féminines. Du reste, il n'é- tait pas à son apprentissage : bien des fois, du- rant ses campagnes, il avait très-industrieuse- ment réparé le dommage et le désordre qu'une journée de bataille apporte toujours dans les vêtements d'un soldat, car ce n'est pas tout que de recevoir des coups de sabre, il faut encore raccommoder son uniforme, puisqu'en entamant la peau, la lame fait aussi à l'habit une entaille incongrue.

Aussi, le soir ou le lendemain d'un rude com bat, voit-on les meilleurs soldats ( toujours dis-

oS MOROK ET UAGOBEKT.

tiiigués par leur belle tenue militaire ) tirer de leur sac ou de leur portemanteau une petite trousse garnie d'aiguilles, de fil, de ciseaux, boutons et autres merceries, afin de se livrer à toutes sortes de raccommodages et de reprises perdues, dont la plus soigneuse ménagère serait jalouse.

On ne peut trouver une transition meilleure, pour expliquer le surnom de Dagobcrt donné à François Baudoin ( conducteur des deux or- phelines), lorsqu'il était cité comme l'un des plus beaux et des plus braves grenadiers à cheval do la garde impériale.

On s'était rudement battu tout le jour, sans avantage décisif... Le soir, la compagnie dont notre homme faisait partie avait été envoyée en grand'garde pour occuper les ruines d'un vil- lage abandonné ; les vedettes posées, une moitié des cavaliers resta à cheval, et l'autre put pren- dre quelque repos en mettant ses chevaux au piquet. Notre homme avait vaillamment chargé sans être blessé cette fois, car il ne comptait que pour mémoire une profonde égratignure qu'un kaiserlitz lui avait faite à la caisse, d'un coup de baïonnette maladroitement porté de bas en haut.

Brigand ! ma culotte neuve !... s'était écrié le grenadier, en voyant bâiller sur sa cuisse

ÎWOROK ET DAGOBEIIT. 59

une énorme déchirure qu'il vengea en ripos- tant par un coup de latte savamment porté de haut en bas, et qui transperça l'Autrichien.

Si notre homme se montrait d'une stoïque in- différence au sujet de ce léger accroc fait à sa peau, il n'en était pas de même pour l'accroc désastreux fait à sa culotte de grande te- nue.

Il entreprit donc le soir même, au bivac, de remédier à cet accident : tirant de sa poche sa trousse, y choisissant son meilleur fil, sa meil- leure aiguille, armant son doigt de son dé, il se mit en devoir de faire le tailleur, à la lueur du feu du bivac, après avoir préalablement été ses grandes bottes à l'écuyére, puis, il faut bien l'avouer, sa culotte, et l'avoir retournée, afin de travailler sur l'envers, pour que la reprise fût mieux dissimulée.

Ce déshabillement partiel péchait quelque peu contre la discipline ; mais le capitaine qui faisait sa ronde ne put s'empêcher de rire à la vue du vieux soldat qui, gravement assis sur ses talons, son bonnet à poil sur la tête, son grand uniforme sur le dos, ses bottes à côté de lui, sa culotte sur ses genoux, cousait et recou- sait avec le san^-froid d'un tailleur installé sur son établi.

Tout à coup une mousquetade retentit, et les

Gt) MOROK ET DAGOBERT,

vedettes se replièrent sur le détachement, en criant : Aux armes !

A cheval ! s'écrie le capitaine d'une voix de tonnerre.

En un instant les cavaliers sont en selle, le malencontreux faiseur de reprises était guide du premier rang ; n'ayant pas le temps de re- tourner sa culotte à l'endroit, hélas ! il lapasse, tant bien que mal, à l'envers, et sans prendre le temps de mettre ses bottes il saute à cheval.

Un parti de Cosaques, profitant du voisinage d'un bois, avait tenté de surprendre le détache- ment; la mêlée fut sanglante, notre homme écumait de colère, il tenait beaucoup h ses effets, et la journée lui était fatale ; sa culotte déchirée, ses bottes perdues! aussi ne sabra-t-il jamais avec plus d'acharnement; un clair de lune su- perbe éclairait l'action ; la compagnie put ad- mirer la brillante valeur du grenadier qui tua deux Cosaques et fit de sa main un oiïicier pri- sonnier.

Après cette escarmouche, dans laquelle le détachement conserva sa position, le capitaine mit ses hommes en bataille pour les compli- menter, et ordonna au faiseur de reprises de sor- tir des rangs, voulant le féliciter publiquement de sa belle conduite. Notre homme se fût passé de cette ovation, mais il fallut obéir.

MOROK ET DAGOBERT. 61

Que l'on juge de la surprise du capitaine et de ses cavaliers, lorsqu'ils virent cette grande et sévère figure s'avancer au pas de son cheval, en appuyant ses pieds nus sur ses étriers et pressant sa monture entre ses jambes également nues.

Le capitaine stupéfait s'approcha, et se rap- pelant l'occupation de son soldat au moment l'on avait crié : Aux armes ! il comprit tout.f

Ah! ah! vieux lapin! lui dit-il, tu fais donc comme le roi Dagobert, toi? tu mets ta culotte à l'envers!...

Malgré la discipline, des éclats de rire mal contenus accueillirent ce lazzi du capitaine. Mais notre homme, droit sur sa selle, le pouce gauche sur le bouton de ses rênes parfaitement ajustées, la poignée de son sabre appuyée à sa cuisse droite, garda son imperturbable sang- froid, fit demi-tour, et regagna son rang sans sourciller, après avoir reçu les félicitations de son capitaine. De ce jour, François Baudoin reçut et garda Iff surnom de Dagobert.

Dagobert était donc sous le porche de l'au- berge, occupé à savonner, au grand ébahisse- raent de quelques buveurs de bière, qui, de la grande salle commune ils s'assemblaient, le contemplaient d'un œil curieux.

De fait, c'était un spectacle assez bizarre. 1. 6

63 MOROK ET «ACOBERT.

Dagobert avait mis bas sa houppolaiide grise et relevé les manches de sa chemise ; d'une main vigoureuse il frottait, à grand renfort de sa- von, un petit mouchoir mouillé, étendu sur une planche, dont l'extrémité inférieure plongeait inclinée dans un baquet rempli d'eau ; sur son bras droit, tatoué d'emblèmes guerriers rouges et bleus, on voyait deux cicatrices profondes à y mettre le doigt.

Tout en fumant leur pipe et en vidant leur pot de bière, les Allemands pouvaient donc à bon droit s'étonner de la singulière occupation de ce grand vieillard à longues moustaches, au crâne chauve et à la ligure rébarbative, car les traits de Dagobert reprenaient une expression dure et refrognée lorsqu'il n'était plus en pré- sence des petites filles.

L'attention soutenue dont il se voyait l'objet commençait à l'impatienter, car il trouvait fort simple de faire ce qu'il faisait.

A ce moment, le Prophète entra sous le por- che; avisant le soldat, il le regarda très-atten- tivement pendant quelques secondes ; puis s'ap- prochant, il lui dit en français d'un ton assez narquois :

Il parait, camarade, que vous n'avez pas confiance dans les blanchisseuses de Mockern?

Dagobert, sans discontinuer son savonnage,

MOROK ET SACiOUËKï. fiS

fronça les sourcils, tourna la tète à demi, jeta sur le Prophète un regard de travers et ne ré- pondit rien.

Étonné de ce silence, Morok reprit :

Je no me trompe pas... vous êtes Fran- çais, mon brave ; ces mots que je vois tatoués sur votre bras le prouvent de reste ; et puis, à votre figure militaire, on devine que vous êtes un vieux soldat de l'empire. Aussi, je trouve que pour un héros... vous finissez un peu en quenouille.

Dagobert resta muet, mais il mordilla sa moustache du bout des dents, et imj)rima au morceaude savon dont il frottait le linge un mou- vement de va-et-vient des plus précipités, pour ne pas dire des plus irrités ; car la figure et les paroles du dompteur de bêtes lui déplaisaient plus qu'il ne voulait le laisser paraître. Loin de se rebuter, le Prophète continua :

Je suis sûr, mon brave, que vous n'êtes ni sourd ni muet ; pourquoi donc ne voulez- vous pas me répondre ?

Dagobert, perdant patience, retourna brus- quement la tête, regarda Morok entre les deux yeux et lui dit d'une voix brutale :

Je ne vous connais pas ; je ne veux pas vous connaître ; donnez moi la paix...

Et il se remit à sa besogne.

64 MOROK ET SAGOBERT.

Mais on fait connaissance. . . en buvant iin verre de vin du Rhin, nous parlerons de nos campagnes... car j'ai aussi vu la guerre, moi... je vous en avertis : cela vous rendra peut-être plus poli...

Les veines du front chauve de Dagobert se gonflaient fortement ; il trouvait dans le regard et dans l'accent de son interlocuteur obstiné quelque chose de sournoisement provoquant j pourtant il se contint.

Je vous demande pourquoi vous ne vou- driez pas boire un verre de vin avec moi;... nous causerions de la France... J'y suis long- temps resté ; c'est un beau pays. Aussi, quand je rencontre des Français quelque part, je suis flatté... surtout lorsqu'ils manient le savon aussi bien que vous ; si j'avais une ménagère... je l'enverrais à votre école.

Le sarcasme ne se dissimulait plus ; l'audace et la bravade se lisaient dans l'insolent regard du Prophète. Pensant qu'avec un pareil adver- saire, la querelle pouvait devenir sérieuse, Da- gobert, voulant à tout prix l'éviter, emporta son baquet dans ses bras et alla s'établir à l'autre bout du porche, espérant ainsi mettre un terme à une scène qui éprouvait rudement sa pa- tience.

Un éclair de joie brilla dans les yeux fauves

JttOnOK ET UAGOBEKT. 05

du dompteui' tic bûtes. Le cercle J)lanc qui en- tourait sa prunelle sembla se dilater ; il plongea deux ou trois fois ses doigts crochus dans sa longue barbe jaunâtre, en signe de satisfaction; puis il se rapprocha lentement du soldat, ac- compagné de quelques curieux sortis de la grande salle.

Malgré son flegme, Dagobert, supéfait et ou- tré de l'impudente obsession du Prophète, eut d'abord la pensée de lui casser sur la tête sa planche à savonner 5 mais, songeant aux orphe- lines, il se résigna.

Croisant ses bras sur sa poitrine, Morok lui dit d'une voix sèche et insolente :

Décidément, vous n'êtes pas poli... l'homme au savon !

Puis , se tournant vers les spectateurs , il continua en allemand :

Je dis à ce Français à longues moustaches qu'il n'est pas poli... Nous allons voir ce qu'il va répondre ; il faudra peut-être lui donner une leçon ; me préserve le ciel d'être querelleur ! ajouta-t-il avec componction, mais le Seigneur m'a éclairé, je suis son œuvre, et, par respect pour lui, je dois faire respecter son œuvre...

Cette péroraison mystique et effrontée fut fort goûtée des curieux : la réputation du Pro- phète était venue jusqu'à Mockern ; ils comp-

6.

66 MOROK ET DAGOBERT.

taient sur une représentation le lendemain, et ce prélude les amusait beaucoup.

En entendant la provocation de son adver- saire, Dagobert ne put s'empêcher de lui dire en allemand :

Je comprends l'allemand,., parlez en alle- mand, on entendra...

De nouveaux spectateurs arrivèrent et se joi- gnirent aux premiers ; l'aventure devenait pi- quante, on fit cercle autour des deux interlocu- teurs.

Le Prophète reprit en allemand :

Je disais que vous n'étiez pas poli, et je dirai maintenant que von s êtes impudemment grossier ; que répondrez-vous à cela ?

Rien..., dit froidement Dagobert en pas- sant au savonnage d'une autre pièce de linge.

Rien, reprit Morok, c'est peu de chose ; je serai moins bref, moi, et je vous dirai que lors- qu'un honnête homme offre poliment un verre de vin à un étranger, cet étranger n'a pas le droit de répondre insolemment... et il mérite qu'on lui apprenne à vivre.

De grosses «gouttes de sueur coulaient du front et des joues de Dagobert ; sa large impériale était incessamment agitée par un tressaillement nerveux, mais il se contenait ; prenant par les deux coins le mouchoir qu'il venait de tremper

fflOROK ET DAGOBEKT. 07

diins l'eau, il le secoua, le tordit pour en ex- primer l'eau et se mit à fredonner entre ses dents ce vieux refrain de caserne :

De Tirlemont, laudion du diable, Nous partirons demain matin Le sabre en main, Disant adieu à... etc. etc.

(Nous supprimons la fin du couplet un peu trop librement accentuée.) Le silence auquel se condamnait Dagobert l'étouffait ; cette chanson le soulagea.

31orok, se tournant du côté des spectateurs, leur dit d'un air de contrainte hypocrite :

jN'ous savions bien que les soldats de Na- poléon étaient des païens qui mettaient leurs chevaux coucher dans des églises, qui offen- saient le Seigneur cent fois par jour, et.quipour récompense ont été justement noyés et fou- droyés à la Bérésina comme des Pharaons; mais nous ne savions pas que le Seigneur, pour punir ces mécréants, leur avait ôté le courage, leur seule qualité!.'.. Voilà un homme qui a insulté en moi une créature touchée de la grâce de Dieu, et il a l'air de ne pas comprendre que je > eux qu'il me fasse des excuses. . . ou sinon . . .

68 MOROK ET DAGOBERT.

Ou sinon? reprit Dagobert sans regarder le Prophète.

Sinon, vous me ferez réparation... Je vous l'ai dit, j'ai vu aussi la guerre 5 nous trou- verons Lien ici, quelque part, deux sabres, et demain matin, au point du jour, derrière un pan de mur, nous pourrons voir de quelle cou- leur nous avons le sang... si vous en avez dans les veines!...

Cette provocation commença d'effrayer un peu les spectateurs, qui ne s'attendaient pas à un dénoùmcnt si tragique.

Vous battre? voilà une belle idée! s'écria l'un, pour vous faire coffrer tous deux... les lois sur le duel sont sévères.

Surtout quand il s'agit de petites gens ou d'étrangers, reprit un autre. S'il vous surpre- nait les armes à la main, le bourgmestre vous mettrait provisoirement en cage, et vous en auriez pour deux ou trois mois de prison avant d'être jugés.

Seriez-vous donc capables de nous aller dénoncer? demanda IMorok.

Non, certes ! dirent les bourgeois. Arran- gez-vous... c'est un conseil d'amis que nous vous donnons... Faites-en votre profit, si vous voulez...

Que m'importe la prison, à moi ! s'écria le

MOROK ET DAUOBERT. 60

Prophète. Que je trouve seulement deux sa- bres... et on verra si demain matin je songe à ce que peut dire ou faire le bourgmestre !

Qu'est-ce que vous feriez de deux sabres? demanda flcgmatiquement Dagobert au Pro- phète.

Quand vous en aurez un à la main , et moi un autre, vous le verrez... Le Seigneur ordonne de soigner son honneur!..

Dagobert haussa les épaules, fit un paquet de son linge dans son mouchoir, essuya son savon, l'enveloppa soigneusement dans un petit sac de toile cirée, puis, sifflant entre ses dents son air favori de Tirlemont, il lit un pas en avant.

Le Prophète fronça les sourcils ; il commen- çait à craindre que sa provocation ne fût vaine. 11 fit deux pas à rencontre de Dagobert, se plaça debout devant lui, comme pour lui barrer le passage ; puis, croisant ses bras sur sa poi- trine, et le toisant avec la plus amère insolence, il lui dit :

Ainsi, un ancien soldat de ce brigand de Napoléon n'est bon qu'à faire le métier d'une lavandière, et il refuse de se battre... j

Oui, il refuse de se battre..., répondit Dagobert d'une voix ferme, mais en devenant d'une pâleur effrayante.

Jamais, peut-être, le soldat n'avait donné aux

70 MOnoK ET DAGOBERT.

orpliclines confiées à ses soins une marque plus éclatante de tendresse et de dévouement. Pour un homme de sa trempe, se laisser ainsi impu- nément insulter, et refuser de se battre, le sacrifice était immense.

Ainsi, vous êtes un lâche... vous avez peur... vous l'avouez...

A ces mots Dagobert fit, si cela se peut dire, un soubresaut sur lui-même , comme si , au moment de s'élancer sur le Prophète, une pen- sée soudaine l'avait retenu...

En effet, il venait de penser au\ deux jeunes filles et aux funestes entraves qu'un duel, heu- reux ou malheureux , pouvait mettre à leur voyage.

Mais ce mouvement de colère du soldat, quoique rapide, fut tellement significatif, l'ex- pression de sa rude figure pâle et baignée de sueur fut si terrible, que le Prophète et les cu- rieux reculèrent d'un pas.

Un profond silence régna pendant quelques secondes, et, par un revirement soudain, l'in- térêt général fut acquis à Dagobert. L'un des spectateurs dit à ceux qui l'entouraient :

Au fait, cet homme n'est pas un lâche...

Non, certes.

Il faut quelquefois plus de courage pour refuser de se battre que pour accepter...

MOROK ET nAGOBERT. 71

Après tout, le Propliète a eu tort de lui chen cher une mauvaise querelle; c'est un étranger...

Et comme étranger, s'il se battait et qu'il fût pris , il en aurait pour un bon temps de prison...

Et puis enfin..., ajouta un autre, il voyage avec deux jeunes fdles. Est-ce que dans cette position-là il peut se battre pour une misère? S'il était tué ou prisonnier, qu'est-ce qu'elles deviendraient, ces pauvres enfants?...

Dagobert se tourna vers celui des spectateurs qui venait de prononcer ces mots. Il vit un gros homme à figure franche et naïve; le soldat lui tendit la main et lui dit d'une voix émue :

Merci, monsieur!

L'Allemand serra cordialement la main que Dagobert lui offrait.

Monsieur, ajouta-t-il en tenant toujours dans ses mains les mains du soldat , faites une chose... acceptez un bol de punch avec nous ; nous forcerons bien ce diable dej Prophète à con^ enir qu'il a été trop susceptible et à trin- quer avec vous...

Jusqu'alors le dompteur de bêtes , désespéré de l'issue de cette scène , car il espérait que le soldat accepterait sa provocation, avait regardé avec un dédain farouche ceux qui abandon- naient son parti ; peu à peu ses traits s'adouci-

72 MOROK ET DAGOBERT.

rent ; croyant utile à ses projets de cacher sa déconvenue , il fit un pas vers le soldat et lui dit d'assez bonne grâce :

Allons , j'obéis à ces messieurs , j'avoue que j'ai eu tort , votre mauvais accueil m'avait blessé, je n'ai pas été maître de moi... je ré- pète que j'ai eu tort..., ajouta-t-il avec un dépit concentré, le Seigneur commande de l'humi- lité... Je vous demande excuse...

Cette preuve de modération et de repentir fut vivement applaudie et appréciée par les spectateurs.

Il vous demande pardon, vous n'avez rien à dire à cela , mon brave , reprit l'un d'eux en s'adressant à Dagobert ; allons trinquer ensem- ble, nous vous faisons cette offre de tout cœur, acceptez-la de même.

Oui , acceptez , nous vous en prions , au nom de vos jolies petites filles , dit le gros homme afin de décider Dagobert.

Celui-ci, touché des avances cordiales des Allemands , leur répondit :

Merci, messieurs... vous êtes de dignes gens. Mais quand on a accepté à boire , il faut offrir à boire à son tour...

Ehbien ! nous acceptons... c'est entendu... chacun son tour... c'est trop juste... Nous paye- rons le premier bol et vous le second.

MOROK ET DAGOBERT. 73

Pauvreté n'est pas vice , reprit Dagobert. Aussi je vous dirai franchement que je n'ai pas le moyen de vous offrir à boire à mon tour : nous avons encore une longue route à faire, et je ne dois pas faire d'inutile dépense.

Le soldat dit ces mots avec une dignité si simple , mais si ferme , que les Allemands n'o- sèrent pas renouveler leur offre , comprenant qu'un homme du caractère de Dagobert ne pou- vait l'accepter sans humiliation.

Allons, tant pis, dit le gros homme. J'au- rais bien aimé à trinquer avec vous. Bonsoir , mon brave soldat !... bonsoir... Il se fait tard , l'hôtelier du Faucon blanc va nous mettre à la porte.

Bonsoir , messieurs , dit Dagobert en se dirigeant vers l'écurie pour donner à son che- val la seconde moitié de sa provende.

Morok s'approcha et lui dit d'une voix de plus en plus humble :

J'ai avoué mes torts , je vous ai demandé excuse et pardon... Vous ne m'avez rien ré- pondu... m'en voudriez-vous encore?

Si je te retrouve jamais... lorsque mes enfants n'auront plus besoin de moi, dit le vétéran d'une voix sourde et contenue , je te dirai deux mots , et ils ne seront pas longs.

Puis, il tourna brusquement le dos au

I,E JI'IF RBRAKT. 1 , 7

74 MOHOk. £T DAbUBERT.

Prophète, qui sortit lentement de la cour.

L'auberge du Faucon blanc formait un paral- lélogramme. A Tune de ses extrémités s'élevait le bâtiment principal ; à l'autre, des communs se trouvaient quelques chambres louées à bas prix aux voyageurs pauvres ; un passage v(u'ité, pratiqué dans l'épaisseur de ce corps de logis , donnait sur la campagne; enfin, de chaque côté de la cour s'étendaient des remises et des hangars surmontés de greniers et de man- sardes.

Dagobert, entrant dans une des écuries , alla prendre sur un coffre une ration d'avoine pré- parée pour son cheval ; il la versa dans une van- nette et l'agita en s'approchant de Jovial.

A son grand étonnement, son vieux compa- gnon de route ne répondit pas par un hennis- sement joyeux au bruissement de l'avoine sur l'osier ; inquiet, il appela Jovial d'une voix amie; mais celui-ci, au lieu de tourner aussitôt vers son maître son œil intelligent et de frapper des pieds de devant avec impatience , resta immo- bile.

De plus en plus surpris, le soldat s'approcha.

A la lueur douteuse d'une lanterne d'écurie, il vit le pauvre animai dans une attitude qui annonçait l'épouvante, les jarrets à demi flé- chis, la tète au vent , les oreilles couchées , les

MOROK ET UAGOBERl'. 75

naseaux frissonnants ; il roidissait sa longe comme s'il eût voulu la rompre afin de s'éloi- gner de la cloison s'appuyaient sa mangeoire et le râtelier ; une sueur abondante et froide marbrait sa robe de tons bleuâtres , et au lieu de se détacher lisse et argenté sur le fond som- bre de l'écurie , son poil était partout piqué, c'est-à-dire terne et hérissé ; enfin , de temps à autre , des tressaillements convulsifs agitaient son corps.

Eh bien !... eh bien ! vieux Jovial..., dit le soldat en posant la vannette par terre afin de pouvoir caresser son cheval, tu es donc comme ton maître... tu as peur? ajouta-t-il avec amer- tume en songeant à l'offense qu'il avait sup- porter. Tu as peur... toi qui n'es pourtant pas poltron d'habitude...

Malgré les caresses et la voix de son maître , le cheval continua de donner des signes de ter- reur ; pourtant il roidit moins sa longe , appro- cha ses naseaux de la main de Dagobert avec hésitation et en flairant bruyamment comme s'il eût douté que ce fût lui.

Tu ne me reconnais plus ! s'écria Dago- bert , il se passe donc ici quelque chose d'ex- traordinaire?

Et le soldat regarda autour de lui avec in- quiétude.

76 MOROK ET DAGOEERT.

L'écurie était spacieuse , sombre et à peine éclairée par la lanterne suspendue au plafond que tapissaient d'innombrables toiles d'arai- gnées ; à l'autre extrémité , et séparés de Jovial par quelques places marquées par des barres , on voyait les trois vigoureux chevaux noirs du dompteur de bêtes... aussi tranquilles que Jovial était tremblant et effarouché.

Dagobcrt , frappé de ce singulier contraste , dontil devait bientôt avoir l'explication, caressa de nouveau son cheval qui , peu à peu rassuré par la présence de son maître , lui lécha les mains , frotta sa tête contre lui , hennit douce- ment et lui donna enfin comme d'habitude mille témoignages d'affection.

A la bonne heure... Voilà comme j'aime à te voir, mon vieux Jovial, dit Dagobert en re- prenant la vannetle et en versant son contenu dans la mangeoire . Allons, mange. .. bon appétit, nous avons une longue étape à faire demain. Et surtout n'aie plus de ces folles peurs à propos de rien... Si ton camarade Rabat-Joie était ici... cela te rassurerait... mais il est là-haut avec les enfants; c'est leur gardien en mon absence... Voyons, mange donc... au lieu de me regarder.

Mais le cheval, après avoir remué son avoine du bout des lèvres comme pour obéir à son maî- tre, n'y loucha plus et se mit à mordiller

MOKOk ET DAGUBËRT. 77

la manche de la liouppelande de Dagobert.

Ah! mon pauvre Jovial... Tu as quelque chose ; toi qui manges ordinairement de si bon cœur... tu laisses ton avoine... C'est la première fois que cela lui arrive depuis notre départ, dit le soldat, sérieusement inquiet, car l'issue de son voyage dépendait en grande partie de la vigueur et de la santé de son cheval.

Un rugissement effroyable et tellement pro- che qu'il semblait sortir de l'écurie même, sur- prit si violemment Jovial, que, d'un coup il brisa sa longe, franchit la barre qui marquait sa place, courut à la porte ouverte et s'échappa dans la cour.

Dagobert n'avait pu s'empêcher de tressaillir à ce grondement soudain, puissant, sauvage, qui lui expliqua la terreur de son cheval.

L'écurie voisine , occupée par la ménagerie ambulante du dompteur de bêtes, n'était séparée que par la cloison s'appuyaient les mangeoi- res; les trois chevaux du Prophète, habitués à ces hurlements, étaient restés parfaitement tran- quilles.

Bon, bon, dit le soldat rassuré, je com- prends maintenant;... sans doute, Jovial avait déjà entendu un rugissement pareil ; il sentait les animaux de cet insolent coquin; il n'en fallait pas plus pour l'effrayer, ajouta le soldat

78 SIOROK ET DAUOBERT.

en ramassant soigneusement l'avoine dans la mangeoire ; une fois dans une autre écurie, et il doit y en avoir ici , il ne laissera pas son pico- tin, et nous pourrons nous mettre en route de- main matin de bonne heure.

Le cheval effaré, après avoir couru et bondi dans la cour, revint à la voix du soldat, qui le prit facilement par son licou ; un palefrenier, à qui Dagobert demanda s'il n'y avait pas une autre écurie vacante, lui en indiqua une qui ne pouvait contenir qu'un seul cheval ; Jovial y fut convenablement établi.

Une fois délivré de son farouche voisinage, le cheval redevint tranquille, s'égaya même beau- coup aux dépens de la houppelande de Dagobert qui , grâce à ces joyeuselés, aurait pu , le soir même, exercer son talent de tailleur; mais il ne songea qu'à admirer la prestesse avec laquelle Jovial dévorait sa provende.

Complètement rassuré, le soldat ferma la porte de l'écurie, se dépêcha d'aller souper, afin de rejoindre ensuite les orphelines, qu'il se re- prochait de laisser seules depuis si longtemps.

HOSE ET BLANCHE. ^9

ICose et Blauche.

Les orphelines occupaient, dans l'un des bâti- ments les plus reculés de l'auberge, une petite chambre délabrée, dont l'unique fenêtre s'ou- vrait sur la campagne ; un lit sans rideaux, une table et deux chaises, composaient l'ameu- blement plus que modeste de ce réduit, éclairé par une lampe ; sur la table, placée près de la croisée, était déposé le sac de Dagobert.

Rabat-Joie, le grand chien fauve de Sibérie, couché auprès de la porte, avait déjà deux fois sourdement grondé en tournant la tête vers la fenêtre, sans pourtant donner suite à cette ma- nifestation hostile.

Les deux sœurs, à demi couchées dans leur lit , étaient enveloppées de longs peignoirs blancs, boutonnés au cou et aux manches. Elles ne portaient pas de bonnet ; un large ru- ban de fil ceignait à la hauleur des tempes leurs beaux cheveux châtains, afin qu'ils ne s'em- mêlassent pas pendant la nuit. Ces vêtements blancs, cette espèce de blanche auréole qui

80 ROSE ET BLANCHE.

entourait leur front, donnaient un caractère plus candide encore à leurs fraîches et char- mantes figures.

Les orphelines riaient et causaient, car mal- gré bien des chagrins précoces, elles conser- vaient la gaieté ingénue de leur âge ; le souve- nir de leur mère les attristait parfois, mais cette tristesse n'avait rien d'amer, c'était plutôt une douce mélancolie, qu'elles recherchaient au lieu de la fuir; pour elles, cette mère toujours adorée n'était pas morte... elle était absente.

Presque aussi ignorantes que Dagobert en fait de pratiques dévotieuses, car dans le désert elles avaient vécu il ne se trouvait ni église ni prêtre, elles croyaient seulement, on l'a dit, que Dieu, juste et bon, avait tant de pitié pour les pauvres mères dont les enfants restaient sur la terre, que, grâce à lui, du haut du ciel, elles pouvaient les voir toujours, les entendre toujours, et qu'elles leur envoyaient quelque- fois de beaux anges gardiens pour les pro- téger.

Grâce à cette illusion naïve, les orphelines, persuadées que leur mère veillait incessam- ment sur elles, sentaient que mal faire serait l'affliger et démériter la protection des bons anges.

A cela se bornait la théologie de Rose et de

ROSE ET BLANCHE. SI

Blanche , Ihéologie sullisaiite pour ces âmes aimantes et pures.

Ce soir-là les deux sœurs causaient en atten- dant Dagobert.

Leur entretien les intéressait beaucoup, car depuis quelques jours elles avaient un secret, un grand secret, qui souvent faisait battre leur cœur virginal, agitait leur sein naissant, chan- geait en incarnat le rose de leurs joues, et voi- lait quelquefois en langueur inquiète et rêveuse leurs grands yeux d'un bleu si doux.

Rose, ce soir-là, occupait le bord du lit, ses deux bras arrondis se croisaient derrière sa tête, qu'elle tournait à demi vers sa sœur;, celle-ci, accoudée sur le traversin, la regardait en souriant, et lui disait :

Crois-tu qu'il vienne encore cette nuit?

Oui, car hier... il nous l'a promis.

Il est si bon. . . il ne manquera pas à sa promesse.

Et puis si joli, avec ses longs cheveux blonds bouclés.

i Et son nom... quel nom charmant!... comme il va bien à sa ligure !

Et quel doux sourire, et quelle douce voix quand il nous dit en nous prenant par la main : « Mes enfants, bénissez Dieu de ce qu'il vous a donné la même âme... Ce que l'on cher-

82 ROSE ET BLANCHE.

che ailleure, vous le trouverez en vous-mê- mes...

« Puisque vos deux cœurs n'en font qu'un...» a-t-il ajouté.

Quel bonheur pour nous de nous souve- nir de toutes ses paroles, ma sœur !

Nous sommes si attentives... tiens... te voir l'écouter, c'est comme si je me voyais l'é- couter moi-même, mon cher petit miroir , dit Rose en riant et baisant sa sœur au front. Eh bien ! quand il parle, tes yeux... ou plutôt nos yeux... sont grands, grands ouverts, nos lèvres s'agitent comme si nous répétions en nous- mêmes chaque mot après lui... Il n'est pas éton- nant que nous n'oubliions rien de ce qu'il dit.

Et ce qu'il dit est si beau, si noble, si gé- néreux !

Puis, n'est-ce pas, ma sœur, à mesure qu'il parle, que de bonnes pensées on sent naî- tre en soi ! Pourvu que nous nous les rappelions toujours...

Sois tranquille, elles resteront dans notre cœur, comme de petits oiseaux dans le nid de leur mère.

Sais-tu, Rose, que c'est un grand bonheur qu'il nous aime toutes deux à la fois?

Il ne pouvait faire autrement, puisque nous n'avons qu'un cœur à nous deux.

«OSE £T BLAfîCnE. 8$

Comment aimer Rose sans aimer Blanche?

Que serait devenue la pauvre délaissée?

Et puis il aurait été si embarrassé de choi- sir !

Nous nous ressemblons tant.

Aussi , pour s'épargner cet embarras , dit Rose en riant , il nous a choisies toutes deux...

Cela ne vaut-il pas mieux? Il est seul à nous aimer... nous sommes deux à le chérir...

Pourvu qu'il ne nous quitte pas jusqu'à Paris.

Et qu'à Paris... nous le voyions aussi...

C'est surtout à Paris... qu'il sera bon de l'avoir avec nous... et avec Dagobert... dans cette grande ville... Mon Dieu, Blanche, que cela doit être beau !..,

Paris?... ça doit être comme une ville d'or. . ,

Une ville tout le monde doit être heu- reux... puisque c'est si beau...

Mais nous , pauvres orphelines , oserons- nous y entrer seulement?... Conune on nous regardera !

Oui... mais puisque tout le monde y est heureux, tout le monde doit y être bon.

Et l'on nous aimera...

Et puis nous serons avec notre ami... aux cheveux blonds et aux yeux bleus.

84 ROSE ET KLAIVCHE-

11 ne nous a encore rien dit de Paris...

Il n'y aura pas songé... Il faudra lui en parler cette nuit.

S'il est en train de causer... car souvent, tu sais, il a l'air d'aimer à nous contempler en silence, ses yeux sur nos yeux...

Oui , et dans ces moments-là son regard me rappelle quelquefois le regard de notre mère chérie.

Et elle... combien elle doit être heureuse de ce qui nous arrive... puisqu'elle nous voit!

Car si l'on nous aime autant, c'est que sans doute nous le méritons...

Voyez-vous, la vaniteuse !...ditBlanche en se plaisant à lisser, du bout de ses doigts déliés, les cheveux de sa sœur séparés sur son front.

Après un moment de réflexion, Rose lui dit:

Ne trouves-tu pas que nous devrions tout raconter à Dagobert?

Si tu le crois... faisons-le...

Nous lui disons tout, comme nous disions tout à notre mère ; pourcjuoi lui cacher quel- que chose?...

Et surtout quehjue chose qui pour nous est un si grand bonheur.

Ne trouvcs-lu pas que , depuis que nous connaissons notre ami, notre cœur ])at plus vite et plus fort ?

ROSE ET BLANCHE. 8!î

Oui , on (liinil qu'il est plus plein.

C'est tout simple , notre ami y tient une si bonne petite place.

Aussi nous ferons bien d'apprendre à Da- gobert quelle a été notre bonne étoile.

Tuas raison.

A ce moment , le chien grogna de nouveau sourdement.

Ma sœur , dit Rose en se pressant contre Blanche , voilà encore le chien qui gronde , qu'est-ce qu'il a donc ?

Rabat-Joie... ne gronde pas, viens ici, re- prit Blanche en frappant de sa petite main sur le bord de son lit.

Le chien se leva, fit encore entendre un gro- gnement sourd, et vint poser sur la couverture sa grosse tête intelligente , en jetant obstiné- ment un regard de côté vers la croisée ; les deux sœurs se penchèrent vers lui pour caresser son large front, bossue vers le milieu par une pro- tubérance renuirquable , signe évident d'une grande pureté de race.

Qu'est-ce que vous avez à gronder ainsi , Rabat-Joie, dit Blanche en lui tirant légèrement les oreilles, hein?... mon bon chien?

Pauvre bête , il est toujours si inquiet quand Dagobert n'est pas !

C'est vrai , on dirait qu'il sait alors 1. 8

86 BOSE ET BLAIVCHE.

qu'il faut qu'il veille encore plus sur nous.

Ma sœur, il me semble que Dagobert tarde bien à nous dire bonsoir.

Sans doute il panse Jovial.

Cela me fait songer que nous ne lui avons pas dit bonsoir à notre vieux Jovial.

J'en suis fâchée.

Pauvre bête... il a l'air si content de nous lécher les mains... On croirait qu'il nous re- mercie de notre visite.

Heureusement Dagobert lui aura dit bon- soir pour nous.

lîon Dagobert ! il s'occupe toujouis de nous; comme il nous gale!... Nous fai- sons les paresseuses , et il se donne tout le mal...

Pour l'en empêcher... comment faire ?

Quel malheur de n'être pas riches pour lui assurer un peu de repos.

Riches... nous... hélas I ma sœur... nous ne serons jamais que de pauvres orphelines.

3Iais cette médaille, enfin?

Sans doute quelque espérance s'y ratta- che ; sans cela nous n'aurions pas fait ce grand voyage.

Dagobert nous a promis de nous tout dire ce soir.

La jeune fdle ne put continuer.

ROSE ET liLANCHE. 87

Deux carreaux de la croisée volèrent en éclats avec un grand hruit.

Les orphelines, poussant un cri d'effroi, se jetèrent dans les bras l'une de l'autre, pendant que le chien se précipitait vers la croisée en aboyant avec furie...

Pâles, tremblantes, immobiles de frayeur, étroitement enlacées, les deux sœurs suspen- daient leur respiration ; dans leur épouvante, elles n'osaient pas jeter les jeux du côté de la fenêtre.

Rabat-Joie, les pattes de devant appuyées sur la plinthe, ne cessait pas ses aboiements irrités.

Hélas!... qu'est-ce donc? murmurèrent les orphelines, et Dagobert qui n'est pas là...

Puis tout à coup Rose s'écria en saisissant le bras de Blanche :

Écoute... écoute... on monte l'escalier.

Mon Dieu ! . . . il me semble que ce n'est pas la marche de Dagobert ; entends-tu comme ces pas sont lourds ?

Rabat-Joie ! ici tout de suite... viens nous défendre ! s'écrièrent les deux sœurs au comble de l'épouvante.

En effet, des pas d'une pesanteur extraordi- naire retentissaient sur les marches sonores de l'escalier de bois , et une espèce de frôlement

88 ROSE ET BLANCHE.

siiiguliei' s'entendait le long de la mince cloison qui séparait la chambre du palier.

Enfin un corps lourd, tombant derrière la porte, rébranla violemment.

Les jeunes filles, au comble de la terreur, se regardèrent sans prononcer une parole.

La porte s'ouvrit, c'était Dagobert.

A sa vue, Rose et Blanche s'embrassèrent avec joie, comme si elles venaient d'échapper à un grand danger.

Qu'avez-vous ? pourquoi cette peur? leur demanda le soldat surpris.

Oh! si tu savais! dit Rose d'une voix palpitante, car son cœur et celui de sa sœur battaient avec violence. Si tu savais ce qui vient d'arriver... Ensuite, nous n'avions pas reconnu ton pas... Il nous avait semblé si lourd... et puis ce bruit... derrière la cloi- son...

Mais, petites peureuses, je ne pouvais pas monter l'escalier avec des jambes de quinze ans, vu que j'apportais mon lit sur mon dos, c'est-à-dire une paillasse que je viens de jeter derrière votre porte pour m'y coucher comme d'habitude.

Mon Dieu ! que nous sommes folles, ma sœur, de n'avoir pas songé à cela ! dit Rose en regardant Blanche.

ROSE El BLANCHE. 89

Et ces deux jolis visages, pâlis ensemble, re- prirent ensemble leurs fraîches couleurs.

Pendani cette scène, le chien, toujours dressé contre la fenêtre, ne cessait d'aboyer.

Qu'est-ce que Rabat-Joie a donc à aboyer de ce côté-là, mes enfants? dit le soldat.

Nous ne savons pas... on vient de casser des carreaux à la croisée, c'est ce qui avait commencé à nous effrayer si fort.

Sans répondre un mot, Dagobert courut à la fenêtre, l'ouvrit vivement, poussa la persienne et se pencha en dehors...

Il ne vit rien... que la nuit noire...

Il écouta... il n'entendit rien, que les mugis- sements du vent.

Rabat-Joie, dit-il à son chien en lui mon- trant la fenêtre ouverte... saute là, mon vieux, et cherche.

Le brave animal fît un bond énorme et dispa- rut par la croisée,, élevée seulement de huit pieds environ au-dessus du sol.

Dagobert, penché, excitait son chien de la voix et du geste,

Cherche, mon vieux, cherche... S'il y a quelqu'un, saute dessus, tes crocs sont bons... et ne lâche pas avant que je sois descendu.

Rabat-Joie ne trouva personne.

On l'entendaii aller et venir , en cher*

8.

DO ROSE ET BLANCHE.

chant une trace de côté et d'autre , jetant par- fois un cri étouffé, comme un chien courant qui quête.

Il n'y a donc personne, mon brave chien ! car s'il y avait quelqu'un tu le tiendrais déjà à la gorge.

Puis , se tournant vers les jeunes filles qui écoutaient ses paroles et suivaient ses mouve- ments avec inquiétude :

Comment ces carreaux ont-ils été cassés ? Mes enfants, l'avez-vous remarqué?

Non, Dagobert , nous causions ensemble, nous avons entendu un grand bruit, et puis les carreaux sont tombés dans la chambre.

Il m'a semblé, ajouta Rose, avoir entendu comme un volet qui aurait tout à coup battu contre la fenêtre.

Dagobert examina la persienne et remarqua un assez long crochet mobile destiné à la fer- mer en dedans.

Il vente beaucoup , dit-il , le vent aura poussé cette persienne... et ce crochet aura brisé les carreaux. ..Oui, oui, c'est cela... Quel intérêt d'ailleurs pouvait-on avoir à faire ce mauvais coup ?

Puis s'adrcssant à Rabat-Joie :

Eh bien... mon vieux, il n'y a donc per- sonne ?

KOSE ET BLAiMCHE. 91

Le chien répondit par un aboiement dont le soldat comprit sans doute le sens négatif, car il lui dit :

Eh bien ! alors, reviens... fais le grand tour... tu trouveras toujours une porte ou- verte... tu n'es pas embarrassé...

Rabat-Joie suivit ce conseil : après avoir ho- gné quelques instants au pied de la fenêtre , il partit au galop pour faire le tour des bâtiments et rentrer dans la cour.

Allons, rassurez-vous, mes enfants..., dit le soldat en revenant auprès des orphelines. Ce n'était rien que le vent...

Nous avons eu bien peur, dit Rose.

Je le crois... mais j'y songe, il peut venir par un courant d'air , et vous aurez froid , dit le soldat en retournant vers la fenêtre dé- garnie de rideaux.

Après avoir cherché le moyen de remédier à cet inconvénient , il prit sur une chaise la pelisse de peau de renne , la suspendit à l'es- pagnolette , et avec les pans boucha aussi her- métiquement que possible les deux ouvertures faites par le brisement des carreaux.

Merci, Dagobert... Comme tu es bon! nous étions inquiètes de ne pas te voir...

C'est vrai... tu es resté plus longtemps que d'habitude.

02 ROSt ET ULA>iCHË.

Puis s'apercevant alors seulement de la pâ- leur et de l'altération des traits du soldat , qui était encore sous la pénible impression de sa scène avec 3Iorok. , Rose ajouta :

Mais qu'est-ce que tu as?.,. Conmie tu es pâle !...

Moi , non , mes enfants... Je n'ai rien...

Mais si , je t'assure... Tu as la figure toute changée... Rose a raison.

Je vous assure... que je n'ai rien, répon- dit le soldat avec assez d'embarras , car il sa- vait peu mentir.

Puis trouvant une excellente excuse à son émotion , il ajouta :

Si j'ai l'air d'avoir quelque chose, c'est votre frayeur qui m'aura inquiété, car après tout c'est ma faute...

Ta faute?

Oui , si j'avais pertlu moins de temps à souper, j'aurais été quand les carreaux ont été cassés... et je vous aurais épargné un vi- lain moment de peur.

Te voilà... nous n'y pensons plus...

Eh bien ! tu ne t'assieds pas ?

Si , mes enfants, car nous avons à causer, dit Dagobert en approchant une chaise et se plaçant au chevet des deux sœurs. Ah (^'à ! êtes- vous bien éveillées? ajoula-t-il en tachant de

ROSE ET BLANCHE. 93

sourire pour les rassurer. Voyons , ces grands yeux sont-ils bien ouverts ?

Regarde , Dagobert , dirent les petites filles en souriant à leur tour, et ouvrant leurs yeux bleus de toute leur force.

Allons, allons, dit le soldat, ils ont de la marge pour se fermer ; d'ailleurs il n'est que neuf heures.

Nous avons aussi quelque chose à te dire , Dagobert , reprit Rose après avoir consulté sa sœur du regard.

Vraiment ?

Une confidence à te faire.

Une confidence ?

Mon Dieu, oui.

Mais, vois-tu, une confidence très... très- importante..., ajouta Rose avec un grand sé- rieux.

Une confidence qui nous regarde toutes les deux , reprit Blanche.

Pardieu... je le crois bien... ce qui re- garde l'une regarde toujours l'autre. Est-ce que vous n'êtes pas toujours, comme on dit , deux têtes dans un bonnet ?

Dame ! il le faut bien , quand tu mets nos deux têtes sous le grand capuchon de ta pe- lisse..., dit Rose en riant.

Voyez-vous , les moqueuses , on n'a ja-

94 lES COlVFlDEiVCES.

mais le dernier avec elles ; allons , mesdemoi- selles , cette confidence , puisque confidence il y a.

Parle, ma sœur , dit Blanche.

Non , mademoiselle , c'est à vous de par- ler, vous êtes aujourd'hui de planton comme aînée, et une chose aussi importante qu'une confidence, comme vous dites, revient de droit à l'aînée... Voyons, je vous écoute, dit le soldat qui s'efforçait de sourire pour mieux cacher aux enfants ce qu'il ressentait encore des ou- trages impunis du dompteur de bêtes.

Ce fut donc Rose , l'aînée de planton , comme disait Dagobert , qui parla pour elle et pour sa sœur.

VI

lies confldeuces*

D'abord, mon bon Dagobert, dit Rose avec une càlinerie gracieuse, puisque nous allons te faire nos confidences, il faut nous promettre de ne pas nous gronder.

lES CONFIDENCES. 95

N'est-ce pas... tu ne gronderai? pas tes en- fants? ajouta Blanche d'une voix non moins ca- ressante.

Accordé, répondit gravement Dagobert, vu que je ne saurais trop connnent m'y pren- dre;... mais pourquoi vous gronder?

Parce que nous aurions peut-être le dire plus tôt ce que nous allons t'apprendre...

Écoutez, mes enfants, répondit senten- cieusement Dagobert après avoir un instant ré- fléchi sur ce cas de conscience, de deux choses l'une ; ou vous avez eu raison, ou vous avez eu tort de me cacher quelque chose.. . Si vous avez eu raison, c'est très-bien ; si vous avez eu tort, c'est fait ; ainsi maintenant n'en parlons plus. Allez, je suis tout oreilles.

Complètement rassurée par cette lumineuse décision, Rose reprit, en échangeant un sourire avec sa sœur :

Figure-toi, Dagobert, que voilà deux nuits de suite que nous avons une visite...

Une visite !

Et le soldat se redressa brusquement sur sa chaise.

Oui, une visite charmante... car il est blond.

—Comment diable, il est blond ! s'écria Dago- bert avec un soubresaut.

96 LES CONFIDENCES.

Blond... avec des yeux bleus, ajouta Blan- che.

Comment diable, des yeux bleus !

Et Dagobertfitun nouveau bond surson siège.

Oui, des yeux bleus... longs commeça..., reprit Rose en posant le bout de son index droit vers le milieu de son index gauche.

Mais, morbleu ! ils seraient longs comme ça... (et faisant grandementles choses, le vété- ran indiqua toute la longueur de son avant-bras ) ils seraient longs comme ça, que ça ne ferait rien... Un blond et des yeux bleus!... Ah çà ! mesdemoiselles, qu'est-ce que cela signifie?

Dagobert se leva , cette fois , l'air sévère et péniblement inquiet.

Ah ! vois-tu, Dagobert, tu grondes tout de suite .

Rien qu'au commencement encore? ajouta Blanche.

Au commencement?... Il y a donc une suite? une fin?

Une fin? nous espérons bien que non... Et Rose se [)rit à rire connue inn; folle.

Tout ce que nous demandons , c'est que cela dure toujours, ajouta Blanche en partageant riiilaiité de sa sœur.

Dagobert regardait tour à tour très-sérieuse- ment les deux jeunes filles, afin de lâcher de

LKS CONFIDENCES. 97

deviner cette énigme; mais lorsqu'il vit leurs ravissantes figures gracieusement animées par un rire franc et ingénu , il réfléchit qu'elles n'auraient pas tant de gaieté si elles avaient quelque grave reproche à se faire, et il ne pensa plus qu'à se réjouir de voir les orphelines si gaies au milieu de leur position précaire , et dit:

Riez... riez mes enfants... j'aime tant à vous voir rire.

Puis , songeant que pourtant ce n'était pas précisément de la sorte qu'il devait répondre au singulier aveu des petites filles , il ajouta d'une grosse voix :

J'aime à vous voir rire , oui , mais non quand vous recevez des visites blondes avec des yeux bleus, mesdemoiselles ; allons, avouez- moi que je suis fou d'écouter ce que vous me contez là... Vous voulez vous moquer de moi... n'est-ce pas ?

Non, ce que nous te disons est vrai... bien vrai...

Tu le sais... nous n'avons jamais menti , ajouta Rose.

Elles ont raison, cependant... elles ne mentent jamais, dit le soldat dont les perplexités recommencèrent. Mais comment diable cette visite est-elle possible? Je couche dehors en

1. 9

1)8 LES CONFIOENCES.

travers de votre porte, Rabat-Joie couche au pied de votre feuèfre ; or, tous les yeux bleus et tous les cheveux blonds du monde ne peuvent entrer que par la porte ou par la fenêtre , et s'ils avaient essayé , nous deux Rabat-Joie , qui avons l'oreille fine, nous aurions reçu les visi- tes... à noire manière... Mais voyons, enfants, je vous en prie, parlons sans plaisanter... ex- pliquez-vous.

Les deux sœurs, voyant à l'expression des traits de Dagobert qu'il ressentait une inquié- tude réelle, ne voulurent pas abuser plus long- temps de sa bonté. Elles échangèrent un regard, et Rose dit en prenant dans ses petites mains la rude et large main du vétéran :

Allons... ne te tourmente pas; nous allons te raconter les visites de notre ami... Gabriel.

Vous recommencez?... Il a un nom?

Certainement il a un nom, nous te le di- sons... Gabriel...

Quel joli nom ! n'est-ce pas, Dagobert? Oh ! tu veiras, tu l'aimeras comme nous, notre beau Gabriel.

J'aimerai votre beau Gai>riel ! dit le vété- ran en hochant la tète, j'aimerai voire beau Ga briel!... c'est selon, car avant il faut que je sache...

Puis, s'inlerrompant :

lES t:ONFri)E>CES. i)'J

C'estsingulicr...ramei'appcllouncchosc...

Quoi donc, Dagobcrt?

Il y a quinze ans, dans la dernière lettre que votre père, en rcNcnant de France, m'a apportée de ma femme, elle me disait que toute j)auvre qu'elle était, et quoiqu'elle eût déjà sur les bras notre petit Agricol, qui grandissait, elle venait de recueillir un pauvre enfant aban- donné qui avait une figure de chérubin, et qui s'appelait Gabriel... Et il n'y a pas longtemps, j'en ai eu encore des nouvelles.

Et par qui donc?

Vous saurez cela tout à l'heure.

Alors, tu vois bien, puisque tu as aussi Ion Gabriel, raison de plus pour aimer le nôtre.

Le vôtre... le vôtre !... voyons le vôtre... je suis sur des charbons ardents...

Tu sais, Dagobert, reprit Rose, que moi et Blanche nous avons l'habitude de nous en- dormir eh nous tenant par la main.

Oui, oui, je vous ai vues bien des fois ainsi toutes deux dans votre berceau... Je ne pouvais pas me lasser de vous regarder, tant vous étiez gentilles.

Eh bien ! il y a deux nuits, nous venions de nous endormir, lorsque nous avons vu...

C'était donc en rêve?... s'écria Dagobert, puisque vous étiez endormies ! en rêve !

100 t£S CONFIDËIVCES.

Mais oui, en rêve... Comment veux-tu que ce soit?...

Laisse donc parler ma sœur.

A la bonne heure ! dit le soldat avec un soupir de satisfaction, à la bonne heure... Certainement, de toutes façons, j'étais bien tranquille... parce que., mais enfin c'est égal... Un rêve ! j'aime mieux cela... Continuez, petite Rose.

Une fois endormies, nous avons eu un songe pareil.

Toutes deux? le même?

Oui, Dagobert, car le lendemain, matin en nous éveillant, nous nous sommes raconté ce que nous venions de rêver.

Et c'était tout semblable...

C'est extraordinaire, mes enfants, et ce songe, qu'est-ce qu'il disait?

Dans ce rêve. Blanche et moi nous étions assises à côté l'une de l'autre ; nous avons vu entrer un bel ange, il avait une longue robe blanche, des cheveux blonds, des yeux bleus, et une figure si belle, si bonne, que nous avons joint nos mains comme pour le prier... Alors il nous a dit d'une voix douce qu'il se nommait Gabriel, que notre mère l'envoyait vers nous pour être notre ange gardien, et qu'il ne nous abandonnerait jamais.

LES CONFIDENCES. JOl

Et puis, ajouta Blanche, nous prenant une main à chacune et inclinant son beau vi- sage vers nous, il nous a ainsi longtemps re- gardées en silence avec tant de bonté... tant de bonté, que nous ne pouvions détacher nos yeux des siens.

Oui, reprit Rose, et il nous semblait que, tour à tour, son regard nous attirait ou nous allait au cœur... A notre grand chagrin, Ga- briel nous a quittées en nous disant que la nuit d'ensuite, nous le verrions encore.

Et il a reparu?

Sans doute, mais tu juges avec quelle im- patience nous attendions le moment d'être en- dormies, pour voir si notre ami reviendrait nous trouver pendant notre sommeil.

Hum!... ceci me rappelle, mesdemoiselles, que vous vous frottiez joliment les yeux avant- hier soir, dit Dagobert en se grattant le front, vous prétendiez tomber de sommeil... je parie que c'était pour me renvoyer plus tôt, et courir plus vite à votre rêve?

Oui, Dagobert.

Le fait est que vous ne pouviez pas me dire comme à Rabat-joie : « Va te coucher, Da- gobert. i> El l'ami Gabriel est revenu?

Certainement, mais cette fois, il nous a beaucoup parlé, et au nom de notre mère il

9.

102 l-ES COJiFIBEniCES.

nous a donné des conseils si touchants, si géné- reux, que le lendemain, Rose et moi, nous avons passé tout notre temps à nous rappeler les moindres paroles de notre ange gardien... ainsi que sa figure et son regard...

Ceci me fait souvenir, mesdemoiselles, qu'hier vous avez chuchoté tout le long de l'é- tape... et que quand je vous disais blanc, vous me répondiez noir.

Oui , Dagobert , nous pensions à Ga- briel.

Et depuis, nous l'aimons toutes deux au- tant qu'il nous aime...

Mais il est seul pour vous deux ?

Et notre mère, n'étail-elle pas seule pour nous deux?

Et toi, Dagobert, n'es-tu pas seul aussi })our nous deux?

C'est juste!... Ahçà! mais, savez-vous que je finirai par en être jaloux, de ce gaillard- là, moi?...

Tu es notre ami du jour, il est notre ami de nuit.

Entendons-nous : si vous en parlez le jour, et si vous en rêvez la nuit, qu'est-ce qui me restera donc à moi?

Il te restera... tes deux orphelines que lu aimes tant ! dit Rose.

LES CONFIDENCES. lOÔ

Et qui n'ont plus que toi au monde, ajouta Blanche d'une voix caressante.

Hum ! hum ! c'est ça, càlinez-moi... Allez, mes enfants , ajouta tendrement le soldat, je suis content de mon lot, je vous passe votre Gabriel, j'étais bien sûr que moi et Rabat-Joie nous pouvions dormir tranquillement sur nos oreilles... Du reste il n'y a rien d'étonnant à ceci : votre premier songe vous a frappées, et à force d'en jaser, vous l'avez eu de nouveau ; aussi je ne m'étonnerais pas que vous le voyiez une troisième fois, ce bel oiseau de nuit...

Oh ! Dagobert, ne plaisante pas, ce sont seulement des rêves... mais il nous semble que notre mère nous les envoie. Ne nous disait-elle pas que les jeunes filles orphelines avaient des anges gardiens?... Eh bien! Gabriel est notre ange gardien ; il nous protégera et te proté- gera aussi.

C'est sans doute bien honnête de sa part, de penser à moi ; mais voyez, mes chers en- fants, pour m'aider à vous défendre, j'aime mieux Rabat-Joie ; il est moins blond que l'ange, mais' il a de meilleures dents, et c'est })lus sûr.

Que tu es impatientant, Dagobert, avee les plaisanteries !

C'est vrai, tu ris de tout.

104 LES CONHUEIVCtS.

Oui, c'est étonnant, comme je suis gai... je ris à la manière du vieux Jovial, sans desser- rer les dents. Voyons , enfants , ne me grondez pas ; au fait, j'ai tort, la pensée de votre digne mère est mêlée à ce rêve ; vous faites bien d'en parler sérieusement. Et puis, ajouta-t-il d'un air grave, il y a quelquefois du vrai dans les rêves... En Espagne, deux dragons de l'impératrice, des camarades à moi, avaient rêvé, la veille de leur mort, qu'ils seraient empoisonnés par les moi- nes... ils l'ont été... Si vous rêvez obstinément de ce bel ange Gabriel... c'est... que... c'est que... enfin, c'est que ça vous amuse... vous n'avez pas déjà tant d'agrément, le jour... ayez au moins un sommeil... divertissant; mainte- nant , mes enfants , j'ai aussi bien des choses à vous dire, il s'agira de votre mère, promettez- moi de ne pas être tristes.

Sois tranquille, en pensant à elle nous ne sommes pas tristes, mais sérieuses.

A la bonne heure ! par peur de vous cha- griner je reculais toujours le moment de vous dire ce que votre pauvre mère vous aurait con- fié quand vous n'auriez plus élé des enfants ; mais elle est morte si vite qu'elle n'a pas eu le temps ; et puis, ce qu'elle avait à vous apprendre lui brisait le cœur, et à moi aussi; je retardais ces confidences tant que je pouvais, et j'avais

LKS CONFIDENCES. lOo

pris le prétexte de ne vous parler de rien, avant le jour nous traverserions le champ de ba- taille où votre père avait été fait prisonnier... ça me donnait du temps... mais le moment est venu... il n'y a plus à tergiverser.

Nous t'écoutons , Dagobert, répondirent les jeunes filles d'un air attentif et mélanco-^ lique.

Après un moment de silence, pendant lequel il s'était recueilli , le vétéran dit aux jeunes filles:

Votre père , le général Simon , fils d'un ouvrier, qui est resté ouvrier ; car, malgré tout ce que le général avait pu faire et dire, le bon- homme s'est entêté à ne pas quitter son état ; tête de fer et cœur d'or, tout comme son fils ; vous pensez mes enfants , que si votre père , après s'être engagé simple soldat , est devenu général.», et comte de l'empire... ça n'a pas été sans peine et sans gloire.

Comte de l'empire? qu'est-ce que c'est, Dagobert?

Une bêtise... un titre que l'empereur don- nait par-dessus le marché, avec le grade ; his- toire de dire au peuple qu'il aimait, parce qu'il en était : «c Enfants ! vous voulez jouer à la no- blesse, comme les vieux nobles? vous v'ià no- bles ; vous voulez jouer au roi ? vous v'ià rois...

JOfi J.ES CO.XMMEMJES.

Goûtez de tout... enfants, rien de trop bon pour vous... Rc'galez-vous.

llois ! dirent les petites filles en joignant les mains avec admiration.

Tout ce qu'il y a de plus roi... Oh ! il n'en était pas chiche de couronnes, l'empereur. J'ai eu un camarade de lit , brave soldat , du reste, qui a passé roi ; ça nous flattait, parce qu'enfin quand c'était pas l'un, c'était l'autre ; tant il y a qu'à ce jeu-là votre père a été comte ; mais comte ou non, c'était le plus beau, le plus brava général de l'armée.

Il était beau, n'est-ce pas, Dagobert? notre mère le disait toujours.

Oh! oui, allez ; mais par exemple, il était tout le contraire de votre blondin d'ange gar- dien. Figurez-vous un brun superbe ; en grand uniforme, c'était à vous éblouir, et à vous met- tre le feu au cœur... Avec lui on aurait chaigé jusque sur le bon Dieu !... si le bon Dieu l'avait demandé, bien entendu, se hâta d'ajouler Da- gobert, en manière de correctif, ne voulant blesser en rien la foi naïve des orphelines.

Et notre père était aussi bon que brave, n'est-ce pas, Dagobert ?

Bon ! mes enfants ! lui? je crois bien ! il auraitpliéunfer à cheval entre sesmains, comme \ous plieriez une carte, et le joui- il a été

LES CONFIBEIVCES. 107

fait prisonnier, il avait sabré des tanonnicrs prussiens jusque sur leurs canons. Avec ce courage et celte force-là, comment voulez-vous qu'on ne soit pas bon?... Il y a donc environ dix-neuf ans, qu'ici près... à l'endroit que je vous ai montré, avant d'arriver dans ce village, le général, dangereusement blessé, est tombé de cheval... je le suivais comme son ordon- nance, j'ai couru à son secours. Cinq minutes après nous étions faits prisonniers, par qui ?... par un Français.

Un Français ?

Oui, un marquis émigré, colonel au ser- vice de Russie, répondit Dagobert avec amer- tume. Aussi, quand ce marquis a dit au général en s'avançant vers lui : «Rendez-vous, monsieur, à un compatriote. . . Un Français qui se bat con- tre la France n'est plus mon compatriote, c'est un traître, et je ne me rends pas à un traître, )>a répondu le général, et, tout blessé qu'il était, il s'est traîné auprès d'un grenadier russe, lui a remis son sabre en disant : « Je me rends à vous, mon brave. » Le marquis en est devenu pâle de rage...

Les orphelines se regardèrent avec orgueil, un vif incarnat colora leurs joues, et elles s'é- crièrent :

Oh! brave père, brave père!...

108 lE VOYAGEUR.

Hum! cps enfants, dit Dagobert en cares- sant sa moustache avec fierté , comme on voit nu'elles ont du sans; de soldat dans les veines !

Puis il reprit :

Nous voilà donc prisonniers. Le dernier cheval du général avait été tué sous lui; pour faire la route il monte Jovial, qui n'avait pas été i)lessé ce jour-là ; nous arrivons à Varsovie, c'est que le général a connu votre mère; elle était surnommée la Perle de Varsovie, c'est tout dire. Aussi, lui qui aimait ce qui était bon et beau, en devient amoureux tout de suite ; elle l'aime à son tour ; mais ses parents l'avaient promise à un autre... et cet autre... c'était encore...

Dagobert ne put continuer. Rose jeta un cri perçant en montrant la fenê- tre avec effroi.

VI r

IjC ▼oyaçcHi'.

Au cri de la jeune fille, Dagobert se leva brusquement.

I.K VOYAfiElR. 109

Qu'avez-voiis, Rose?

Là... là..., dit-elle en montrant la croisée. II me semble avoir vu une main déranger la polisse.

Rose n'avait pas achevé ces paroles, que Da- goberl courait à la fenêtre.

Il l'ouvrit violemment après avoir ôté le manteau suspendu à l'espagnolette.

Il faisait toujours nuit noire et grand vent...

Le soldat prêta l'oreille , il n'entendit rien...

Revenant prendre la lumière sur la table , il tâcha d'éclairer au dehors en abritant la flamme avec sa main.

Il ne vit rien...

Fermant de nouveau la fenêtre , il se per- suada qu'une bouffée de vent ayant dérangé et agité la pelisse, Rose avait été dupe d'une fausse peur.

Rassurez- vous , mes enfants... Il vente très-fort , c'est ce qui aura fait remuer le coin «lu manteau.

Il me semblait pourtant bien avoir vu des doigts qui l'écartaient , dit Rose encore trem- blante.

Moi je regardais Dagobert , je n'ai rien vu, reprit Blanche.

Et il n'y avait rien à voir , mes enfants ; c'est tout simple, la fenêtre est au moins à huit

IK Jt'IF KRRANT. I, 10

110 Ï.E VOYAGEt'R.

pieds au-dessus du sol , il fîiudraîl être un géant pour y atteindre , ou avoir une échelle pour y monter. Cette échelle, on n'aurait pas eu le temps de l'ôter , puisque dès que Rose a crié j'ai couru à la fenêtre, et qu'en avançant la lumière au dehors je n'ai rien vu.

Je me serai trompée, dit Rose.

Vois-tu , ma sœur. . . c'est le vent , ajouta Blanche.

Alors pardon de t'avoir dérangé, mon bon Dasîobert.

C'est égal , reprit le soldat en réfléchis- sant, je suis fâché que Rabat-Joie ne soit pas revenu, il aurait veillé la fenêtre, cela voiis au- rait rassurées ; mais il aura flairé l'écurie de son camarade Jovial, et il aura été lui dire Bonsoir en passant ;... j'ai envie d'aller le cher- cher.

Oh ! non , Dagobert , ne nous laisse pas seules, s'écrièrent les petites filles, nous aurions trop peur.

Au fait, Rabat-Joie ne peut maintenant tarder à revenir, et tout à l'heure nous l'enten- drons gratter à la porte, j'en suis sûr... Ah çà ! continuons notre récit, dit Dagobert.

Et il s'assit au chevet des deux sœui's, cette fois bien en face de la fenêtre.

Voilà donc le général prisonnier à Varso-

1,5 VOYAQEIR. 111

vie, et amoureux de votre mère» que l'on vou- lait marier à un autre, reprit-il. En 1814, nous apprenons la fin de la guerre, l'exil de l'empe- reur à l'ile d'Elbe et le retour des Bourbons ; d'accord avec les Prussiens et les Russes , qui les avaient ramenés, ils avaient exilé l'empe- reur à l'île d'Elbe ; apprenant cela, votre mère dit au général : La guerre est terminée, vous êtes li- bre, l'empereur est malheureux, vous lui devez tout, allez le retrouver... je ne sais quand nous nous reverrons, mais je n'épouserai que vous, vous me trouverez jusqu'à la mort... Avant départir, le général m'appelle : «^ Dagobert, reste ici, ma- demoiselle Éva aura peut-être besoin de toi pour fuir sa famille, si on la tourmente trop; notre correspondance passera par tes mains; à Paris, je verrai ta femme, ton fds, je les ras- gurerai... je leur dirai que tu es pour moi...

un ami. »

Toujours le même, dit Rose attendrie, en regardant Dagobert.

Bon pour le père et pour la mère comme pour les enfants..., ajouta Blanche.

Aimer les uns, c'est aimer les autres, ré- pondit le soldat. Voilà donc le général à l'île d'Elbe avec l'empereur ; moi, à Varsovie, caché dans les environs de la maison de votre mère , je recevais les lettres et les lui portais en ca-

112 LE VOYAGEUR.

chette ;... dans une de ces lettres, je vous le dis lièrement, mes enfants, le général m'apprenait que l'empereur s'était souvenu de moi.

De toi !... il te connaissait?

Un peu, je m'en flatte. « Ah ! Dagobert, » a-t-il dit à votre père qui lui parlait de moi , «1 un grenadier à cheval de ma vieille garde... soldat d'Egypte et d'Italie, criblé de bles- sures, un vieux pince- sans rire... que j'ai dé- coré de ma main à Wagram, je ne l'ai pas oublié... Dame! mes enfants, quand votre mère m'a lu cela... j'en ai pleuré comme une bête...

L'empereur... quel beau visage d'or il avait sur ta croix d'argent à ruban rouge que lu nous montrais, quand nous étions sages !

C'est qu'aussi cette croix-là, donnée par lui, c'est ma relique à moi, et elle est dans mon sac avec ce que j'ai de plus précieux, notre boursicot et nos papiers... 3Iais pour en revenir à voire mère, de lui porter les lettres du général, d'en parler avec elle, ça la conso- lait, car elle soufl^rait; oh! oui, et beaucoup; ses parents avaient beau la tourmenter, s'a- charner après elle, elle répondait toujours : Je n'épousfirai jamais que le général Simon. Fiere femme, allez... Résignée, mais coura- geuse; il fallait voir! In joui- ollc r-pcoil une

I,K \OY.\<itllR.

lettre du général ; il avait quitté l'île U'Klbe avec l'onipcreur ; voilà la guerre qui recom- mence ; dans cette campagne de Franco, sur- tout à Montmirail, mes enfants, votre père se bat comme un lion, et son corps d'armée fait comme lui; ce n'était plus de la bravoure... c'était de la rage ; il m'a dit qu'en Cliampagne les paysans en avaient tant tué, tant tué de ces Prussiens, que leurs chanqjs en ont eu de l'en- grais pour des années ! hommes, fournies, en- fants, tout courait dessus ! Fourches, pierres, pioches, tout était bon pour la tuerie... vrai battue de loups!...

Et les veines du front du soldat se gonflaient, ses joues s'enflammaient, cet héroïsme popu- laire lui rappelait le sublime élan des guerres de la république, ces levées on masse dont il avait fait partie, premier pas de sa vie mili- taire.

Les orphelines, filles d'un soldat et d'une mère courageuse, se sentaient émues à ces pa- roles énergiques, au lieu d'être effrayées de leur rudesse ; leur cœur battait plus fort, leurs joues s'animaient aussi.

Quoi bonheur pour nous d'être lilles d'un père si brave!... s'écria Blanche.

Quel boniieur... et quel honneur, mes en- (nnlUf car le soir du combat de Montmirail,

114 l.E VOYAGEUR.

l'empt" leur, à la joie de toute l'armée, nomma votre père sur le champ de bataille, duc de Ligny et maréchal de France...

Maréchal de France ! dit Rose étonnée, sans trop comprendre la valeur de ces mots.

Duc de Ligny ! reprit Blanche aussi sur- prise.

Oui, Pierre Simon, fils d'un ouvrier, dm et maréchal; il faut être roi pour être davantage, reprit Dagobert avec orgueil. Voilà comment l'empereur trait lit les enfants du peuple, aussi le peuple était à lui ; on avait beau lui dire : «(Mais Ion empereur fait de toi de la chair à ca- non. — Bah! un autre ferait de moi de la chair à misère, répondait le peuple qui n'est pas bête ; j'aime mieux le canon et risquer de de- venir capitaine, colonel, maréchal, roi... ou invalide ; ça vaut encore mieux que de crever de faim, de froid et de vieillesse sur la paille d'un grenier, après avoir travaillé quarante ans pour les autres. »

Même en France... même à Paris, dans cette belle ville... il y a des malheureux qui meurent de faim et de misère... Dagobert.-

Même à Paris... Oui, mes enfants ; aussi j'en reviens là... le canon vaut mieux, car on risque, comme votre père, d'être duc et maré- chal ; quand je dis duc et maréchal, j'ai raison

LE VOYAtiEUR. J 15

et j'ai tort, car plus tard on ne lui a pas re- connu ce titre et ce grade, parce que, après Montmirail... il y a eu un jour de deuil... de j^rund deuil, de vieux soldats comme moi, m'a dit le général ,ont pleuré, oui, pleuré... le soir delà bataille j ce jour-là, mes enfants... s'appelle /f^'aterloo.

Il y eut dans ces simples mots de Dagobert un accent de tristesse si profonde, que les or- phelines tressaillirent.

Enfin, reprit le soldat en soupirant, il y a comme ça des jours maudits,.. Ce jour-là, à Waterloo, le générai est tombé couvert de bles- sures, à la lète d'une division de la garde. A peu près guéri, ce qui a été long, il demande à aller à Sainte-Hélène... une autre île au bout du monde les Anglais avaient emmené l'em- pereur pour le torturer tranquillement; car s'il a été heureux d'abord, il a eu bien de la mi- sère, voyez-vous, mes pauvres enfants...

Comme tu dis cela... Dagobert... tu nous donnes envie de pleurer.

C'est qu'il y a de quoi... l'empereur a enduré tant de choses, tant de choses... 11 a cruellement saigné au cœur, allez... Malheu- reusement le général n'était pas avec lui à Sainle-llélène, il aurait été un de plus pour le consoler; mais on n'a pas voulu. Alors, exas-

péré comme tant d'autres conlre les Bour- bons, le général organise une conspiration pour rappeler le fils de l'empereur. Il voulait enlever un régiment presque tout composé d'anciens soldats à lui. Il se rend dans une ville de Picardie était cette garnison; mais déjà la conspiration était éventée. Au moment le général arrive, on l'arrête, on le conduit devant le colonel du régiment. ..Et ce colonel..., dit le soldat après un nouveau silence , savez- vous qui c'était encore?... Mais, bah!... ce se- rait trop long à vous expliquer, et ça vous at- tristerait davantage... Enfin c'était un homme que votre père avait depuis longtemps bien des raisons de haïr. Aussi se trouvant l'ace à lace avec lui, il lui dit : « Si vousn'êtes pas un lâche, vous me ferez mettre en liberté pour une heure, et nous nous battrons à mort; car je vous hais pour ci, je vous méprise pour ça, et erfcore pour ça.» Le colonel accepte, met votre père en liberté jusqu'au lendemain. Le lendemain, duel acharné, dans lequel le colonel reste pour mort sur la place.

Ah ! mon Dieu !

Le général essuyait son épée, lors(|u'un ami dévoué vient lui dire qu'il n'avait que h; tenq)s de se sauver ; en effet, il parvient heu- reuscmcnl a (piiller lu France. .. oui... heureu-

LE >oya(;elr. 117

seineiit, car quinze jours après il était con- damné à mort connue conspirateur.

Que de malheurs ! mon Dieu !

Il y a eu un bonheur dans ce malheur-là, votre mère tenait bravement sa promesse et l'at- tendait toujours ; elle lui a^ ait écrit : « L'empe- reur d'abord, moi ensuite. » Ne pouvant plus rien ni pour l'empereur ni pour son fils, le gé- néral, exilé de France, arrive à Varsovie. Votre mère venait de perdre ses parents ; elle était libre, ils s'épousent, et je suis un des témoins du mariage.

Tu as raison, Dagobert... que de bonheur au milieu de si grands malheurs !

Les voilà donc bien heureux ; mais, comme tous les bons cœurs , plus ils étaient heureux , plus le malheur des autres les chagrinait, et il y avait de quoi être chagriné à Varsovie ; les Russes recommençaient à traiter les Polonais en esclaves ; votre brave mère, quoique d'ori- gine française, était Polonaise de cœur et d'âme: elle disait hardiment tout haut ce que d'autres n'osaient seulement pas dire tout bas ; avec cela les malheureux l'appelaient leur bon ange , en voilà assez pour mettre le gouverneur russe sur l'œil. Un jour un des amis du général, an- cien colonel des lanciers, brave et digne homme, est condamné à être exilé en Sibérie pour une

118 lE VOYAGEUR.

çonspiialioii militaire contre les Russes 5 il échappe, votre père le cache chez lui, cela se découvre; pendant la nuit du lendemain, un peloton de Cosaques, commandé par un officier et suivi d'une voiture de poste, arrive à notre porte ; on surprend le général pendant son som- meil, et on l'enlève.

Mon Dieu ! que voulait-on lui faire?

Le conduire hors de Russie, avec défense d'y jamais rentrer, et menacé d'une prison éter- nelle s'il y revenait ; voilà son dernier mot ; «c Dagohert, je te confie ma femme et mon enfant) n car votre mère devait dans quelques mois vous mettre au monde; oh bien! malgré cela, on l'exila en Sibérie ; c'était une occasion de s'en défaire : elle faisait trop de bien à Varsovie ; ou la craignait. Non content de l'exiler, on con- fisque tous ses biens ; pour seule grâce , elle avait obtenu que je l'accompagnerais, et sans Jovial, que le général m'avait fait garder, elle aurait été forcée de faire la route à pied. C'est ainsi, elle à cheval, et moi la conduisant comme je vous conduis, mes enfants, que nous sommes arrivés dans un misérable village, trois mois après vous êtes nées, pauvres petites !^

Et notre père ?

Impossible à lui de rentrer on Russie... impossible à votre mère de songer à fuir avec

Il; VOYAGEUR. J19

deux cnfiinls... impossible au général de lui écrire, puisqu'il ignorait elle était.

Ainsi, depuis, aucune nouvelle de lui?

Si, mes enfants... une seule fois nous en avons eu...

Et par qui ?

Après un moment de silence, Dagobert reprit avec une expression de physionomie singulière:

Par qui ? par quelqu'un qui ne ressemble guère aux autres hommes... oui... et pour que vous compreniez ces paroles , il faut que je vous raconte, en deux mots, une aventure ex- traordinaire arrivée à votre père pendant la campagne de France. Il avait reçu de l'empereur l'ordre d'emporter une batterie qui écrasait notre armée ; après plusieurs tentatives malheu- reuses, le général se met à la tète d'un régiment de cuirassiers, charge sur la batterie, et va, se- lon son habitude, sabrer jusque sur les canons; il se trouvait à cheval juste devant la bouche d'une pièce, dont tous les servants venaient d'être tués ou blessés ; pourtant , l'un d'eux a encore la force de se soulever, de se mettre sur un genou , d'approcher de la lumière la mèche qu'il tenait toujours à la main... et cela... juste au moment le général était à dix pas et eii face du canon chargé...

Grand Dieu ! quel danger pour notre père !

120 LE VOYAGEUR.

Jamaîs , m'a-t-il dit, il n'en avait couru un plus grand... car lorsqu'il vit l'artilleur mettre le feu à la pièce, le coup partait... mais au même instant, un homme de haute taille , vêtu en paysan , et que votre père jusqu'alors n'avait pas remarqué , se jette au-devant du canon...

Ah ! le malheureux... quelle mort horri- ble!

Oui, reprit Dagobert d'un air pensif. Cela devait arriver... Il devait être broyé en mille morceaux... Et pourtant il n'en a rien été.

Que dis-tu !

Ce que m'a dit le général, x Au moment le coup partit, m'a-t-il répété souvent, par un mouvement d'horreur involontaire, je fermai les yeux pour ne pas voir le cadavre mutilé de ce malheureux qui s'était sacrifié à ma place... Quand je les rouvre , qu'est-ce que j'aperçois au milieu de la fumée ? toujours cet homme de grande taille, debout et calme au même endroit, jetant un regard triste et doux sur l'artilleur qui , un genou en terre , le corps renversé en arrière, le regardait aussi épouvanté que s'il eût vu le démon en personne ; puis le mouve- ment de la bataille ayant continué , il m'a été impossible de retrouver cet homme... » a ajouté votre père.

I.E VOYAGEIîR. 151

Mon Dieu, Dagobert, comment cela est-il possible ?

C'est ce que j'ai dit au général. Il m'a ré- pondu que jamais il n'avait pu s'expliquer cet événement aussi incroyable que réel... Il fallait d'ailleurs (jue votre père eût été bien vivement frappé de la figure de cet homme, qui paraissait, disait-il, âgé d'environ trente ans , car il avait remarqué que ses sourcils , très-noirs et joints entre eux, n'en faisaient pour ainsi dire qu'un seul d'une tempe à l'autre , de sorte qu'il pa- raissait avoir le front rayé d'une marque noire... Retenez bien ceci, mes enfants, vous saurez tout à l'heure pourquoi...

Oui, Dagobert, nous ne l'oublions pas..., dirent les orphelines de plus en plus éton- nées.

Comme c'est étrange, cet homme au front rayé de noir !

Ecoutez encore... le général avait été , je vous ai dit, laissé pour mort à Waterloo... Pen- dant la nuit qu'il a passée sur le champ de ba- taille , dans une espèce de délire causé par la fièvre de ses blessures , il lui a paru voir , à la clarté de la lune , ce même homme penché sur lui , le regardant avec une grande douceur et une grande tristesse , étanchant le sang de ses plaies et tâchant de le ranimer... Mais comme

1, n

122 1,E \OVA(iElR.

votre père , qui avait à peine la tête à lui , re- poussait ses soins, disant qu'après une telle dé- faite il n'avait plus qu'à mourir... il lui a sem- blé entendre cet homme lui dire: // faut vivre poitrÉva .'... C'était le nom de votre mère, que le général avait laissée à Varsovie pour aller rejoindre l'empereur et faire avec lui la cam- pagne de France.

Comme cela est singulier. Dagobert... Et depuis, notre père a-t-il revu cet homme?

Il rare\"ii... puisque c'est lui qui a apporté des nouvelles du général à votre pauvre mère !

Et quand donc cela?... Nous ne l'avons jamais su ?

Vous vous rappelez que le matin de la mort de votre mère, vous étiez allées avec la vieille Fedora dans la forêt de pins?

Oui. répondit Rose tristement, pour y chercher de la bruyère, que notre mère aimait tant.

Pauvre mère! Elle se portait si bien, que nous ne pouvions , hélas ! pas nous douter du malheur qui nous arriverait le soir, reprit Blanche.

Sans doute, mes enfants ; moinuême. ce matin-là , je chantais en travaillant au jardin, car, pas plus que vous , je n'avais de raison d'être triste; je travaillais donc, tout en chan-

\UVAtiËlJR. 125

tiuil, quand tout à coup j'entends une voix me demander en français : « Est-ce ici le village de Milosk? )• Je me retourne, et je vois debout de- vant moi un étranger... Au lieu de lui répon- dre , je le regarde iixement, je recule de deux pas, tout stupéfait.

Pourquoi donc?

11 était de haute taille, très-pàle, et avait le front haut, découvert... Ses deux sourcils, noirs, n'en faisaient qu'un... et semblaient lui rayer le front d'une marque noire.

C'était donc l'homme qui , deux fois, s'é- tait trouvé auprès de notre père pendant des batailles?

Oui... c'était lui.

Mais, Dagobcrt, dit Rose pensive, il y a longtemps de ces batailles?

Environ seize ans.

Et l'étranger que tu croyais reconnaître , quel âge avait-il?

Guère plus de trente ans.

Alors , comment veux-tu que ce soit le même homme qui se soit trouvé à la guerre , il y a seize ans, avec notre père ?

Vous avez raison , dit Dagobert après un moment de silence et en haussant les épaules , j'aurai sans doute été trompé par le hasard d'une ressemblance... Et pourtant...

124 1.E VOYAGEDR,

Ou alors , si c'était le même, il faudrait qu'il n'ait pas vieilli . . .

Mais ne lui as-tu pas demandé s'il n'avait pas autrefois secouru notre père?

D'abord j'étais si saisi que je n'y ai pas songé, et puis il est resté si peu de temps que je n'ai pu m'en informer ensuite ; il me demande donc le village de Milosk. <i Vous y êtes, mon- sieur ; mais comment savez -vous que suis Français?

<c Tout à l'heure je vous ai entendu chan- ter quand j'ai passé , me répondit-il ; pourriez- vous me dire demeure madame Simon , la femme du général ?

<i Elle demeure ici, monsieur. »

Il me regarda quelques instants en silence , voyant bien que cette visite me surprenait, puis il me tendit la main et me dit :

« Vous êtes l'ami du général Simon , son meilleur ami?»

Jugez de mon étonnement, mes enfants.

« Mais, monsieur, comment savez-vous?

« Souvent il m'a parlé de vous avec re- connaissance.

« Vous avez vu le général?

« Oui... il 3 a quelque temps, dans l'Inde; je suis aussi son ami ; j'a^jporle de ses nouvelles à sa femme, je la savais exilée en Sibérie; à

LE VOVAGKllR. 12j

Tobolsk, d'où je viens, j'ai appris qu'elle habi- tait ce village. Conduisez-moi près d'elle. »

Bon voyageur... je l'aime déjà, dit Rose.

Il était l'ami de notre père.

Je le prie d'attendre , je voulais prévenir votre mère pour que le saisissement ne lui fassi; pas de mal ; cinq minutes après il entrait chez

elle...

Et comment était-il ce voyageur, Dago-

bert?

Il était très-grand , il portait une pelisse foncée et un bonnet de fourrure avec de longs cheveux noirs.

Et sa figure était belle?

Oui, mes enfants, très-belle, mais il avail l'air si triste et si doux que j'en ai eu le cœur

serré.

Pauvre homme ! un grand chagrin, sans

doute?

Votre mère était enfermée avec lui de- puis quelques instants, lorsqu'elle m'a appelé pour me dire qu'elle venait de recevoir de bon- nes nouvelles du général ; elle fondait en larmes et avait devant elle un gros paquet de papiers; c'était une espèce de journal que votre père lui écrivait presque chaque soir, pour se consoler ; ne pouvant lui parler , il disait au papier ce qu'il lui aurait dit à elle...

H.

ll'lj LE M)VAGli;iiR.

Et ces papiers, sont-ils, Dagobert ?

, dans mou sac , avec ma croix et notre bourse; un jour je vous les donnerai : seule- ment j'en ai pris quel(|ues feuillets que j'ai là, et que vous lirez tout à Tlieure ; vous verrez pour- quoi.

Est-ce ([u'il y avait longtemps que notre père était dans l'Inde?

D'après le peu de mots que m'a dits votre mère, le général était allé dans ce pays-là, après s'être battu avec les Grecs contre les Turcs ; car il aime surtout à se mettre du parti des faibles contre les forts ; arrivé dans l'Inde , il s'est acharné après les Anglais... ils avaient assas- siné nos prisonniers dans les pontons et torturé l'empereur à Sainte-Hélène, c'était bonne guerre et doublement bonne guerre, car en leur faisant du mal il servait une brave cause.

Et quelle cause servait-il ?

Celle d'un de ces pauvres princes indiens dont les Anglais ravagent le territoire jusqu'au jour ils s'en emparent sans foi ni droit. Vous voyez , mes enfants , c'était encore se battre pour un faible contre des forts ; votre père n'y a pas manqué. En (luelcpies mois il a si bien discipliné et aguerri les douze ou quinze mille hommes de tioujjes de ce prince, que, dans deux rencontres, elles ont exterminé les Anglais qui

i.t \u^AutLK. 1:27

avaient compté sans votre brave père, mes en- fants... mais tenez... quelques pages de son journal vous en diront plus et mieux que moi ; de plus, vous y lirez un nom dont vous devez toujours vous souvenir, c'est pour cela que j'ai choisi ce passage.

Oh ! quel bonheur ! . . . lire ces pages écrites par notre père , c'est presque l'entendre , dit Rose.

C'est comme s'il était auprès de nous , ajouta Blanche.

Et les deux jeunes filles étendirent vivement les mains pour prendre les feuillets que Dago- bert venait de tirer de sa poche.

Puis, par un mouvement simultané, rempli d'une grâce touchante, elles baisèrent, tour à tour et en silence, l'écriture de leur père.

Vous verrez aussi , mes enfants , à la lin de cette lettre , pourquoi je m'étonnais de ce que votre ange gardien , comme vous dites , s'appelait Gabriel... Lisez... lisez..., ajouta le soldat en voyant l'air surpris des orphelines. Seulement, je dois vous dire que lorsqu'il écri- vait cela, le géjiéial n'avait pas encore rencon- tré le voyageur qui a apporté ces papiers.

Rose, assise dans son lit, prit les feuillets et commença de lire d'une voix douce et émue. Blanche , la tète appuyée sur l'épaule de sa

ll'8 FR-VUMESTS OL JOLKNAL

sœur, suivait avec attention. On voyait même, au léger mouvement de ses lèvres, qu'elle lisait aussi, mais mentalement.

VllI

Frag^ments du Journal du g^éuéral Simon.

« Bivac des montagnes d'Ava, 20 février 1830.

«... Chaque fois que j'ajoute quelques feuilles à ce journal , écrit maintenant au fond de l'Inde m'a jeté ma vie eriante et proscrite, journal que, hélas ! tu ne liras peut-être jamais, mon Éva bien-aimée , j'éprouve une sensation à la fois douce et cruelle, car cela me console de causer ainsi avec toi , et pourtant mes regrets ne sont jamais plus amers que lorsque je te parle ainsi sans te voir.

Enlin, si ces pages lombimt sous les yeux, ton généreux cœur battra au nom de l'être in- trépide à qui aujourd'hui j'ai la vie, à qui je devrai pcul-être ainsi le bonheur de te revoir un jour... loi cl mon enfant , car il vit, n'est-ce pas , notre cnfunl? 11 faul que je le croie j sans

DU GÉNÉKAL SIMON. 1)21)

cela, pauvre femme, quelle serait ton existence, au fond de ton affreux exil?... Cher ange, il doit avoir maintenant quatorze ans... Comment est- il? Il te ressemble, n'est-ce pas? il a tes grands et beaux yeux bleus... Insensé que je suis !... Combien de fois, dans ce long journal, je t'ai déjà fait involontairement cette folle question à laquelle tu ne dois pas répondre!... Combien de fois... je dois te la faire encore!... Tu ap- prendras donc à notre enfant à prononcer et a aimer le nom un peu barbare de Djalma. »

Djalma , dit Rose , les yeux humides , en interrompant sa lecture.

Djalma, reprit Blanche, partageant l'émo- tion de sa sœur. Oh ! nous ne l'oublierons ja- mais, ce nom.

Et vous aurez raison , mes enfants , car il parait que c'est celui d'un fameux soldat , quoi- que bien jeune. Continuez , ma petite Rose.

<t Je t'ai raconté dans les feuilles précé- dentes, ma chère Éva, reprit Rose, les deux bonnes journées que nous avions eues ce mois- ci ; les troupes de mon vieil ami le prince in- dien, de mieux en mieux disciplinées à l'euro- péenne, ont fait merveille. Nous avons culbuté les Anglais, et ils ont été forcés d'abandonner une partie de ce malheureux pays, envahi par eux au mépris de tout droit, de toute justice.

i50 FRAUMEMS Ul JOi:US.\L

et qu'ils continuent de ravager sans pitié ; car ici, guerre anglaise, c'est dire trahison, pillage et massacre. Ce matin , après une marche pé- nible, au milieu des rochers et des montagnes, nous apprenons par nos éclaireurs que des ren- forts arrivent à l'ennemi , et qu'il s'apprête à reprendre l'offensive ; il n'était plus qu'à quel- ques lieues, un engagement devenait inévita- ble; mon vieil ami, le prince indien, père de mon sauveur , ne demandait qu'à marcher au feu. L'affaire a commencé sur les trois heures; elle a été sanglante, acharnée. Voyant chez les nôtres un moment d'indécision , car ils étaient bien inférieurs en nombre, et les renforts des Anglais se composaient de troupes fraîches, j'ai chargé à la tête de notre petite réserve de ca- valerie.

« Le vieux prince était au centre, se battant comme il se bat , intrépidement ; son lils Djalraa, âgé de dix-huit ans à peine , brave comme son père, no me quittait pas; au mo- ment le plus chaud de l'engagement, mon che- val est tué, roule avec moi dans une ravine ([ue je côtoyais, et je me trouve si sottement en- gagé sous lui qu'un moment je me suis cru la cuisse cassée... »

Pauvre père, dit Blanche.

Heureusement, cette fois, il ne lu! sera

ni' CKNÉRAI, SIMO^. 131

rien arrivé de plus dangereux, grâce à Djalnia... Vois-tu, Dagobert, reprit Rose, que je retiens bien le nom !

Et elle continua.

« Les Anglais croyaient, qu'après m'avoir tué (opinion très-flatteuso pour moi), ils au- raient facilement raison de l'armée du prince; aussi un officier de cipajes et cinq ou six sol- dats irréguliers, lâches et féroces brigands, me voyant rouler dans le ravin , s'y précipitent pour m'achever. . . Au milieu du feu et de la fumée, nos montagnards, emportés par l'ar- deur, n'avaient pas vu ma chute ; mais Djalma ne me quittait pas, il sauta dans le ravin pour me secourir, et sa froide intrépidité m'a sauvé la vie ; il avait gardé les deux coups de sa ca- rabine : de l'un, il étend l'officier roide mort; de l'autre, il casse le bras à un irrégulier qui m'avait déjà percé la main gauche d'un coup de baïonnette ; mais rassure-toi, ma bonne Éva, ce n'est rien, une égratignure... »

Blessé... encore blessé, mon Dieu ! s'écria Blanche en joignant les mains et en interrom- pant sa sœur.

Rassurez-vous, ditDagobert, ça n'aura été, comme dit le général, qu'une égratignure; car autrefois, les blessures qui n'empêchaient pas de se battre, il les appelait des blessures blari"

132 FRAGMENTS DU JOl'RNAL

ches... Il n'y a que lui pour trouver des mots pareils.

<c Djalma, me' voyant blessé, reprit Rose en essuyant ses yeux, se sert de sa lourde carabine comme d'une massue, et fait reculer les soldais ; mais à ce moment je vois un nouvel assaillant abrité derrière un massif de bambous dominant le ravin, abaisser lentement son long fusil, poser le canon entre deux branches, souffler sur la mèche, ajuster Djalma, et le courageux enfant reçoit une balle dans la poitrine, sans que mes cris aient pu l'avertir... Se sentant frappé, il recule malgré lui de deux pas, tombe sur un ;^enou, mais tenant toujours ferme et tâchant de me faire un rempart de son corps... Tu con- çois ma rage, mon désespoir; malheureusement mes efforts pour me dégager étaient paralysés par une douleur atroce que je ressentais à la cuisse. Impuissant et désarmé, j'assistai donc pendant quelques secondes à cette lutte inégale.

<i Djahna perdait beaucoup de sang , son bi-as faiblissait; déjà un des iiiéguliers, excitant les autres de la voix, décrochait de sa ceinture une sorte d'énorme et lourde serpe qui tranche la tête d'un seul coup, lorsrpie arrivent une dou- zaine de nos montagnards, ramenés par le mou- vement du combat. Djalma est délivré à son iDurj on me dégage : au bout d'un quart

oc UÉNÉRAL SIMON. 1ô!J

irhenre, j'ai pu remonter à cheval. L'avantage nous est encore resté aujourd'hui, malgré bien (les pertes. Demain, l'affaire sera décisive, car ies feux du bivac anglais se voient d'ici... Voilà, ma tendre Éva, comment j'ai la vie à «•et enfant. Heureusement sa blessure ne donne aucune inquiétude ; la balle a dévié et glissé le long des côtes. »

Ce brave garçon aura dit comme le géné- ral : Blessure blanche, dit Dagobert.

«t Maintenant, ma chère Éva, reprit Rose, il faut que tu connaisses au moins, par ce récit, cet intrépide Djalma ; il a dix-huit ans à peine. D'un mot je te peindrai cette noble et vaillante nature ; dans son pays, on donne quelquefois des surnoms ; dés quinze ans, on l'appelait le Généreux, généreux de cœur et d'àme, s'entend; par une coutume du pays, coutume bizarre et touchante, ce surnom a remonté à son père, que l'on appelle le père du Généreux, et qui pourrait à bon droit s'appeler le Juste, car ce vieil Indien est un type rare de loyauté che- valeresque, de fière indépendance; il aurait pu, comme tant d'autres pauvres princes de ce pays, se courber humblement sous l'exécrable despotisme anglais, marchander l'abandon de sa souveraineté et se résigner devant la force. Lui, non. Dion droit tout entier^ ou une fosse 1. 19

1"4 FRAGMENTS DV JOl'R>At

ilatis les montagnes je stiis «é; telle est sa de- vise. Ce n'est pas forfanterie ; c'est conscience de ce qui est droit et juste, «i Mais vous serez brisé dans la lutte, lui ai-je dit. Mon ami, si, pour vous forcer à une action honteuse^ on vous disait : Cède ou meurs?» me demanda-l-il. De ce jour, je l'ai compris, et je me suis voué corps et àme à cette cause toujours sacrée du faible contre le fort. Tu vois, mon Éva, que Djalma se montre digne d'un tel père. Ce jeune Indien est d'une bravoure si héroïque, si superbe, qu'il combat comme un jeune Grec du temps de Léonidas, la poitrine nue, tandis que les au- tres soldats de son pays, qui en effet restent habituellement les épaules, les bras et la poi- trine découverts, endossent pour la guerre une casaque assez épaisse ; la folle intrépidité de cet enfant m'a rappelé le roi de Naples dont je t'ai si souvent parlé et que j'ai vu cent fois à notre tête dans les charges les plus périlleuses, ayant pour toute arme une cravache à la main. '• Celui-là est encore un de ceux dont je vous parlais, et que l'empereur s'amusait à faire jouer au monarque, dit Dagobcrt. J'ai vu un ollicier prussien prisonnier, à qui cet enragé roi de iVaples avait sanglé la figure d'un coup de cravache ; la marque y était bleue et rouge. Le Prussien disait en jurant <|u'il était

déshonoré ; qu'il aurait mieux aimé uji coup de sabre... Je le crois bien... Diable de monarque ! il ne connaissait qu'une chose, marcher droit au canon; dès qu'on canonnait quelque part, on aurait dit que ça l'appelait par tous ses noms, et il accourait en disant : k Présent... )> Si je vous parle de lui, mes enfants, c'est qu'il répétait à qui voulait l'entendre : <'. Personne n'entamera un carré que le général Simon ou moi nous n'entamerions pas. »

Rose continua :

« J'ai remarqué avec peine que, malgré son âge, Djalma avait souvent des accès de mélan- colie profonde. Parfois, j'ai surpris entre son père [et lui des regards singuliers... malgré notre attachement mutuel , je crois que tous deux me cachent quelque triste secret de fa- mille, autant que j'en ai pu juger par plusieurs mots échappés à l'un et à l'autre ; il s'agit d'un événement bizarre, auquel leur imagination naturellement rêveuse et exaltée aura donné lin caractère surnaturel.

<t Du reste, tu sais, mon amie, que nous avons perdu le droit de sourire de la crédulité d'autrui... 3Ioi, depuis la campagne de France, il m'est arrivé cette aventure si étrange que je ne puis encore m'expliquer... »

C'est celle de cet homme qui s'est jeté de-

loti FRAUSIENTS OU JOURNAL

vant la bouche d'un canon..., dit Dagobeit.

«t Toi, reprit la jeune fille en reprenant la lecture, toi ma chère Eva, depuis les visites de cette femme jeune et belle, que ta mère... pré- tendait avoir aussi vue chez sa mère.. . quarante ans auparavant. »

Les orphelines regardèrent le soldat avec étonnement.

Votre mère... ne m'avait jamais parlé de cela... ni le général non plus... mes enfants j ça me semble aussi singulier qu'à vous.

Rose reprit avec une émotion et une curio- sité croissante :

«t Après tout, ma chère Éva , souvent les choses en apparence très-extraordinaires s'ex- pliquent par un hasard, une ressemblance ou un jeu de la nature. Le merveilleux n'étant tou- jours qu'une illusion d'optique , ou le résultat d'une imagination déjà frappée, il arrive un moment ce qui semblait surhumain ou sur- naturel se trouve l'événement le plus humain et le plus naturel du monde ; aussi je ne doute pas que ce que nous appelions nos prodiges n'ait tôt ou tard ce dénoùment terre à terre. >

Vous voyez, mes enfants, cela paraît d'a- bord merveilleux... et au fond... c'est tout sim- ple... ce qui n'empêche pas que pendant long- temps on n'y comprend rien...

1>L' GfiXÉKAL SI,>I().N. 1Ô7

Puisque notre père le dit, il faut le croire, et ne pas nous étonner; n'est-ce pas, ma sœur?

Non, puisqu'un jour cela s'explique.

Au fait, dit Dagobert après un moment de réflexion, une supposition? Vous vous res- semblez tellement, n'est-ce pas, mes enfants, que quelqu'un qui n'aurait pas l'habitude de vous voir chaque jour vous prendrait facile- ment l'une pour l'autre... Eh bien ! s'il ne sa vaitpas que vous êtes, pour ainsi dire, doubles, voyez dans quels étonnements il pourrait se trouver... Bien sur, il croirait au diable, à pro- pos de bons petits anges comme vous.

Tu as raison, Dagobert ; comme cela bien des choses s'expliquent , ainsi que le dit notre père.

Et Rose continua de lire.

«Du reste, ma tendre Éva, c'est avec quel- que fierté que je songe que Djalma a du sang français dans les veines ; son père a épousé, il y a plusieurs années, une jeune fille dont la fa- mille , d'origine française, était depuis très- longtemps établie à Batavia, dans l'ile de Java ; cette parité de position entre mon vieil ami el moi a encore augmenté ma sympaîhic pour lui. car ta famille aussi , mou Éva . est d'origine française, et depuis bien longtemps établie à

1-'.

138 FRAGMEMÏS 1)1 JOlUNAl

réliauger; malheuri'usement, le pauvre prince a perdu depuis plusieurs années celte femme qu'il adorait.

« Tiens, mon Éva bien-aimce, ma main trem- ble en écrivant ces mots , je suis faible, je suis fou. ..mais, hélas! mou cœurse serre, se brise... si un pareil malheur m'arrivait!... Oh mon Dieu ! et notre enfant... que deviendrait -il sans loi... sans moi... dans ce pays barbare?... NonI non! cette crainte est insensée... 3Iais quelle iiorrible torture que l'incertitude !... Car enfin, es-tu? que fais-tu? que deviens-tu?... Par- don... de ces noires pensées... souvent elles me dominent malgré moi... Moments funestes... affreux... car, lorsqu'ils ne m'obsèdent pas, je me dis : Je suis proscrit, malheureux; mais au moins, à l'autre bout du monde, deux cœurs battent pour moi, le lien, mon Éva, et celui de notre enlaiit... »

Rose put à peine achcA er ces derniers mots ; depuis quelques instants sa voix était entre- coupée de sauglols.

Il y avait eu eflel un douloureux accord entre tescrainlesdu général Simon et la triste réalité; el puis , quoi de plus touchant que ces confi- dences écrites le soir d'une balailie, au feu du bivac, par le soldat cpii tâchait de tronqx'r ainsi le chagrin d'une séparadon si |)énible,

DU GÉNÉKiL ^DIOiX. 139

mais qu'il ne savait pas alors devoir être éter- nelle?

Pauvre général... ilignore notre malheur, dit Dagobcrt après un moment de silencej mais il ignore aussi qu'au lieu d'un enfant , il en a deux... Ce sera du moins une consolation... Mais tenez, lilanclie, continuez de lire, je crains que cela ne fatigue votre sœur... Elle est trop émue... Et puis, après tout, il est juste que vous partagiez le plaisir et le chagrin de cette lecture.

Blanche prit la lettre , et Rose , essuyant ses yeux pleins de larmes, appuya à son tour sa jolie tête sur l'épaule de sa sœur, qui continua de la sorte :

«> Je suis plus calme, maintenant, ma tendre E\ a ; un moment j'ai cessé d'écrire, et j'ai chassé ces noires idées ; reprenons notre entretien.

<t Après avoir ainsi longuement causé de l'Inde avec toi, je te parlerai un peu de l'Europe ; hier soir, un de nos gens, homme très-sùr, a rejoint nos avanl-postes; il m'apportait une lettre ar- rivée de France à Calcutta; enfin, j'ai des nou- velles de mon père, mon inquiétude a cessé. Cette lettre est datée du mois d'août de l'an passé. J'ai vu par son contenu que plusieurs autres lettres auxquelles il fait allusion, ont été retardées ou égarées, car depuis près de deux

140 FRAGMENTS l)t JOlKS.U

ans , je n'en avais pas reçu ; aussi étais-je dans une inquiétude mortelle à son sujet. Excellen î père! toujours le même; l'âge ne l'a pas affaibli, son caractère est aussi énergique, sa santé aus^i robuste que par le passé, me dit-il; toujours ouvrier , et s'en glorifiant , toujours fidèle à ses austères idées républicaines, et espérant beau- coup...

ti Car, dit-il, les temps sont "proches, et il sou- ligne ces mots... Il me donne aussi , comme tu vas le voir, de bonnes nouvelles de la famille do notre vieux Dagobert... de notre ami... Vrai , ma chère Éva, mon chagrin est moins amer... quand je pense que cet excellent homme e^l auprès de toi, car, je le connais, il t'aura ac- compagnée dans ton exil... Quel cœur d'or... sous sa rude écorce de soldat!... Comme il doit aimer notre enfant!... »

Ici Dagobert toussa deux ou trois fois , se baissa et eut l'air de chercher par terre son petit mouchoir à carreaux rouges et bleus qui était sur son genou.

Il resta ainsi quelques instants courbé.

Quand il se releva, il essuyait sa iiiouslache.

Comme; notre père te connaît bien !...

Connue il a deviné que tu nous aimes !

Bien , bien , mes enfants , passons cela... Arrivez tout de suite à ce ((uc dit le général, de

DU GÉNÉRAL SI!UO?r. 141

mon petit Agricol et de Gabriel , le fils adoptif de ma femme... Pauvre femme, quand je pense que, dans trois mois peut-être... Allons, en- fants, lisez, lisez, ajouta le soldat, voulant con- tenir son émotion.

« J'espère toujours malgré moi , ma chère Eva , que peut-être un jour ces feuilles te pai - viendront, et dans ce cas je veux y écrire ce qui peut aussi intéresser Dagobert. Ce sera pour lui une consolation d'avoir quelques nouvelles de sa famille. Mon père, toujours chef d'ateliei* chez l'excellent M. Hardy , m'apprend que ce- lui-ci a aussi pris dans sa maison le fils de no- tre vieux Dagobert ; Agricol travaille dans l'ate- lier de mon père , qui en est enchanté ; c'est , me dit-il, un grand et vigoureux garçon qui manie comme une plume son lourd marteau de forgeron ; aussi gai qu'intelligent et laborieux, c'est le meilleur ouvrier de l'établissement , ce qui ne l'empêche pas le soir, après sa rudf; journée de travail, lorsqu'il revient auprès ôc sa mère qu'il adore , de faire des chansons et des vers patriotiques des plus remarquables. Sa poésie est remplie d'énergie et d'élévation ; on ne chante pas autre chose à l'atelier, et ces refrains échauffent les cœurs les plus froids et les plus timides. »

Comme tu dois être fier de Ion fils, Dago-

I4:it FRAGMEMS 1)L' JOL'RAAL

bert! lui dit Rose avec admiration, il fait des chansons.

Certainement, c'est superbe... mais ce qui me flatte surtout , c'est qu'il est bon pour sa mère , et qu'il manie vigoureusement le mar- teau...Quant aux chansons, avant qu'il aitfait le Réveil du peuple et la Marseillaise... il aura joli- ment battu du fer ; mais c'est égal , ce dia- ble d'Agricol aura-t-ilappriscela ?... sans doute à l'école , , comme vous allez voir , il allait avec Gabriel, son frère adoptif...

Au nom de Gabriel qui leur rappelait l'être idéal qu'elles nommaient leur ange gardien , la curiosité des jeunes filles fut vivement excitée ; Blanche redoubla d'attention en continuant ainsi :

<c Le frère adoptif d'Agricol, ce pauvre en- fant abandonné que la femme de notre J)on Da- gobert a si généreusement recueilli , ofl're , me dit mon père, un grand contraste avec Agricol, non pour le cœur, car ils ont tous doux le cœur excellent ; mais autant Agricol est vif, joyeux , actif, autant Gabriel est mélancolique et rê- veur; du reste, ajoute uion père, chacun d'eux a, pour ainsi dire , la figure de son caractère; Agricol est brun, grand et fort... il a l'air joyeux et hardi ; Gabriel, au contraire, est frêle, blond, timide comme une jeune fille, et sa figure

Dl' GÉNÉRAL SIMO.X, 143

a une expression de douceur angélique...» Les orphelines se regardèrent toutes surpri- ses , puis tournant vers Dagobert leurs figures ingénues, Rose lui dit :

As-tu entendu, Dagobert? Notre père dit que ton Gabriel est blond et qu'il a une figure d'ange ?... Mais c'est tout comme le nôtre...

Oui, oui, j'ai bien entendu, c'est pour cela que votre rêve me surprenait.

Je voudrais bien savoir s'il a aussi des yeux bleus, dit Rose.

Pour ça, mes enfants , quoique le général n'en dise rien , j'en répondrais ; ces blondins , ça a toujours les yeux bleus ; mais . bleus ou noirs, il ne s'en servira guère pour regarder les jeunes filles en face ; continuez , vous allez voir pourquoi...

Blanche reprit :

«t La figure de Gabriel a une expression d'une douceur angélique ; un des frères des écoles chrétiennes, il allait ainsi qu'Agricol et d'autres enfants du quartier , frappé de son intelligence et de sa bonté, a parlé de lui à un protecteur haut placé, qui s'est intéressé à lui, l'a placé dans un séminaire, et depuis deux ans Gabriel est prêtre ; il se destine aux missions étrangères, et il doit bientôt partir pour l'A- mérique, il

1M FRAGMENTS DU JOURNAL

Ton Gabriel est prêtre ?... dit Rose en re- «ïardant Dasçobert.

Et le nôtre est un ange , ajouta Blanche.

Ce qui prouve que le vôtre a un grade de plus que le mien; c'est égal , cliacun son goût; il y a de braves gens partout ; mais j'aime mieux que ce soit Gabriel qui ait choisi la robe noire. Je préfère voir mon garçon, à moi, les bras nus, lin marteau à la main et un tablier de cuir au- tour du corps, ni plus ni moins que votre vieux grand-père, mes enfants, autrement dit le père (!u maréchal Simon , duc de Ligny ; car, après tout, le général est duc et maréchal par la i^râce de l'empereur ; maintenant, terminez vo- tre lecture.

Hélas ! oui, dit Blanche, il n'y a plus que (juelques lignes, et elle reprit :

« Ainsi donc, ma chère et tendre Eva, si ce journal te parvient, lu pourras rassurer l)a- gobert sur le sort de sa femme et de son fils, qu'il a quitté.'* pour nous. Comment jamais re- connaître un pareil sacrifice ? Mais je suis tran- ({uille, ton bon et généreux cœur aura su le

dédommager

<t Adieu... et encore adieu pour aujourd'hui, mon Éva bien-aimée; pendant un instant je viens d'interrompre ce jouinal pour aller jus- ({u'à la tente de Djalma j il dormait paisible-

DU GÉNÉRAL SIMO>. 14ïi

ment ; son père le veillait ; d'un signe il m'a rassuré. L'intrépide jeune homme ne court plus aucun danger. Puisse le combat de demain l'é- pargner encore!... Adieu , ma tendre Eva, la nuit est silencieuse et calme, les feux du bivac s'éteignent peu à peu, nos pauvres montagnards reposent, après cette sanglante journée ; je n'en- tends d'heure en heure que le cri lointain de nos sentinelles... Ces mots étrangers m'attris- tent encore, ils me rappellent ce que j'oublie parfois en t'écrivant... que je suis au bout du monde et séparé de toi... démon enfant! Pau- vres êtres chéris! quel est... quel sera votre sort?... Ah! si du moins je pouvais vous ren- voyer à temps cette médaille qu'un hasard fu- neste m'a fait emporter de Varsovie , peut-être obtiendrais-tu d'aller en France , ou du moins d'y envoyer ton enfant avec Dagobert ; car tu sais de quelle importance... Mais à quoi bon ajouter ce chagrin à tous les autres?... Mal- heureusement les années se passent... le jour fatal arrivera, et ce dernier espoir, dans lequel je vis pour vous , me sera enlevé ; mais je ne veux pas finir ce jour par une pensée triste. Adieu ! mon Eva bien-aimée , presse notre en- fant sur ton cœur, couvre-le de tous les baisers que je vous envoie à tous deux du fond de l'exil.

146 r.Es CAGES.

.1 A demain, après le combat, if

A eette touchante lecture succéda un assez loncj silence.

Les larmes do Rose et de Blanche coulèrent lentement.

Dagobert, le front appuyé sur sa main, était aussi douloureusement absorbé.

Au dehors, le vent augmentait de violence; une pluie épaisse commençait à fouetter les vitres sonores ; le plus profond silence régnait dans l'auberge.

Pendant que les filles du général Simon li- saient avec une si touchante émotion quelques fragments du journal de leur père , une scène mystérieuse, étrange, se passait dans l'intérieur de la ménagerie du dompteur de bêtes.

IX

1^8 cag-es.

Morok venait do s'armer : par-dessus sa veste de peau de daim, il avait revêtu sa cotte de

LES CAGES. ai

mailles , tissu d'acier, souple comme la toile, dur comme le diamant ; recouvrant ensuite ses bras de brassards, ses jambes de jambards, ses pieds de bottines ferrées, et, dissimulant cet at- tirail défensif sous un large pantalon et sous une ample pelisse soigneusement boutonnée, il avait pris à la main une longue tige de fer chauffée à blanc, emmanchée dans une poignée de bois.

Quoique depuis longtemps domptés par l'a- dresse et par l'énergie du Prophète, son tigre Caïn, son lion Judas et sa panthère noire la Mort, avaient voulu, dans quelques accès de révolte, essayer sur lui leurs dents et leurs on- gles ; mais, grâce à l'armure cachée par sa pe- lisse, ils avaient émoussé leurs ongles sur un épiderme d'acier, ébréché leurs dents sur des bras ou sur des jambes de fer, tandis qu'un lé- ger coup de la badine métallique de leur maître faisait fumer et grésiller leur peau, en la sil- lonnant d'une brûlure profonde.

Reconnaissant l'inutilité de leurs morsures, ces animaux, doués d'une grande mémoire, comprirent que désormais ils essayeraient en vain leurs griffes et leurs mâchoires sur un être invulnérable. Leur soumission craintive s'augmenta tellement que , dans ses exercices publics, leur maître^ au moindre mouvement

148 ieS cages.

d'une petite baguette recouverte de papier couleur de feu, les faisait ramper et se cou- cher épouvantés.

Le Prophète, armé avec soin, tenant à la main le fer chauffé à blanc par Goliatli , était donc descendu par la trappe du grenier qui s'éten- dait au-dessus du vaste hangar l'on avait déposé les cages de ses animaux ; une simple cloison de planches séparait ce hangar de l'écu- rie où étaient les chevaux du dompteur de bêtes.

Un fanal à réflecteur jetait sur les cages une vive lumière.

Elles étaient au nombre de quatre.

Un grillage de fer, largement espacé, gar- nissait leurs faces latérales. D'un côté, ce gril- lage tournait sur des gonds comme une porte, idin de donner passage aux animaux que l'on y renfermait ; le parquet des loges reposait sur deux essieux et quatre petites roulettes de fer ; on les traînait ainsi facilement jusqu'au grand chariot couvert on les plaçait pendant les voyages. L'une d'elles était vide; les trois autres renfermaient, comme on sait, une pan- thère, un tigre et un lion.

La panthère, originaire de Java, sendjlait mériter ce nom liiguJ)re : la mort, par son as- pect sinistre et féroce.

Complètement noire, elle s6 tenait tapie et

LES CAGES. Hd

ramassée sur elle-même au fond de sa cage ; la couleur de sa robe se confondant avec l'obscu- rité qui l'entourait, on ne distinguait pas son corps, on voyait seulement dans l'ombre deux lueurs ardentes et fixes... deux larges pru- nelles d'un jaune phosphorescent, qui ne s'al- lumaient pour ainsi dire qu'à la nuit, car tous ces animaux de la race féline n'ont l'entière lucidité de leur vue qu'au milieu des ténè- bres.

Le Prophète était entré silencieusement dans l'écurie ; le rouge sombre de sa longue pelisse contrastait avec le blond mat et jaunâtre de sa chevelure roide et de sa longue barbe ; le fanal, placé assez haut, éclairait complètement cet homme, et la crudité de la lumière, opposée à la dureté des ombres, accentuait davantage encore les plans heurtés de sa figure osseuse et farouche.

Il s'approcha lentement de la cage.

Le cercle blanc qui entourait sa fauve pru- nelle semblait s'agrandir ; son œil luttait d'é- clat et d'immobilité avec l'œil étincelant et fixe de la panthère...

Toujours accroupie dans l'ombre, elle subis- sait déjà l'influence du regard fascinateur de son maître; deux ou trois fois elle- ferma brus- quement ses paupières, en faisant entendre un

13.

ISO LES CAGES.

sourd ràlement de colère; puis bientôt, ses yeux rouverts comme malgré elle s'attachè- rent invinciblement sur ceux du Prophète.

Alors les oreilles rondes de la Mort se col- lèrent à son crâne, aplati comme celui d'une vipère ; la peau de son front se rida convul- sivement ; elle contracta son mufle hérissé de longues soies, et par deux fois ouvrit si- lencieusement sa gueule, armée de crocs for- midables.

De ce moment, une sorte de rapport magné- tique sembla s'établir entre les regards de l'homme et de la bête.

Le Prophète étendit vers la cage sa tige d'a- cier chauffée à blanc, et dit d'une voix brève et impérieuse :

La Mort... ici!

La panthère se leva, mais s'écrasa tellement, que son ventre et ses coudes rasaient le plan- cher. Elle avait trois pieds de haut et près de cinq pieds de longueur; son échine élastique et charnue, ses jarrets aussi descendus, aussi lar- ges que ceux d'un cheval de course, sa poitrine profonde, ses épaules énormes et saillantes, ses pattes nerveuses et trapues , tout annonçait que ce terrible animal joignait la vigueur à la souplesse, la force à l'agilité.

Morok. sa baguette de fer toujours étendue

LES CAGES. 151

vers la cage, fit un pas vers la panthère...

La panthère lit un pas vers le Prophète...

Il s'arrêta...

La Mort s'arrêta...

A ce moment, le tigre Judas, auquel 3Iorok tournait le dos, fit un bond violent dans sa cage, comme s'il eût été jaloux de l'attention que son maître portait à la panthère; il poussa un grondement rauque. et. levant sa tête, mon- tra le dessous de sa redoutable mâchoire trian- gulaire et son puissant poitrail d'un blanc sale, venaient se fondre les tons cuivrés de sa robe fauve rayée de noir; sa queue, pareille à un gros serpent rougeàtre annelé d'ébène, tantôt se collait à ses flancs, tantôt les battait par un mouvement lent et continu; ses yeux, d'un vert transparent et lumineux, s'arrêtèrent sur le Prophète.

Telle était l'influence de cet homme sur ces animaux, que Judas cessa presque aussitôt son grondement, comme s'il eût été effrayé de sa témérité; cependant sa res])iration resta haute et bruyante.

Morok se tourna vers lui pendant quelques secondes; il l'examina très-attentivement.

La panthère, n'étant plus soumise à l'in- fluence du regard de son maitre. retourna se tapir dans l'ombre.

L'n craquement à la fois strident et saccadé, pareil à celui que font les grands animaux en rongeant un corps dur, s'étant fait entendre dans la cage du lion, Caïn attira l'attention du Prophète ; laissant le tigre, il fit un pas vers l'autre loge.

De ce lion on ne voyait que la croupe mons- trueuse d'un roux jaunâtre; ses cuisses étaient repliées sous lui, son épaisse crinière cachait entièrement sa tète ; à la tension et aux tres- saillements des muscles de ses reins, à la sail- lie de ses vertèbres, on devinait facilement qu'il faisait de violents efforts avec sa gueule et ses pattes de devant.

Le Prophète, inquiet, s'approcha de la cage, craignant que malgré ses ordres Goliath n'eût donné au lion qiiclques os à ronger... Pour s'en assurer, il dit d'une voix brève et ferme :

Caïn !

Caïn ne changea pas de position.

Caïn... iei ! reprit Morok d'une voix plus haute.

Inutile appel, le lion ne bougea pas et le cra- quement continua.

Caïn, ici! dit une troisième fois le Pro- phète ; mais, en prononçant ces ntots, il appuya le bout de sa tige d'acier brûlante ■^uv la hanehe du lion.

LES CAGES. l5ô

A peine un léger sillon de fumée courut-il sur le pelage roux de Caïn, que, par une volte d'une prestesse incroyable, il se retourna et se précipita sur le grillage, non pas en rampant, mais d'un bond, et pour ainsi dire debout, su- perbe... effrayant à voir.

Le Prophète se trouvant à l'angle de la cage, Caïn, dans sa fureur, s'était dressé de profil, afin de faire face à son maître, appuyant ainsi son large flanc aux barreaux, à travers lesquels il passa jusqu'au coude son bras énorme, aux muscles renflés, et au moins aussi gros que la cuisse de Goliath.

Caïn ! à bas ! dit le Prophète en se rap- prochant vivement.

Le lion n'obéissait pas encore... ses lèvres, retroussées par la colère, laissaient voir des crocs aussi larges, aussi longs, aussi aigus que des défenses de sanglier.

Du bout de son fer brûlant, Morok effleura les lèvres de Caïn... A cette cuisante brûlure, suivie d'un appel imprévu de son maître, le lion, n'osant rugir, gronda sourdement, et ce grand corps retomba, affaissé sur lui-même, dans une attitude pleine de soumission et de crainte.

Le Prophète décrocha le fanal, afin de regar- der ce que Caïn rongeait ; c'était une des plan-

154 LES CAGES.

ches du parquet de sa cage, qu'il était parvenu à soulever, et qu'il broyait entre ses dents pour tromper sa faim.

Pendant quelques instants le plus profond silence régna dans la ménagerie.

Le Prophète, les mains derrière le dos, pas- sait d'une cage à l'autre, observant ses animaux d'un regard inquiet et sagacc, comme s'il eût hésité à faire parmi eux un choix important et difficile.

De temps à autre il prétait l'oreille en s'ar- rêtant devant la grande porte du hangar qui donnait sur la cour de l'auberge.

Cette porte s'ouvrit. Goliath parut; ses ha- bits ruisselaient d'eau.

Eh bien!... lui dit le Prophète.

Ça n'a pas été sans peine... Heureuse- ment la nuit est noire, il fait grand vent et il pleut à verse.

Aucun soupçon ?

Aucun, maître, vos renseignements étaient bons ; la porte du cellier s'ouvrait sur les champs, juste au-dessous de la fenêtre des fil- lettes. Quand vous avez sifflé pour me dire qu'il était temps, je suis sorti avec un tréteau que j'avais apporté; je l'ai appuyé au nuir, j'ai monté dessus ; avec mes six pieds, ça m'en fai- sait neuf, je pouvais m'accoudcr sur la fenêtre;

t.ES CAGES. lûO

j'ai prîs la persienne d'une main, le manche de mon couteau de l'autre, et, en même temps que je cassais deux carreaux, j'ai poussé la per- sienne de toutes mes forces...

Et l'on a cru que c'était le vent?

On a cru que c'était le vent. Vous voyez que la brute n'est pas si brute... Le coup fait, j'ai vite rentré dans le cellier en emportant mon tréteau... Au bout d'un peu de temps, j'ai en- tendu la voix du vieux... j'avais bien fait de me dépêcher...

Oui, quand je t'ai sifflé, il venait d'entrer dans la salle l'on soupe; je l'y croyais pour plus de temps.

Cet homme-là n'est pas fait pour rester longtemps à souper, dit le géant avec mépris. Quelques moments après que les carreaux ont été cassés... le vieux a ouvert la fenêtre, et a appelé son chien en lui disant : « Saute ! » j'ai tout de suite couru à l'autre bout du cellier; sans cela le maudit chien m'aurait éventé der- rière la porte.

Le chien est maintenant renfermé dans l'écurie est le cheval du vieillard... Con- tinue.

Quand j'ai entendu refermer la persienne et la fenêtre, je suis ressorti du cellier, j'ai re- placé mon tréteau et je suis remonté ; tirant

laC lES CAtiES.

doucement le loquet de la persienne, je l'ai ouverte, mais les deux carreaux étaient bou- chés avec les pans d'une pelisse, j'entendais parler et je ne voyais rien ; j'ai écarté un peu le manteau et j'ai vu... les fdlettes dans leur lit me faisaient face... le vieux assis à leur chevet me tournait le dos.

Et son sac... son sac? ceci est l'impor- tant.

Son sac était près de la fenêtre, sur une table à côtô de la lampe ; j'aurais pu y toucher en allongeant le bras.

Qu'as-tu entendu?

Comme vous m'aviez dit de ne penser qu'au sac, je ne me souviens que de ce qui re- garde le sac ; le vieux a dit que dedans il avait ses papiers, des lettres d'un général, son argent et sa croix.

Bon... Ensuite.

Comme ça m'était difficile de tenir la pelisse écartée du trou du carreau, elle m'a échappé... j'ai voulu la reprendre, j'ai trop avancé la main et une des fillettes... l'aura vue... car elle a crié en montrant la fenêtre.

Misérable!... tout est manqué..., s'écria le Prophète en devenant pâle de colère.

Attendez donc... non, tout n'est pas man- qué. En entendant crier, j'ai saule à bas de

tES CAGES. 1;)7

mon tréteau, j'ai regagne le cellier; comme le chien n'était plus là, j'ai laissé la porte en- tr'ouverte, j'ai entendu ouvrir la fenêtre, et j'ai vu à la lueur que le vieux avançait la lampe en dehors ; il a regardé, il n'y avait pas d'é- chelle ; la fenêtre était trop haute pour qu'un homme de taille ordinaire y puisse attein- dre...

Il aura cru que c'était le vent... comme la première fois... Tu es moins maladroit que je ne le croyais.

Le loup s'est fait renard, vous l'avez dit... Quand j'ai su était le sac, l'argent et les pa- piers , ne pouvant faire mieux pour le moment, je suis revenu... et me voilà.

Monte me chercher la pique de frêne, la plus longue...

Oui, maître.

Et la couverture de drap rouge...

Oui, maître.

Va.

Goliath monta l'échelle; arrivé au milieu, il s'arrêta.

Maître, vous ne voulez pas que je des- cende... un morceau de viande pour la Mort?... vous verrez qu'elle me gardera rancune... Elle mettra tout sur mon compte... Elle n'oublie rien... et à la première occasion...

1. 1i

li''S LES CAGES.

La pique et la couverture ! répéta le Pro- phète d'une voix impérieuse.

Pendant que Goliath, jurant entre ses dents, exécutait ses ordres, Morok alla entr'ouvrir la grande porte du hangar, regarda dans la cour, et écouta de nouveau.

Voici la pique de frêne et la couverture, dit le géant en redescendant de l'échelle avec ces objets. Maintenant, que faut-il faire?

Retourne au cellier, remonte près de la fenêtre, et quand le vieillard sortira précipi- tamment de la chambre...

Qui le fera sortir?

Il sortira... que t'importe?

Après?

Tu m'as dit que la lampe était près de la croisée ?

Tout près... sur la table, à côté du sac.

Dès que le vieux quittera la chambre, pousse la fenêtre, fais tomber la lampe, et si tu accomplis prestement et adroitement ce qui te reste à exécuter... les dix florins sont à toi... tu te rappelles bien tout?...

Oui, oui.

Les petites fdles seront si épouvantées du bruit et de l'obscurité, qu'elles resteront muet' tes de terreur.

LES CAGES. 159

Soyez tranquille, le loup s'est fait renard, il se fera serpent.

Ce n'est pas tout.

Quoi encore?

Le toit de ce hangar n'est pas élevé, la lu- carne du grenier est d'un abord facile... la nuit est noire. .. au lieu de rentrer par la porte...

Je rentrerai par la lucarne.

Et sans bruit.

En vrai serpent. Et le géant sortit.

Oui ! se dit le Prophète après un assez long silence, ces moyens sont sûrs... Je n'ai pas hésiter... Aveugle et obscur instru- ment... j'ignore les motifs des ordres que j'ai reçus ; jnais d'après les recommandations qui les accompagnent... mais d'après la position de celui qui me les a transmis, il s'agit, je n'en doute pas, d'intérêts immenses... d'intérêts, re- prit-il après un nouveau silence, qui touchent à ce qu'il y a de plus grand... de plus élevé dans le monde ! 3Iais comment ces deux jeunes filles, presque mendiantes , comment ce misérable soldat, peuvent-ils représenter de tels inté- rêts?... Il n'importe, ajou(a-t-il avec humi- lité, je suis le bras qui agit... c'est à la tête qui pense et qui ordonne... de répondre de ses œuvres...

160 L4 SURPRISE.

Bientôt le Prophète sortit du liangar en em- portant la couverture rouge, et se dirigea vers la petite écurie de Jovial ; la porte disjointe était à peine fermée par un loquet.

A la vue d'un étranger, Rabat-Joie se jeta sur lui ; mais ses dents rencontrèrent les jam- bards de fer, et le Prophète, malgré les mor- sures du chien, prit Jovial par son licou, lui enveloppa la tête de la couverture afin de l'em- pêcher de voir et de sentir, l'emmena hors de l'écurie, et le fit entrer dans l'intérieur de sa ménagerie, dont il ferma la porte.

lia snrprise.

Les orphelines , après avoir lu le journal de leur père, étaient restées pendant quekpic temps muettes, tristes et pensives, contem])lant ces feuillets jaunis par le temps.

Dagobert, aussi absorbé, songeait à son fils,

lA SURPRISE. 161

à sa femme, dont il était séparé depuis si long- temps , et qu'il espérait bientôt revoir.

Le soldat, rompant le silence qui durait depuis quelques minutes , prit les feuillets des mains de Blanche, les plia soigneusement, les mit dans sa poche et dit aux orphelines :

Allons, courage, mes enfants. . . vous voyez quel brave père vous avez; ne pensez qu'au plaisir de l'embrasser , et souvenez-vous tou- jours du nom du digne garçon à qui vous de- vrez ce plaisir 5 car sans lui votre père était tué dans l'Inde.

Il s'appelle Djalma... Nous ne l'oublierons jamais , dit Rose.

Et si notre ange gardien Gabriel revient encore ^ ajouta Blanche , nous lui demanderons de veiller sur Djalma comme sur nous...

Bien, mes enfants, je suis sur que pour ce qui est du cœur, vous n'oublierez rien... Mais pour revenir au voyageur qui était venu trouver votre pauvre mère en Sibérie , il avait vu le général un mois après les faits que vous venez de lire, et au moment il allait de nou- veau entrer en campagne contre les Anglais ; c'est alors que votre père lui a confié ces papiers et la médaille.

Mais cette médaille , à quoi nous servira- t-elle, Dagobert?

11.

10:2 LA SURPRISE.

Et ces mois gravés dessus, que signifient- ils? reprit Rose en la tirant de son sein.

VICTIME

A PARIS,

de

Rue Saint-François , ii" 3

L. CD. J.

Dans un siècle et demi

Priez pour moi.

vous serez 1 le 13 février 1832.

PARIS,

Le 13 février 1632,

PRIEZ POUR MOI.

Dame! mes enfants... cela signifie qu'il faut que le 15 février 1832 nous soyons à Paris, rue Saint-François, n" 3.

IMais pourquoi faire?

Votre pauvre mère a été si vite saisie par la maladie, qu'elle n'a pu me le dire; tout ce que je sais , c'est que celte médaille lui venait de ses parents; c'était une relique gardée dans sa famille depuis cent ans et plus.

Et comment notre père la possédait-il?

Parmi les objets que l'on avait mis à la hâte dans sa voilure lorsqu'il avait été violem- ment emmené de Varsovie , se trouvait un né- cessaire appartenant à votre mèi-e, était celle médaille; depuis, le général n'avait j)u la ren- voyer, n'ayant aucun moyen de communication et ignorant nous étions.

Colle médaille est donc bien importante pour nous?

LA SURPRISE- 163

Sans doute, car depuis quinze ans, jamais je n'avais vu votre mère plus heureuse que ce jour le voyageur la lui a rapportée... u Main- tenant le sort de mes enfants sera peut-être aussi beau qu'il a été jusqu'ici misérable, me disait-elle devant l'étranger, avec des larmes de joie dans les yeux : je vais demander au gouverneur de Sibérie la permission d'aller en France avec mes filles... On trouvera peut-être que j'ai été assez punie par quinze ans d'exil et par la confiscation de mes biens... Si l'on me re- fuse... je resterai, mais on m'accordera du moins d'envoyer mes enfants en France, vous les conduirez , Dagobert ; vous partirez tout de suite , car il y a déjà malheureusement bien du temps perdu... et si vous n'arriviez pas avant le 15 février prochain, cette cruelle sé- paration, ce voyage si pénible auraient été inutiles. »

Comment un seul jour de retard...

Si nous arrivions le 14 au lieu du 15, il ne serait plus temps , disait votre mère ; elle m'a aussi donné une grosse lettre que je devais mettre à la po3te pour la France, dans la pre- mière ville que ,iOus traverserions, c'est ce que j'ai fait.

Et crois-tu que nous serons à Paris à temps ?

1G4 LA StKrRlSE.

Je l'espère; cependant, si vous en aviez la force, il faudrait doubler quelques étapes, car en ne faisant que nos cinq lieues par jour, et en- core sans accident , nous n'arriverions à Paris au plus tôt que vers le commencement de fé- vrier, et il vaudrait mieux avoir plus d'avance.

Mais puisque notre père est dans l'Inde , et que condamné à mort il ne peut pas rentrer en France, quand le reverrons-nous donc?

Et cela, le reverrons-nous ?

Pauvres enfants, c'est vrai... il y a tant de choses que vous ne savez pas; quand le voya- geur l'a quitté, le général ne pouvait pas reve- nir en France, c'est vrai, mais maintenant il le peut.

Et pourquoi le peut-il ?

Parce que, l'an passé, les Bourbons, qui l'avaient exilé, ont été cliassés à leur tour... la nouvelle en sera arrivée dans l'Inde , et votre père viendra certainement vous attendre à Paris, puiscju'il espère que vous et votre mère y serez le 1 ô février de l'an procliain.

Ah ! maintenant, je comprends, nous pou- vons espérer de le revoir , dit Rose en soupi- rant.

Sais-tu comment il s'appelle ce voyageur, Dagobert?

Non , mes enfants... mais qu'il s'appelle

lA SURPRISE. J6a

Pierre ou Jacques , c'est un vaillant homme. Quand il a quitté votre mère, elle l'a remercié en pleurant d'avoir été si dévoué , si bon pour le général, pour elle, pour ses enfants. Alors il a serré ses mains dans les siennes , et lui a dit avec une voix douce qui m'a remué malgré moi : <e Pourquoi me remercier ? n'a-t-il pas dit : Aimez- vous LES UNS LES AUTRES ! »

Qui ça, Dagobert?

- Oui, de qui voulait parler le voyageur?

Je n'en sais rien ; seulement la manière dont il a prononcé ces mots m'a frappé , et ce sont les derniers qu'il ait dits.

Aimez-vous les uns les awfres..., répéta Rose toute pensive.

Comme elle est belle, cette parole! ajouta Blanche.

Et allait-il, ce voyageur?

Bien loin... bien loin dans le Nord, a-t-il répondu à votre mère ; en le voyant s'en aller, elle me disait en parlant de lui : « Son lan- gage doux et triste m'a attendrie jusqu'aux larmes ; pendant le temps qu'il m'a parlé, je me sentais meilleure , j'aimais davantage en- core mon mari, mes enfants ; et pourtant, à voir l'expression de la figure de cet étranger, on dirait qu'il n'a jamais ni souri ni pleuré, » ajoutait votre mère. Quand il s'en est allé,

166 th. SCRl'RISE.

elle et moi , debout à la porte , nous l'avons suivi des yeux tant que nous avons pu, il mar- chait la tête baissée. Sa marche était lente... calme... ferme... on aurait dit qu'il comptait ses pas... et à propos de son pas, j'ai encore re- marqué une chose.

Quoi donc , Dagobert ?

Vous savez que le chemin qui menait à la maison était toujours humide à cause de la pe- tite source qui débordait...

Oui.

Eh bien ! la marque de ses pas était restée sur la glaise , et j'ai vu que sous sa semelle il avait des clous arrangés en croix...

Comment donc , en croix ?

Tenez , dit Dagobert en posant sept fois son doigt sur la couverture du lit , tenez , ils étaient arrangés ainsi sous son talon.

••

Vous voyez, ça forme une croix.

Qu'est-ce que cela peut signifier , Dago- bert?

Le hasard , pcut-ôlrc... oui... le hasard...

LA SURPRISE. 167

et pourtant, malgré moi, cette diable de croix qu'il laissait après lui m'a fait l'effet d'un mau- vais présage, car à peine il a été parti, que nous avons été accablés coup sur coup.

Hélas ! la mort de notre mère?

Oui , mais avant... autre cbagrin!... Vous n'étiez pas encore revenues , elle écrivait sa supplique, pour demander la permission d'aller en France ou de vous y envoyer , lorsque j'en- tends le galop d'un cheval; c'était un courrier du gouverneur général de la Sibérie. Il nous apportait l'ordre de changer de résidence ; sous trois jours , nous devions nous joindre à d'au- tres condamnés pour être conduits avec eux à quatre cents lieues plus au nord. Ainsi, après quinze ans d'exil, on redoublait de cruauté, de persécution envers votre mère...

Et pourquoi la tourmenter ainsi ?

On aurait dit qu'un mauvais génie s'achar- nait contre elle , car quelques jours plus tard, le voyageur ne nous trouvait plus à Milosk, ou, s'il nous avait retrouvés plus tard, c'était si loin, que cette médaille et les papiers qu'il apportait, ne servaient plus à rien. .. puisque, ayant pu par- tir tout de suite, c'est à peine si nous arrive- rons à temps à Paris. « On aurait intérêt à em- pêcher moi ou mes enfants d'aller en France , qu'on n'agiraitpas autrement, disait votre mère.

1C8 LA SURPRISE.

car nous exiler maintenant quatre cents lieues plus loin, c'est rendre impossible ce voyage en France dont le terme est fixé. » Et elle se déses- pérait à cette idée.

Peut-être ce chagrin imprévu a-t-il causé sa maladie subite?

Hélas ! non , mes enfants , ça a été cet in- fernal choléra, qui arrive sans qu'on sache d'où il vient , car il voyage aussi, lui... et il vous frappe comme le tonnerre ; trois heures après le départ du voyageur , quand vous êtes reve- nues de la forêt toutes gaies , toutes contentes, avec vos gros bouquets de fleurs pour votre mère... elle était déjà presque à l'agonie... et méconnaissable ; le choléra s'élait déclaré dans le village... Le soir, cinq personnes en étaient mortes... Voire mère n'a eu que le temps de vous passer la médaille au cou, ma chère petite Rose... de vous recommander toutes deux à moi... de me supplier de nous mettre tout de suite en route ; elle morte, le nouvel ordre d'exil qui la frappait ne pouvait plus vous atteindre; le gouverneur m'a permis de partir avec vous pour la France, selon les dernières volontés de votre...

Le soldat ne put achever; il mit sa main sur ses yeux pendant que les orphelines s'embras- buicat en sanglotant.

tA SURPRISE. ÎCî)

Oli ! mais..., reprit Dagobertavec orgueil après un moment de douloureux silence , c'est que vous vous êtes montrées les braves filles du général... Malgré le danger, on n'a pas pu vous arracher du lit de votre mère ; vous êtes restées auprès d'elle jusqu'à la fin... Vous lui avez fermé les yeux, vous l'avez veillée toute la nuit... et vous n'avez voulu partir qu'après m'avoir vu planter la petite croix de bois sur la fosse que j'avais creusée.

Dagobert s'interrompit brusquement.

Un hennissement étrange, désespéré, auquel se mêlaient des rugissements féroces, firent bondir le soldat sur sa chaise ; il pâlit et s'écria :

C'est Jovial ! mon cheval ! Que fait-on à mon cheval?

Puis, ouvrant la porte, il descendit précipi- tamment l'escalier.

^ Les deux sœurs se serrèrent l'une contre l'autre si épouvantées du brusque départ du soldat, qu'elles ne virent pas une main énorme passer à travers les carreaux cassés, ouvrir l'espagnolette de la fenêtre , en pousser vio- lemment les vantaux et renverser la lampe placée sur une petite table était le sac du soldat.

Les orphelines se trouvèrent ainsi plongées dans une obscurité profonde.

1"0 JOVIAL ET LA MORT.

XI

Jovial et la lSoi*<*

Morok, ayant conduit Jovial au milieu de sa ménagerie, l'avait ensuite débarrassé delà cou- verture qui l'empêchait de voir et de sentir.

A peine le tigre , le lion et la panthère l'eu- rent-ils aperçu, que ces animaux affamés se précipitèrent aux barreaux de leurs loges.

Le cheval, frappé de stupeur , le cou tendu, l'œil fixe, tremblait de tous ses membres, et semblait cloué sur le sol; une sueur abondante et glacée ruissela tout à coup de ses flancs.

Le lion et le tigre poussaient des rugisse- ments cffi'oyables, en s'agitant violemment dans leurs loges.

La panllière ne rugissait pas... mais sa rage muette était effrayante.

D'un bond furieux, au risque de se briser le crâne , elle s'élançait du fond de sa cage jus- «ju'aux barreaux; puis, toujours muette, tou- jours acharnée , elle retournait en rampant à l'extrémité de su loge, et d'un nouvel élan, aussi

JOVIAL £T LA MORT. 171

impétueux qu'aveugle , elle tentait encore d'é- branler le grillage.

Trois fois elle avait ainsi bondi... terrible ^ silencieuse... lorsque le cheval, passant de l'immobilité de la stupeur à l'égarement de l'é- pouvante , poussa de longs hennissements, et courut, effaré, vers la porte par laquelle on l'a- vait amené.

La trouvant fermée , il baissa la tête, fléchit un peu les jambes, frôla de ses naseaux l'ouver- ture laissée entre le sol et les ais , comme s'il eût voulu respirer l'air extérieur, puis, de plus en plus éperdu , il redoubla de hennissements en frappant avec force de ses pieds de devant.

Le Prophète s'approcha de la cage de la Mort au moment elle allait reprendre son élan. Le lourd verrou qui retenait la grille, poussé par la pique du dompteur de bétes, glissa, sortit de sa gâche... et en une seconde le Prophète eut gravi la moitié de l'échelle qui conduisait à son grenier...

Les rugissements du tigre et du lion , joints aux hennissements de Jovial, retentirent alors dans toutes les parties de l'auberge.

La panthère s'était de nouveau précipitée sur le grillage avec un acharnement si furieux, que, ce grillage cédant, elle tomba d'un saut au mi- lieu du hangar.

172 JOVIAL ET LA MOAT.

La lumière du fanal miroitait sur l'ébène lustré de sa robe , semée de mouchetures d'un noir mat. . . Un instant elle resta sans mouvement, ramassée sur ses membres trapus... la tête allon- gée sur le sol , comme pour calculer la portée du bond qu'elle allait faire pour atteindre le cheval, puis elle s'élança brusquement sur lui.

En la voyant sortir de sa cage , Jovial , d'un violent écart , se jeta sur la porte qui s'ouvrait de dehors en dedans... y pesa de toutes ses forces , comme s'il eût voulu l'enfoncer, et au moment la Mort bondit, il se cabra presque droit ; mais celle-ci , rapide comme l'éclair , se suspendit à sa gorge en lui enfonçant en même temps les ongles aigus de ses pattes de devant dans le poitrail.

La veine jugulaire du cheval s'ouvrit ; des jets de sang vermeil jaillirent sous la dent de la pan- thère de Java , qui, s'arc-boutant alors sur ses pattes de derrière, serra puissamment sa vic- time contre la porte, et de ses griffes tranchan- tes lui laboura et lui ouvrit le flanc...

La chair du cheval était vive et pantelante, ses hennissements strangulés devenaient épou- vantables...

Tout à coup ces mots retentirent :

Jovial. . . courage ! . . . me voilà. . . courage ! . . .

C'était la voix de Dagobcrt qui s'épuisuit en

JOVIAL Jil I,\ MORT. J75

tentatives désespérées pour forcer la porte der- rière laquelle se passait cette lutte sanglante.

Jovial , reprit le soldat, me voilà... au se- cours!...

A cet accent ami et bien connu , le pauvre animal , déjà presque à ses fins , essaya de tourner la tète vers l'endroit d'où venait la voix de son maître , lui répondit par un hennisse- ment plaintif, et s'abattant sous les efforts de la panthère, tomba... d'abord sur les ge- noux, puis sur le flanc. . . de sorte que son échine et son garrot , longeant la porte, l'empêchaient de s'ouvrir.

Alors tout fut fini.

La panthère s'accroupit sur le cheval, l'étrei- gnit de ses pattes de devant et de derrière, malgré quelques ruades défaillantes , et lui fouilla le flanc de son mufle ensanglanté.

Au secours... du secours à mon cheval ! criait Dagobert en ébranlant vainement la ser- rure.

Puis il ajoutait avec rage :

Et pas d'armes... pas d'armes...

Prenez garde ! cria le dompteur de bétes. Et il parut à la mansarde du grenier qui s'ou- vrait sur la cour.

N'essayez pas d'entrer , il y va de la vie... ma panthère est furieuse...

174 JOVIAL ET I.A MORT.

Mais mon cheval... mon cheval! s'écria Dagobert d'une voix déchirante.

Il est sorti de son écurie pendant la nuit; il est entré dans le hangar en poussant la porte ; à sa vue , la panthère a brisé sa cage et s'est jetée sur lui... Vous répondrez des malheurs qui peuvent arriver, ajouta le dompteur de bêtes d'un air menaçant , car je vais courir les plus grands dangers pour faire rentrer la Mort dans sa loge.

Mais mon cheval... Sauvez mon cheval! s'écria Dagobert , suppliant, désespéré.

Le Prophète disparut de sa lucarne.

Les rugissements des animaux, les cris de Da- gobert réveillèrent tous les gens de l'hôtellerie du Faucon blanc. Çà et les fenêtres s'éclai- raient et s'ouvraient précipitamment. Bientôt les garçons d'auberge accoururent dans la cour avec des lanternes , entourèrent Dagob(;rt , et s'infoiinérent de ce qui venait d'arriver.

Mon cheval est là... et un des animaux de ce misérable s'est échappé de sa cage ! s'écria le soldat en conlinuanl d'ébranler la porte.

A ces mots, les gens de l'aubeige, déjà ef- frayés de ces épouvantables rugissements, se sauvèrent et coururent prévenir Ihùte.

On con(-oil les angoisses du soldat en atten- dant que la ])orte du hangar s'ouvrit.

JOVIAJ, LA MORT. 17o

Pâle , haletant , l'oreille collée à la serrure, il écoutait...

Peu à peu les rugissements avaient cessé , il n'entendait plus qu'un grondement sourd et ces appels sinistres répétés par la voix dure et brève du Prophète :

La Mort !... ici... la Mort !

La nuit était profondément obscure , Dago-