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Ouvrage rédigé d’après le Manuscrit de l’^Auteui^
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Par Ludovic V1ARTINET
MEMBRE DE LA SOCIÉTÉ D’ANTHROPOLOGIE
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'PARIS
ERNEST LEROUX, ÉDITEUR
LIBRAIRE DE LA SOCIETE ASIATIQUE D. E PARIS, DE u’È DES LANGUES ORIENTA LES VIVANTES,' ETC.
28, RUE BONAPARTE, 28 I 8 8 I
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LES
POLYNÉSIENS
Leur Origine, leurs Migrations, leur Langage
PAR
Le lDr .A. LESSON
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ANCIEN MÉDECIN EN CHEF * DES ÉTABLISSEMENTS FRANÇAIS DE L’OCÉANIE, MEMBRE DE LA SOCIETE D’ANTHROPOLOGIE
PUYRAGE RÉDIGÉ D’APRES LE ^MANUSCRIT DK L^UTEUl^
Par Ludovic MARTINET
MEMBRE DE LA SOCIÉTÉ D’ANTHROPOLOGIE
TOME DEUXIÈME
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PARIS
ERNEST LEROUX, ÉDITEUR
LIBRAIRE DE LA SOCIETE ASIATIQUE DE PARIS, DE L’ÉCOLE DES LANGUES ORIENTALES VIVANTES, ETC.
28, RUE BONAPARTE, 28
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DEUXIÈME PARTIE
LIVRE PREMIER
CHAPITRE III.
TROISIÈME THÉORIE
ORIGINE ASIATIQUE DES POLYNÉSIENS.
Bases sur lesquelles repose cette hypothèse : Révélation biblique; Usa- ges, coutumes, langues ; Direction des vents; Proximité plus grande, les unes des autres, des terres avoisinant l’Asie. — Exposé, par ordre chronologique, de l’opinion de tous les auteurs partisans de l’origine asiatique ou malaise des Polynésiens : de Guignes ; de Bougainville ; Court de Gebelin ; Cook ; R. Forster; de La Pérouse; Marsden; Molina ; Claret de Fleurieu; de Chamisso ; Raffles ; Crawfurd ; R. P. Lesson ; Balbi ; Bory-St-Vincent ; Beechey ; Lütke et Mertens ; E I lis ; Dumont d’Urville ; Dunmore-Lang; de Rienzi ; J. Williams; Dieffenbach ; H. Haie ; Gaussin ; W. Earl ; Shortland ; de Bovis ; Sir Grey; Taylor ; Thompson ; de Quatrefages. — Objections opposées à cette théorie : J. Garnier. — Résumé des opinions de tous les auteurs cités. — Con- clusions générales : les Polynésiens ne descendent ni des Malais et des Javanais, ni des Malaisiens ; ils sont plutôt les ancêtres des uns et des autres. — Tableaux linguistiques.
La théorie de la provenance asiatique des Polynésiens, ou de la marche des migrations de l’Ouest vers l’Est, s’appuie avant tout sur la Révélation: « La Révélation, disait Scherer, s’accorde avec une saine physique pour faire adopter la
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provenance asiatique (1). » Puisque la Bible enseigne que l’Asie est Vofficina gentium , ceux qui y ont foi pouvaient- ils placer ailleurs le lieu d’origine des Polynésiens ?
M. de Bellecombe écrivait, dans une brochure publiée en 1867 : (2) « Jusqu’ici l’Asie réunit, comme on sait, la majo- rité des voix en sa faveur, majorité qui n’est que la majorité des probabilités et non des certitudes. La Bible, ajoute-t-il, affecte une prédilection marquée pour l’Arménie, oùse trouve i’Ararat du déluge , mais elle n’indique rien de certain et de positif. D’ailleurs le texte de la Genèse a pu être modifié ou mal interprété par ses éditeurs ou traducteurs. » Et l’auteur rappelle que les Chinois se prononcent formellement en fa- veur de la Chine ; les Indiens, de l’Inde ; les Chaldéens, de la Chaldée ; les Persans, de la Perse ; les Phéniciens, de la Phénicie : prétentions rivales, opposées et discordantes.
Il était d’ailleurs nécessaire d’attribuer à l’Asie l’origine des Polynésiens, dès que Ton croyait retrouver chez ceux-ci les usages, les coutumes et même le langage des Asiati- ques.
En outre, certains vents pouvaient autoriser cette suppo- sition, car les navigateurs n’avaient pas tardé à remarquer qu’il y a, dans l’année, deux principales saisons pendant lesquelles les vents soufflent dans des directions tout-à-fait opposées ; comme on verra, le premier qui rendit cette ob- servation évidente est le célèbre de La Pérouse.
Mais ce qui porta surtout à supposer que les ancêtres des Polynésiens sortirent de l’Asie, c’est que, au départ, les terres se trouvent beaucoup plus rapprochées les unes des
(î) Scherer, Recherches historiques et géographiques sur le Non™ Veau-Monde, 1777, p. 24. — a En vain, ajoute-t-il, les philosophes de l’ancien continent ont-ils essayé de soutenir l’éternité du monde, ces paradoxes sont retombés dans la nuit d’où ils avaient été tirés. En vain plusieurs peuples, et les Athéniens surtout, se sont épuisés en raisonnements sur une origine sans génération, les différentes opinions que le siècle actuel a vu naître sur ce sujet n’ont pas eu plus de succès et n’ont pu ébranler l’autorité de l’Ecriture sainte. »
(2) De Bellecombe, Polygénisme et monogénisme. — Paris, 18ô7e
LES POLYNÉSIENS,
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autres. Cette proximité semblait, par cela même, favoriser l’éloignement des émigrants.
On ne peut le nier, lorsqu’on examine avec attention la carte de l’Océanie, on est véritablement frappé de la con- tiguïté des terres nombreuses reliant en quelque sorte les îles les plus orientales de la Polynésie à celles qui sont comme dépendantes des côtes du continent asiatique. Déjà nous avons signalé la disposition irrégulière de ces îles qui, parfois, et malgré leurs vastes dimensions, sont rencontrées sur la mer à d’assez grandes distances. Nous devons reve- nir ici sur ce sujet, parce qu’il n’en est pas de plus utile à con- sulter et surtout à apprécier dans les recherches ethnogra- phiques.
Il est possible d’admettre, en effet, au point de vue géo- graphique, que trois routes principales auraient pu servir aux migrations de l’Asie vers la Polynésie.
L’une de ces routes, la plus simple, la plus directe, part de la presqu’île de Malacca pour se continuer : d’un côté, au Sud, par Sumatra, Java, Florès, Timor, jusqu’au détroit de Torrès, entre la Nouvelle-Hollande et la Nouvelle-Guinée ; d’un autre côté, au Nord, par Bornéo, Célèbes, Bourou, Céram, la Nouvelle-Guinée, la Nouvelle-Bretagne, et, de là, en allant vers le Sud-Est, jusqu’aux îles Salomon, aux Nouvelles- Hébrides et à la Nouvelle-Calédonie d’abord, puis aux Yiti, aux Tunga, aux Samoa, et autres îles encore plus orientales.
Une seconde voie se relie aux côtes de Chine par les Phi- lippines et Formose et se porte de là, vers l’Est, par les Ma- riannes, les Palaos, lesCarolines, les îles Marshall, Mulgra- ves, Gilbert ; elle rejoint ensuite la première route aux Samoa, tandis que la troisième, partant des îles du Japon, passe par les Mariannes encore, et peut êtr^ considérée comme une simple bifurcation d’origine de la route précé- dente.
Il est facile de le constater sur un atlas, ces routes sont assez nettement dessinées, assez distantes l’une de l’autre, pour qu’on ne puisse voir trop d’arbitraire dans ces distinc- tions. Aussi, est-ce par l’une d’elles que tous les partisans
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LES POLYNESIENS.
de l’origine asiatique ont fait passer les émigrants qui se dirigeaient vers la Polynésie, en reliant ainsi tous les ar- chipels polynésiens aux grandes terres voisines de l’Asie.
Seules, les îles Sandwich et la Nouvelle-Zélande se trou- vèrent rester en dehors des lignes indiquées ; mais comme on reconnut bientôt combien il est facile de rapprocher ces îles des autres groupes, sous le rapport anthropologique, cette difficulté cessa vite d’en être une pour les partisans de l’origine asiatique ; tous, alors, entassant à l’envi hypothè- se sur hypothèse, cherchèrent à expliquer leur propre peu- plement par des colonies, au moins issues primitivement de la Malaisie.
C’est l’exposé de ces hypothèses et de l’opinion de chaque auteur, touchant le peuplement des îles polynésiennes par l’Asie et la Malaisie, que nous allons d’abord faire connaître dans les pages qui vont suivre. Chemin faisant, nous en donnerons une appréciation succincte ; nous ne nous arrê- terons un peu longuement qu’à celles véritablement plus importantes, et nous renverrons, pour leur réfutation com- plète, aux considérations qui suivront notre exposé. Cette réfutation, en effet, n’est possible qu’après l’acquisition des données nécessaires. En somme, on verra, croyons-nous, qu’aucune de ces opinions ne résiste à l’examen critique et que, par conséquent, elle ne saurait avoir l’importance que leur ont accordée leurs auteurs.
Disons du reste que les objections n’avaient pas manqué, dès l'origine, à cette théorie : parmi les faits contraires à une provenance asiatique ou de l’Ouest, on a surtout indi- qué la prédominance des vents d’Est et celle des courants ; la différence des mœurs et du langage, plus marquée à mesure qu’on avance de l’Est vers l’Ouest ; la différence des productions, etc. On l’a déjà vu, c’est ce qui a porté Quiros et quelques-uns de ses successeurs à admettre l’existence d’un ancien continent submergé dans l’est de l’Océan Paci- fique. Plusieurs ethnologues ont même cru pouvoir affirmer que ces circonstances étaient un obstacle infranchissable à toute émigration partant de l’Asie : parmi eux, on doit sur-
LES POLYNÉSIENS. 5
tout citer l’auteur si connu des Voyages aux îles du Grand Océan (1).
Personne, en effet, plus que Moërenhoüt, n’a cherché à dé- montrer l’impossibilité d’une provenance malaisienne des Polynésiens. Aussi croyons-nous devoir, dès à présent, nous arrêter un instant à cette opinion.
Pour cet observateur, le premier fait contraire au peu- plement des îles de la Polynésie par celles de la Sonde et des Moluques, était la prédominance des vents d’Est, qu’il croyait régner presque continuellement entre les Tropiques depuis une centaine de lieues du continent d’Amérique jus- qu’à l’extrémité occidentale de l’Océan Pacifique (2). Le deuxième fait contraire était la fragilité des embarcations malaises.
En outre, il ne croyait pas que la multiplicité des îles permît de supposer que les Polynésiens auraient pu com- muniquer de l’une à l’autre, et arriver, à la longue, jusqu’à la plus orientale, puisque tout semblait prouver que le sou- venir n’en avait pas été conservé par les indigènes.
Enfin, la quatrième circonstance qui s’élevait, suivant lui, contre l’opinion que les Polynésiens orientaux avaient pu venir de l’Ouest, c’était la différence des manières, des mœurs et du langage. Différence qui était toujours plus marquée à mesure qu’on se rapprochait de l’Ouest.
« Comment, disait-il, dans toutes les îles, depuis la Nou- velle-Zélande jusqu’aux Sandwich, et depuis les îles des Amis jusqu’à l’île de Pâques, ne parlerait-on qu’un seul et même langage? Comment ce langage serait-il, chez les émi- grants, pur et sans mélange, tandis qu’à leur point de dé- part, il en resterait à peine quelques traces chez les peuples qui l’auraient abandonné pour en adopter de nouveaux, presque aussi nombreux que leurs îles, et qui existaient déjà aux époques les plus reculées où l’histoire puisse re-
(1) J. A. Moërenhoüt. Voyages aux îles du Grand-Océan , 2 vol. in-8°. — Paris, 1836.
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(2) Ouvr*. cité, t. Il, ch. IY, p, 230. Recherches sur V origine des Polynésiens .
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monter ? (1) » Mais il insistait principalement sur la difficul- té résultant de la direction des vents alisés et des courants qui portent tous à l’Ouest. Pour lui, tous ces témoignages avaient tant d’importance, qu’il n’hésitait pas à conclu- re : a Tout s’accorde donc pour détruire la supposition ac- créditée que la migration a eu lieu de l’Ouest à l’Est ; et toute personne qui connaît ces mers, regardera la chose comme absolument impossible. » Il terminait en disant (2) : Si le peuple malais était effectivement venu de si loin pour peupler les îles orientales de l’Océanie, pourquoi, non- seulement chez les Malais, mais même chez les nations beaucoup plus rapprochées, ne voit -on pas se renouveler la migration de l’Ouest à l’Est, tandis qu’elle a encore jour- nellement lieu dans la direction opposée ? Pourquoi ne trouve-t-on pas, dans les îles orientales, le mélange des races qui est remarqué dans les Fiji et autres îles occidentales ? Pourquoi enfin ne trouve-t-on nulle part, dans les mêmes îles, un seul descendant des races hideuses qui peuplent l’Ouest du méridien ? »
Certes il est impossible de ne pas reconnaître la valeur des objections faites par Moërenhoüt ; mais il faut pourtant reconnaître en même temps qu’elles ne reposent, pour la plupart, que sur des observations inexactes ; par conséquent leur importance est beaucoup moins grande que ne l’ont cru quelques ethnologues (3). Ainsi quand cet écrivain dit que le vent d’Est soufflé au moins pendant six mois de l’année, tandis que les vents d’Ouest ne soufflent jamais avec violence, sinon pendant un petit nombre d’heures, son assertion ne repose que sur un fait inexactement observé. On sait parfaitement, en effet, aujourd’hui, que rien 'n’est
(1) Ouvr. cité, p. 240.
(2) Ouv. cité, p, 259.
(3) Faisons remarquer en passant qu'il n’est pas d’écrivain plus hardi à généraliser que M. Moërenhoüt. Aussi ses conclusions sont- elles parlois surprenantes de vérité ; mais il arrive assez fréquem- ment aussi qu’elles s’en éloignent, comme dans le cas actuel* (Voir 2e vol, p, 22Gà263),
LES POLYNÉSIENS,
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plus fréquent, à certaines époques de l’année, que des coups de vent du N. -O. au S.-O. Lui-même, ailleurs, en en citant des exemples, donne à ces vents une grande violence et une assez grande durée (1).
D’un autre côté, quand il avance que rien, dans le souve- nir des indigènes, ne vient appuyer l’opinion que les canots sont arrivés dans leurs îles en venant de l’Ouest, et qu’ils ne l’ont jamais fait que poussés par des vents d’Est, il n’est pas plus exact : on sait parles traditions (2), par Ellis (3) et autres voyageurs modernes, enfin par lui-même (4), que c’est avec les vents d’Ouest que les habitants des îles de dessous le vent se rendent aux îles du vent (5),
Moërenboüt a donc beau dire que toute personne qui connaît les mers pacifiques regardera la migration d’Ouest en Est comme absolument impossible, les faits observés dans ces dernières années ne permettent plus de douter que les migrations se sont, comme nous le montrerons, opérées de l’un des points du couchant vers le levant, point qui, seulement, n’est pas celui qu’on a généralement admis jus- qu’à ce jour. Il est bien certain, comme il le dit, que les Po- lynésiens ont été entraînés plus souvent vers l’Ouest que dans toute autre direction ; mais, comme on verra, cela n’a pas empêché les entraînements contraires, et dans toutes
(1) T. I, p. 365. Il cite en note un coup de vent d’O. très violent, et dans la même note un coup de vent de N. -O., en 1832. Vancou- ver fait la même remarque, t. I, p. 107, 151.
(2) On verra, par toutes celles qui seront citées, que les exemples sont même nombreux : voir particulièrement l’article Migrations.
(3) P. 52, Ellis dit : « Quelques-uns rapportent que les cochons et les chiens furent apportés de l’Ouest par les premiers habitants. » Ellis est le premier qui parle des canots attendant les vents d’Ouest pour entreprendre leur voyage vers l’Est.
(4) Moërenhoüt cite un fait qui prouve, contrairement à ce qu’il voulait soutenir, que c’est avec les vents d’Ouest qu’on s’éloignait; voyez p. 256, note.
(5) On sait qu’on appelle îles âe dessous le vent , les plus ocei^ dentales, et îles du vent les plus orientales*
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LES POLYNÉSIENS.
les directions, causés par des vents différents. D’ailleurs, ainsi que nous le montrerons encore, ce ne sont pas les en- traînements involontaires ou isolés qui ont suffi à peupler les îles océaniennes, puisqu’il résulte de tous les faits au- jourd’hui connus, que presque toutes, sinon toutes ces îles, étaient déjà occupées, soit par la même race, soit par une autre, à l’arrivée des canots entraînés. Cela prouve que leur peuplement s’était opéré bien antérieurement.
Plus tard nous aurons à revenir longuement sur ce sujet : mais, toujours est-il, que le fait de la différence des maniè- res, des mœurs, du langage, constamment plus marquée à mesure qu’on avance de l’Est vers l’Ouest (1), et surtout la direction des vents alisés, et des courants, ont dû paraî- tre des arguments on ne peut plus sérieux, alors qu’on ignorait que les vents changent complètement dans le cours de l’année. C’étaient certainement les objections les plus fortes qu’on pût faire à l’origine malaisienne des Polyné- siens ; seulement ces objections ont perdu aujourd’hui toute leur importance, parce qu’il y en a d’autres bien plus impor- tantes encore, et qui rendent bien autrement impossible la venue des Polynésiens de la Malaisie.
C’est ce qui sera démontré, nous l’espérons, par les déve- loppements dans lesquels nous entrerons par la suite.
On va voir, du reste, chemin faisant, que quelques-uns des écrivains qui seront cités par nous ont eux-mêmes, depuis longtemps, démontré que les vents alisés, qu’on re- gardait comme l’un des plus grands obstacles, n’en étaient pas un suffisant. De sorte, dirons-nous en terminant, que, s'il n’y avait eu que celui-là, les Polynésiens auraient cer- tainement pu venir de la Malaisie, et que, s’ils ne l’ont pas fait, c’est que cela a tenu à des raisons majeures que nous ferons connaître.
En somme, la seule chose que nous croyons devoir rete- nir des lignes précédentes, c’est combien est vraie cette
(1) Ainsi qu’on le verra, cette opinion est entièrement opposée à celle soutenue par le naturaliste américain Horatio Haie, opinion qui a été adoptée par MM. Oraussin et de Quatrefages.
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remarque que la géographie seule conduit à faire : que les îles Viti, Tunga et Samoa, sont l’aboutissant de toutes les voies d’émigrations, le véritable point central, d’où s’irra- dient ensuite les routes secondaires : car nous montrerons encore que, quelque fût le véritable point de départ des émigrants, c’était par l’un de ces groupes qu’ils étaient tenus de passer.
Faisons pourtant remarquer encore, avant de commencer notre étude, qu’on dit « de l’Ouest à l’Est », en parlant de la marche des émigrants supposés partis des îles asiatiques, uniquement pour simplifier le discours : cette manière de parler n’est pas tout-à-fait exacte. Si, en effet, l’Asie est dans l’Ouest, par rapport à un certain nombre d’îles de l’Océan Pacifique, elle n’est cependant géographiquement ou exac- tement parlant que dans l’Ouest-Nord-Ouest et le Nord- Ouest de la plupart.
L’Ouest, d’ailleurs, comme le font les quartiers Sud, Nord et Est, comprend tout l’intervalle qui existe entre le N. O. et le S. O. Il ne faut donc jamais perdre de vue, quand on dit Ouest, que c'est cet intervalle qui est exprimé par ce mot, comme c’est tout l’intervalle entre le S.E. et le N.E. qui l’est pas le mot Est ; tout l’intervalle entre le S.E. et le S. O. qui l’est par le mot Sud , et enfin tout l’intervalle entre le N.E. et le N. O. qui l’est par le mot Nord.
Chose assez singulière, l’histoire ethnologique que nous poursuivons ne paraît pas avoir beaucoup préoccupé les premiers navigateurs de l’Océan Pacifique, puisqu’après Quiros qui, le premier, a établi une théorie, il faut arriver jusqu’à de Guignes et Bougainville pour voir émettre quel- que hypothèse nouvelle à ce sujet.
En effet, Schouten et Lemaire (1615) Tasman (1642), Rog- geween (1722), Anson (1740), Byron (1764), Wallis et Car- teret (1766), etc., se contentent de donner le récit de leurs voyages, sans élever la moindre théorie ethnologique à pro- pos des peuples visités par eux. On ne peut guère citer que le P. Le Gobien qui, à l’occasion des Mariannes, expose ses conjectures sur le peuplement de ces îles (1701.)
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Mais, dès qu’on eut commencé à s’en occuper, ce fut à la théorie que nous allons exposer que tous les anthropologis- tes monogénistes se rallièrent, ainsi que la plupart des voya- geurs, et c’est cette doctrine qui est regardée aujourd’hui comme l’expression de la vérité par M. de Quatrefages.
Voici, du reste, pour qu’on puisse juger, d’un seul coup d’œil, du nombre et de l’autorité des écrivains qui ont adop- té cette hypothèse, la liste de leurs noms:
Partisans de Vorigine asiatique ou malaise des
Polynésiens .
De Guignes 1761
De Bougainville ... 1771
Court de Gebelin . . 1774
Cook 1772-78
Forster .... » 1778
La Peronse 1786
Marsclen 1786
Ce Carli 1788
Molina • 1789
Claret de Fleurieu . 1790
Chamisso 1816
Baffles 1817
Crawfurd (1) 1818-19
B. P. Lesson 1825-29
Bory-St- V incent . . . 1826
Balbi 1826
Lütke 1830
Ellis 1829-31
Beechey 1831
Dumont-d'Urville . . 1833
Dunmore-Lang 1834
De Rienzi 1836
John Williams 1838
Dieffenbach 1843
Horatio Haie 1846
Earl 1853
Gaussin 1853
Shortland 1854
De Bovis 1855
Sir Grey 1855
Taylor 1856
Thompson. . . . .' 1859
De Quatrefages ... 1864
1761. — Le premier qui a nettement formulé l’opinion que les Polynésiens avaient une origine asiatique est le savant de Guignes (2) : il dit qu’au lieu de venir d’un continent sub-
(1) Crawfurd a séjourné 9 ans à la cour du sultan de Java, comme résident ou préfet. Il était ami, collaborateur et subordonné de sir Baffles, de 1808 à 1815.
(2) Recherches sur les navigations des Chinois du côté de V Amé- rique et sur quelques peuples situés à V extrémité orientale de l’Asie. — Imp. dans le 28® vol. in-4° des Mémoires de l’Académie des Inscriptions , pub. en 1761.
De Guignes, qui a émis cette opinion, est l’auteur de l’Histoire des Huns , ce monument d’érudition orientale ; il était membre de
LES POLYNÉSIENS»
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mergé, les habitants des îles polynésiennes sont plutôt des descendants de Chinois ; car, ajoute-t-il, « dès le quatrième siècle de l’ère chrétienne, et longtemps avant les Européens, les Chinois voyageaient sur les mers de l’Amérique, allaient jusqu’au Pérou, et parcouraient toutes les îles de la Malaisie et plusieurs de celles de la Polynésie ou Océanie Orien- tale. »
Une pareille opinion n’ayant été considérée, par tous les savants, que comme une erreur d’homme célèbre, nous ne nous y arrêterons pas.
1771. — Bougainville, qui pensait que « le peuple de Taïti est'composé de deux races d’hommes très différentes, quoique parlant la même langue, ayant les mêmes mœurs et se mê- lant sans distinction (1),» sven rapporte sur ce point à Court de Gebelin, de l’académie de la Rochelle ; ce savant, parlant de l’analogie des langues tahitienne et malaise, admettait, par suite, l’origine asiatique des Océaniens. « Je l’ai fort ex- horté, dit Bougainville, à publier dans un de nos journaux le mémoire par lequel il me paraît prouver que la langue de Taïti a la plus grande analogie avec le Malais, et, consé- quemment, que la plupart des îles de la mer du Sud ont été peuplées par des émigrations sorties des Indes Orienta- les. (2) »
On voit en effet que, dans un Essai sur les rapports des mots entre les langues du Nouveau -Monde et celles de V Ancien, qui figure dans l’ouvrage de Scherer (3), Court de Gebelin,
l'Académie des inscriptions, et il est mort a Paris en 1800, âgé de 79 ans. Son fils, mort en 1845, est l’anteur du Voyage à Péking etc. et d’un Dictionnaire chinois .
(1) Voyage autour du monde sur la frégate du roi la Boudeuse , et la flûte l'Etoile, 1766-1769. — 2* édit. Paris, 1771, p. 214.
(2) Quand on a pu vérifier le petit nombre de données recueillies alors sur la langue tahitienne, on est naturellement porté à trou- ver, à priori, cette grande analogie, par trop hâtivement admise.
(3) Scherer, Recherches historiques et géographiques sur le Nou- veau-Monde, — Paris, 1777, p, 302 et 336.
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LES POLYNÉSIENS.
mis à l’épreuve par Banks qui lui avait envoyé 62 mots de Tahiti, trouva, après avoir compulsé tous les vocabulaires de Bougainville, Solander, Cook et Lemaire, que « ces mots tenaient étroitement à la langue malaie la plus méridiona- le de l’Asie et à celles qu’on parle dans les îles du midi de l’Asie et de l’Afrique; de sorte, disait-il, que toute la portion méridionale de notre globe paraît unie par une langue com- mune, à peu près, à toutes les peuplades qu’on y a rencon- trées. Mais, ajoutait-il, comme la langue malaie a les plus grands rapports avec les autres langues de l’Asie, surtout avec la langue arabe, qui en a elle-même de très grands avec la Celtique, on ne sera pas étonné de voir que les lan- gues de la mer du Sud ont de si grands rapports avec toutes nos anciennes langues. » Et il concluait en disant que les îles de l’Amérique méridionale, de même que le Pérou, avaient été peuplées par l’Asie méridionale.
D’un autre côté, il est vrai, le même écrivain, dans son Monde primitif (1), considérait lès populations polynésien- nes comme des colonies phéniciennes, et, pour donner quelque créance à cette opinion, voici comme il raison- nait : « Dès qu’il est démontré que les Phéniciens ont fait le tour de l’Afrique, et qu’ils ont été jusqu’aux Indes, ils ont pu faire le tour de la mer du Sud, en allant d’île en île, et suivre les côtes de l’Amérique orientale et occidentale ; c’est d’autant plus possible que les Chinois eux-mêmes, naviga- teurs bien inférieurs aux Phéniciens, voyagèrent dès le 4e siècle sur les mers de l’Amérique. » Puis il donnait comme preuves du séjour des Phéniciens dans ces contrées : 1° La conformité des noms de nombre qu’on observe dans l’île de Madagascar et dans toutes ces îles, avec ceux des anciens Phéniciens ; 2° Le rapport prodigieux des langues qu’on parle dans toutes ces îles avec la langue malaie et le Phéni- cien.
Nous ne saurions dire quelle conformité de désignation
(1) Court de Gebelin, Le Monde primitif , analysé et comparé avec le monde moderne, 9 vol. in-4°, Paris, 1773-1783, et Abrégé de l'Histoire naturelle de la parole, Paris, 1776,
LES POLYNÉSIENS.
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existe entre les noms de nombre phéniciens et ceux de Ma- dagascar; mais ce qu’on sait aujourd’hui, c’est que, si la conformité est grande entre les noms de nombre de Mada- gascar et ceux des Polynésiens, elle l’est beaucoup moins entre les noms de nombre de Madagascar et ceux des Ma- lais (1) ; et que, s’il existe quelque rapport entre le Phénicien et le Malai, ce rapport est loin d’être aussi prodigieux que le croyait Court de Gebelin, entre les langues malaie et poly- nésienne. On a vu, en effet, qu’il n’y en a .qu’entre les mots échangés par ces deux peuples, et que ces deux langues dif- fèrent complètement par le fond (2).
On n’accorde, du reste, généralement, qu’une confiance médiocre aux idées systématiques de Court de Gebelin ; on peut même dire que peu de livres ont été jugés aussi sévè- rement que son Monde primitif , ouvrage, dit Balbi (3), « qui est le plus grand exemple que l’on puisse citer pour prouver qu’une longue étude et un travail opiniâtre ne suf- fisent pas toujours pour réussir dans la carrière de l’érudi- tion, quand on les emploie h soutenir des systèmes réprouvés par la saine critique. » Et le même écrivain fait remarquer que « parmi les fautes grossières dont il fourmille, et que les partisans de Court de Gebelin ont répandues dans un grand nombre d’ouvrages, on y lit, entre autres assertions, que le Persan, l’Arménien, le Malai et l’Egyptien sont des dialectes de l’Hébreu. »
Balbi a certainement raison quand il fait cette critique de détails; mais il n’est pourtant pas moins vrai que son juge- ment doit sembler bien sévère, adressé à l’homme qui, par ses travaux et ses idées avancées, a été l’un de ceux qui ont le plus contribué à l’émancipation des Français.
On oublie trop aujourd’hui ce qu’était Court de Gebelin ; on semble ne pas se douter que les idées qu’il soutenait, il y a plus de cent ans, sont celles qui, chaque jour, tendent à se généraliser de plus en plus en France.
(1) Voy. vol. Ier, le tableau linguistique de la page 151 .
(2) Yol. I, ch. 1er, p. 142 et suiv.
(3) Discours préliminaire , p. 25.
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LES POLYNÉSIENS.
Comme J. -J «Rousseau, Court de Gebelin n’admettait rien de surnaturel, point de révélation, point de miracles, point de prophètes, point de mystères.
Pour lui, toutes les religions qui ont existé et qui existent sur la terre, n’étaient que des institutions purement hu- maines, par conséquent factices, fantastiques.
A ses yeux, tout était matériel et physique dans l’univers. Le ciel était l’être suprême, l’être supérieur à tout ce qui existe. L’âme n’était qu’un instinct physique perfectible.
Il disait que la nature a tout fait, qu’elle est la cause uni- que de tout ce qui existe, qu'elle fournit les éléments de tout ; que tout a sa cause et sa raison d’être dans la nature, qu’ enfin rien ne se fait de rien.
Il disait encore que ce grand ordre de la nature est éter- nel, nécessaire, immuable, qu’il fait tout, règle tout, dirige tout ; qu’il est le lien de tout ; qu’il meut le ciel et la terre, le corps et l’âme, la vie physique et la vie morale ; etc.
C’était, en un mot, ainsi qu’on le lui a reproché, un ma- térialiste dans toute la rigueur du terme, ce qui lui a valu les épithètes d’impie, de pervers et tant d’autres qui lui étaient adressées, par les cléricaux de son temps, de même qu’elles le sont aujourd’hui encore à ceux qui pensent comme lui, par les cléricaux du nôtre.
Certes, après cela, il est facile de comprendre les critiques faites à ses immenses travaux par les gens dévots, d’abord, puis par beaucoup d’autres qui l’étaient* moins sans doute, mais qui ne lui pardonnaient pas d’avoir osé écrire qu’il soupirait après le moment où la monarchie française sera détruite.
Pauvre grand homme ! pourquoi n’a-t-il pu voir ce qui se passe de nos jours, et entendre ce que l’on dit aujour- d’hui, même en chaire, des hommes les plus savants de la France ?
1770 et 1778. — Cook ne paraît pas avoir porté son atten- tion sur l’origine des peuples visités ou découverts par lui dans ses premiers voyages ; mais ce qu’on en a dit, en son nom, dans la publication de sa troisième expédition, suffit à prouver qu’il était loin d’avoir une opinion bien arrêtée
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1 ^ 1 u
sur ce sujet. On lit, en effet, dans la relation du 3e voyage (1) :
« Il n’est pas aisé de dire comment une seule nation s’est répandue, dans toutes les parties de l’Océan Pacifique, sur un grand nombre d’îles séparées les unes des autres par des intervalles si considérables. On la trouve depuis la Nou- velle-Zélande jusqu’aux îles Sandwich au Nord, et du levant au couchant, depuis l’île de Pâques jusqu’aux Nou- velles-Hébrides, c’est-à-dire sur une étendue de 60° de latitude ou de 1200 lieues du Nord au Sud, et de 83 degrés de longi- tude ou de 1600 lieues de l’Est à l’Ouest. On ne sait encore jusqu’où vont ses colonies dans chacune de ces directions. Mais, d’après les observations faites durant mon deuxième voyage et celui-ci, je puis assurer que si elle n’est pas la nation du globe la plus nombreuse, c’est certainement la plus étendue. »
Et, dans la vie de Cook par le Dr Kippis (2), on lit encore quelques lignes qui établissent, en résumé, qu’il croyait à une origine asiatique, après avoir admis, un instant, avec Forster, le point de départ dans un continent disparu.
« On savait en général, écrit son biographe, quelanation asiatique des Malais était jadis en possession de la plus grande partie du commerce des Indes, et que leurs vais- seaux non seulement fréquentaient les côtes d’Asie, mais se hasardaient sur les mers même d’Afrique, jusqu’à la grande île de Madagascar. Mais on ignorait que de Madagascar aux îles Marquises et à l’île de Pâques, et enfin jusqu’au côté Ouest de l’Amérique, dans un espace qui renferme plus de la moitié de la circonférence du globe, la même nation, partie de l’Orient, avait fondé des établissements et des co- lonies dans tous les ports de ce vaste pays, même dans des îles à des distances étonnantes du continent, et dont les ha- bitants ne soupçonnaient pas l’existence les uns des autres. C’est pourtant un fait historique que les voyages du capi-
(1) Cook (Jacques), Troisième voyage autour du monde (1776-1780), rédigé par King en 1784. Trad. franc, par Demeunier. — Paris 1785, t. II, p. 411.
(2) Vie de Cook , trad. par Castera. — 1789, p. 518.
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taine Cook, ont parfaitement développé. C’est le capitaine Cook qui a découvert ce nombre innombrable d’îles perdues dans l’immensité de l’Océan Pacifique, dont tous les peuples montrent, par des traces frappantes, que leur commune ori- gine vient d’Asie. Cela ne paraît pas seulement par la con- formité des coutumes et des institutions, mais par une preuve invincible, l’analogie du langage. »
Cela a été dit plus de dix ans après les travaux des deux Forster ; mais il en résulte bien que Cook croyait que Poly- nésiens et Malais appartenaient àunemême nation, envoyant ses colonies au loin : ce qui est une erreur que tout notre livre a pour but de démontrer. On a déjà vu, en effet, qu’il n’y a nulle conformité dans les coutumes et les institutions, et qu’il n’y en a même pas dans le langage, quoiqu’on ne cesse de répéter le contraire, depuis Court de Gebelin, Bou- gainville et Cook lui-même. C’est pourquoi nous ne nous arrêterons pas plus longtemps ici sur cette question, nous contentant de faire remarquer, en passant, l’origine de l’er- reur de l’opinion qui a été soutenue jusqu’à ce jour et qui l’est encore par la plupart des ethnologues.
En somme, comme on voit, Bougainville et Cook, entraî- nés, sans doute, par les croyances dominantes, se sont bornés à cette assertion, mais sans chercher à l’étayer de témoi- gnages suffisants.
1778. — L’écrivain qu’on peut considérer comme ayant élevé le premier une théorie ethnologique à propos des peu- ples visités par les premiers voyageurs et par lui même, et qui adopta, comme Bougainville, l’origine asiatique ou ma- laisienne, fut Reinold Forster, le compagnon de Cook dans son deuxième voyage. Plus apte peut-être que son illus- tre capitaine, pour la solution de problèmes qui exigent des connaissances spéciales et étendues, il consacra quelques développements à l’origine des Polynésiens (1).
Nous allons reproduire ici ces développements., parce qu’ils
(1) Observations faites pendant le 2e voyage de Cook dans /’ hémis- phère austral et autour du monde , etc., parle Dp R. Forster, 1778. — - Voy. aussi 2e voyage de Cook , t. Y. et VI, édit. in-8°. — Paiis, 1778, et éclit. in-4°, t. Y.
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sont le oint de départ de tous les travaux entrepris dans cette voie, depuis lors, et qu’ils feront voir d’où vient une opinion que plusieurs autres auteurs se sont attribuée.
Après avoir rejeté complètement l’orig-ine américaine des Océaniens, et prouvé qu’ils n’ont pu venir davantage de la Nouvelle-Hollande, Forster ajoute : « Du côté du Nord, les îles de la mer du Sud se trouvent pour ainsi dire liées aux îles des Indes-Orientales. La plupart de ces dernières terres sont habitées par deux différentes races d’hommes. Sur quelques-unes des Moluques, il y a encore une race plus noire, qui a des cheveux laineux (1), qui est haute et mince, qui parle une langue particulière et qui habite les collines de l’intérieur du pays. Sur différentes îles, ces individus sont appelés Alfouriest(2).
« Les côtes de ces îles sont habitées par une autre nation dont les individus ont le teint brun, des formes plus agréa- bles, des cheveux longs et bouclés et une langue différente, qui est un dialecte du Malais. Les montagnes de l’intérieur de toutes les Philippines sont habitées par un peuple noir, qui a les cheveux frisés, qui est grand, qui a de l’embon- point, qui est très guerrier et qui parle une langue particu- lière différente de celle de ses voisins. Mais sur les bords de la mer, il y a une race infiniment plus blanche, qui a de longs cheveux et qui parle différents idiomes. On donne à ces peuplades des noms divers, mais les Tagales, les Pam- pangos et les Bissayas sont les plus fameux. Les premiers sont les plus anciens et les derniers sont certainement alliés des différentes tribus malaises qui auraient rempli les îles des Indes-Orientales avant l’arrivée des Européens dans ces mers. Leur langue a également plusieurs rapports à celle des Malais (3).
(1) Cette opinion n’est que celle empruntée à Rumphius. Forster n’est point allé aux Moluques; il avait sans doute mal compris Rumphius qui distingue les Alfourous de la race noire.
(2) Aborigènes de Bornéo, nommés Byajos par Beekmann, Voyage à Bornéo , p. 43.
(3) Hernan de los Rios (colonel) Relacion de las islas Molucas. — Navarrete, Trait ados historicos de la monarcliia de China. — Geiuelli
ii.
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« L’ile Formose ou Taï-Wan, renferme aussi, dans l’inté- rieur de ses montagnes, une race d’hommes bruns, qui ont les cheveux frisés et la face large ; mais lés Chinois occu- pent les côtes du pays, surtout les cantons qui sont au Nord.
« Les habitants des îles de la Nouvelle-Guinée, de la Nou- velle-Bretagne et de la Nouvelle-Irlande, ont un teint noir, et parles mœurs, les coutumes, le tempérament et les for- mes, ils ressemblent beaucoup aux insulaires de la Nou- velle-Calédonie, de Tanna et de Mallicolo, c’est-à-dire à la seconde race des habitants des mers du Sud, et les noms de la Nouvelle-Guinée ont beaucoup de rapport avec ceux des Moluques et des Philippines.
« Les Ladrones et les îles Carolines, nouvellement décou- vertes, sont habitées par une race d’hommes qui a une grande ressemblance à la première race des mers du Sud : leur taille, leur tempérament, leurs mœurs et les usages, tout annonce cette affinité, et, suivant quelques écrivains (1), ils ressemblent presque à tous égards aux Tagales de Luçon et de Manille.
« De sorte qu’on peut suivre la ligne des migrations par une suite continuelle d’îles, dont la plupart ne sont pas éloi- gnées de plus de cent lieues l’une de l’autre.
« Il y a d’ailleurs une conformité très remarquable entre plusieurs mots de la langue de la race blanche des insulai- res de la mer du Sud et ceux de la langue malaise ; mais, de ce rapport d’un petit nombre de termes, il ne faudrait pas en conclure que ces insulaires descendent des Malais, car, comme le Malais a des mots qu’on trouve dans la langue des Persans, des Malabars et des Madecasses (2), des Brames, des Chingulais et des habitants de Java, il faudrait donc dire aussi que ces nations viennent des Malais. Cette ma-
Carreri, II Giro del miindo. — F. Diego Bergamo, Vocabulario de Pampango. — Juan de Noceda y el paare Pedro de san Lucar, Vo- cabulario de la lengua Tagala. — Manila 1754, in-folio, etc.
(1) Le père Le Gobien, Histoire des îles Marianne^. — Paris 1700,
pi-12.
(2) ïteland, Dissertationes miscellanœ . Vol. III.
»
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nière de raisonner prouverait trop ; je suis donc porté à croire que tous ces dialectes conservent différents mots d’une languie ancienne qui était plus répandue, et qui s’est divisée peu à peu en différents idiomes. Les mots de la lan- gue des îles de la mer du Sud, qui sont semblables à d’au- tres de la langue malaise, démontrent clairement, suivant moi, que les îles Orientales de cette mer ont été peuplées par les îles de l’Inde ou les îles septentrionales de l’Asie, et que celles qui sont plus à l’Ouest ont tiré leurs premiers ha- bitants des environs de la Nouvelle-Guinée. Si nous avions des vocabulaires exacts des différentes langues qu’on parle dans ces îles, nous pourrions dire de quelle tribu en parti- culier elles tirent leur origine (1). La postérité acquerra peut-être sur cela des connaissances plus étendues. (2) »
Forster est l’un des premiers auteurs qui se sont occu- pés d’étudier les migrations océaniennes, et son texte est vraiment remarquable par l’érudition et l’esprit de cri- tique si indispensables à ce genre de recherches. Comme nous l’avons dit, du reste, l’exposition qui précède com- prend à peu près tous les arguments invoqués à l’appui de l’origine asiatique des Océaniens : facilités des communica- tions d’île en île, existence dans un grand nombre d’archi- pels de deux races distinctes d’hommes, analogies de lan- gues, que l’auteur avouait être incomplètement étudiées à son époque.
Forster est d’ailleurs plus explicite dans une autre partie de son ouvrage où il dit: «. Il y a lieu de supposer que les premiers habitants des îles de la mer du Sud étaient de la race des Papous et des insulaires de la Nouvelle-Guinée et des environs.... Il est probable que les anciens Malais de la péninsule de Malacca se répandirent insensiblement, par hasard ou à dessein, sur les îles des mers de l’Inde, d’abord
(1) Suit une table comparative de 46 termes, de quinze langues ou idiomes océaniens et américains, qui ne prouve pas grand chose, par suite du peu d'exactitude des données, mais qui cependant établit déjà les ressemblances et les différences principales.
(2) Observ. pendant le 2e voy. de Cook , t. I, p. 251. •
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à Bornéo, ensuite aux Philippines ; qu’ils s’étendirent de là aux îles des Larrons, aux Nouvelles-Carolines et aux Pesca- dores ; et enfin qu’ils allèrent aux îles des Amis, à celles de la Société, aux Marquises et à l’île de Pâques, à l’Est, et jusqu’à la Nouvelle-Zélande, au Sud. Cette migration paraît avoir été successive, et, depuis le premier établissement des Malais à Bornéo, il s’écoula peut-être plusieurs siècles jus- qu’à l’arrivée de ces peuplades à la Nouvelle-Zélande et à l’île de Pâques. »
Le même auteur, frappé des ressemblances des indig*ènes des îles les plus orientales du Pacifique avec ceux des îles Carolines, n’hésitait pas à dire plus loin, que ces der- nières îles étaient presque sûrement le berceau des premiè- res (1) ; et il terminait enfin ses réflexions générales par de sages conclusions, plus modestes certainement que celles que des voyageurs moins autorisés n’ont pas craint d’avan- cer depuis.
« J’espère, dit-il, que ces conjectures engageront les na- vigateurs à examiner les idiomes, les mœurs, les usages, le tempérament et la couleur des habitants des diverses terres de cette mer, afin de remonter d’une manière plus certaine à l’origine et aux migrations de ces peuples et de jeter plus de jour sur cette partie intéressante de l’histoire de l’homme. »
Malheureusement cet appel n’a pas été suffisamment en- tendu, et, malgré l’accomplissement d’une partie des vœux de Forster, puisqu’on a rassemblé depuis une foule de voca- bulaires, l’ethnologie océanienne conserve encore bien des mystères. Mais on ne peut nier cependant qu’on ne lui ait fait faire un pas immense dans ces dernières années, juste- ment à l’aide de la linguistique, tant recommandée par Forster.
En somme, pour lui, les habitants de l’Océanie avaient deux origines différentes et formaient deux races ou variétés distinctes: l’une noire, partant de la Nouvelle-Guinée et de ses environs, et allant peupler la première les îles de la mer du Sud ; l’autre, celle des Malais, allant successivement
(1) Observations pendant le 2e voyage de Cook, p. 306.
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occuper toutes les îles polynésiennes d’aujourd’hui par des migrations successives. Pour lui encore, les îles Carolines étaient le berceau presque certain des Polynésiens de l’Est ; tous les dialectes conservaient des mots d’une languie an- cienne plus répandue et qui s’était divisée en plusieurs idiomes ; enfin les mots malais trouvés en Polynésie dé- montraient clairement, suivant Forster, que les îles de l’Est avaient été peuplées par les îles de l’Inde.
Et si, avec toute sa sagacité ordinaire, il avait vu que l’existence de quelques mots malais en Polynésie n’était pas suffisante pour faire conclure que les Polynésiens descen- dent des Malais, il n’avait pas moins fini par dire, qu’ils provenaient de la Malaisie, puisqu’il avance que « les îles orientales de la mer du Sud, aussi bien que la Nouvelle- Zélande et Pâques, ont été peuplées par les îles de l’Inde ou les îles septentrionales de l’Asie. »
On voit d’où vient l’opinion qui a tant pesé depuis sur celle soutenue par presque tous les successeurs de Forster, et particulièrement l’idée du peuplement préliminaire des îles de la mer du Sud par la race noire. Mais ce que nous croyons devoir surtout faire remarquer, c’est cette croyance de l’habile observateur que les divers dialectes de la Malaisie et delà Polynésie conservent différents mots d’une langue ancienne qui était plus répandue et qui s’est divisée peu à peu en différents idiomes. On a déjà vu précédemment deux savants anglais, Marsden et Crawfurd, soutenir cette idée, et le dernier donner à cette langue ancienne le nom de « Grand-Polynésien », sans pouvoir dire exactement d’où elle était venue jusqu’à Java. Nous reviendrons plus tard sur ce sujet, et nous essaierons alors d’établir quelle était cette langue, admise par un savant français, M. Gaussin, qui a même essayé de la reconstituer à l’aide du Maori.
Quant à l’opinion de Forster (1) que les îles Carolines ont
(1) En parlant de ce savant voyageur, R. P. Lesson, p. 156 de son Voyage médical , dit : « Forster, le premier, traça d’une main habile le vaste cadre des productions du grand Océan et des insu- laires qui y vivent. Combien l’on doit regretter que le cours de
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été le berceau presque certain des Polynésiens orientaux, nous aurons à nous y arrêter longuement quand nous es- saierons de prouver le contraire; nous devons nous borner ici à rappeler que l'illustre compagnon de Cook a trouvé, comme nous-même, des analogies frappantes entre ces deux populations, contrairement, il est vrai, à presque tous les ethnologues et les voyageurs.
1786. — Après Forster, le malheureux de La Pérouse fut le premier à regarder comme démontré que les différentes peuplades de l’Océanie provenaient de colonies malaises qui, à des époques extrêmement reculées, avaient fait la conquête de ces îles (1). Mêlant les indigènes des Philippines, de Formose, à ceux delà Nouvelle-Guinée, de la Nouvelle- Bretagne, des Hébrides, des îles des Amis, dans l’hémis- phère Sud, et à ceux des Carolines, des Mariannes, des îles Sandwich, dans l’hémisphère Nord, il était convaincu que tous étaient cette race d’hommes crépus que l’on trouve en- core dans l’intérieur de l’île de Luçon et de la Nouvelle- Guinée ; qu’ils n’avaient pas été vaincus à la Nouvelle-Gui- née ni aux Nouvelles-Hébrides, mais qu’ils l’avaient été dans les îles plus à l’Est. « Là, disait-il, ils se mêlèrent avec les peuples conquérants, et il en est résulté une race d’hommes très noirs, dont la coüleur conserve encore quelques nuan- ces de plus que celle de certaines familles du pays qui, vrai- semblablement, se sont fait un point d’honneur de ne pas se mésallier. Ces deux races très distinctes ont frappé nos yeux aux îles des Navigateurs, et je ne leur attribue pas d’autre origine. »
Les Polynésiens n’étaient donc en somme, pour lui, que les métis résultant des premiers occupants noirs et de leurs vain- queurs, les Malais. Seulement il est difficile de comprendre
l’expédition ne 1 ait pas mis à même de voir un plus grand nombre de points, et de suivre le fil des idées qu’il avait émises avec tant de succès sur les lieux qu’il visita ! »
(l)3e vol. p. 230. Le voyage de La Pérouse a été accompli de 1785 à 1788, mais il a été publié seulement en 1797, pour la lre fois, par Miiet de Mure au, en 4 voh in-4°«
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qu’il ait pu sortir de ce mélange une race d’hommes très noirs, ainsi qu’il le dit : peut-être est-ce simplement une erreur du rédacteur de son voyage. Mais on reconnaît ici la source de cette opinion, que plus tard nous retrouverons souvent reproduite : Que les émigrants en Polynésie ap- partenaient à une race de conquérants. Nous avons déjà vu M. de Quatrefages soutenir aussi que les Polynésiens ne sont que des métis de Malaisiens.
Voici d’ailleurs comment La Pérouse expliquait les chan- gements survenus dans les caractères physiques: « Les des- cendants des Malais ont acquis dans ces îles une vigueur, une force, une taille et des proportions, qu’ils ne tiennent pas de leurs pères, et qu’ils doivent sans doute à l’abondance des subsistances, à la douceur du climat, et à l’influence de dif- férentes causes physiques qui ont agi constamment et pen- dant une longue suite de générations. Les arts, qu’ils avaient peut-être apportés, se seront perdus par le défaut de matières et d’instruments propres à les exercer ; mais l’i- dentité de langage, semblable à un fil d’Ariane, permet à un observateur de suivre tous les détours de ce nouveau la- byrinthe (1). »
Cette identité de langage n’existant pas, quoi qu’on l’ait cru si longtemps, et que quelques ethnologues le croient encore, nous ne nous arrêterons pas davantage à l’opi- nion de l’illustre navigateur ; nous avons tenu cependant à la rappeler quand ce ne serait que pour montrer qu’il ne méritait pas, même à ce sujet, l’espèce d’oubli dans lequel l’ont laissé presque tous ceux qui se sont occupés de l’Océa- nie.
Non seulement, en effet, La Pérouse a été l’un des premiers à soutenir la théorie de la provenance malaisienne des Poly- nésiens, mais, prévoyant les objectionsqui pouvaient lui être faites, il a été le premier à démontrer que les vents d’Est ne sont point un obstacle à des migrations venant de l’Ouest.
« On objectera peut-être, dit-il, qu’il a dû être très-difficile aux Malais de remonter de l’Ouest vers l’Est pour arriver
(1) Relation du voyage de La Pérouse » — 3e vol* p- 23b
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t
dans ces différentes îles; mais les vents de l’Ouest sont au moins aussi fréquents que ceux de l’Est, aux environs de l’équateur, dans une zone de sept à huit degrés au Nord et au Sud, et ils sont si variables qu’il n’est guère plus difficile de naviguer vers l’Est que vers l’Ouest. D’ailleurs ces diffé- rentes conquêtes n’ont pas eu lieu à la même époque ; ces peuples se sont étendus peu à peu, et ont introduit de pro- che en proche la forme de gouvernement féodal qui existe dans la presqu’île de Malacca, à Java, Sumatra, Bornéo, et dans toutes les contrées soumises à cette barbare nation. »
Cette opinion de La Pérouse sera appuyée bientôt, comme on verra, par les navigateurs Beechey, Dillon, etc., et par le missionnaire J. Williams, de même que par les travaux des Kerhallet et autres marins.
1786. — L’écrivain qui, avec Forster, a le plus contribué à répandre l’opinion que les peuplades polynésiennes pro- viennent de la Malaisie, est le docte Marsden, l’auteur de la Grammaire malaise , des Miscellaneous Works et d’un Voyage à Sumatra (1). 11 n’est guère de livres, depuis les siens, qui ne se servent de ses paroles pour soutenir cette opinion.
Quoique Marsden n’eût jamais vu que la Malaisie et Plnde, il croyait, en effet, à l’analogie complète des langages poly- nésien et malais, comme on peut le voir dans son Histoire de Sumatra (2) : « J’ai remarqué, dit-il, qu’une langue géné- rale, quoique mutilée et altérée par le laps de temps, est ré- pandue dans toute cette partie du globe qui s’étend depuis Madagascar jusqu’aux nouvelles découvertes les plus recu- lées de l’Est, et dont le Malai est un dialecte fort corrompu ou perfectionné par le mélange d’autres idiomes. Cette con- formité de langages, si étendue, annonce que ces diverses peuplades ont une origine commune ; mais un voile épais
(1) W. Marsden, Histoire de Sumatra , trad. de l’anglais par Par- raud, 2 vol. in-8°, Paris, 1788. — A grammar of the Malayan lan- guage , with an introduction and praxis, in-4°, London, 1812. — Miscellaneous Works , in-4°, London, 1834.
(2) 1er vol», p. G8.
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cache les circonstances et les progrès de leur séparation. »
Il y revient dans le même ouvrage, en disant : « Outre le Malai, on parle à Sumatra plusieurs idiomes qui ont néan- moins une affinité manifeste, non-seulement les uns avec les autres, mais avec cette langue générale qu’on trouve ré- pandue et indigène dans toutes les îles de la mer du Sud, de- puis Madagascar jusqu’aux terres les plus éloignées décou- vertes par Cook, c’est-à-dire dans un plus grand espace que celui qu’ait jamais embrassé la langue latine ou toute autre langue. »
Ainsi, comme Forster, il admettait une langue générale ancienne, et de plus, il croyait à l’analogie complète des langages polynésien et malai, s’en rapportant évidemment pour cela à ses prédécesseurs, puisqu’il n’était jamais allé en Polynésie. Mais, comme eux, il se trompait, en concluant de quelques analogies réelles de mots à une analogie com- plète de langage qui n’existe pas.
Nous devons toutefois appeler F attention sur les expres- sions de corrompu ou perfectionné qu’il applique au lan- gage malai, considéré par lui comme un dialecte de la lan- gue générale qu’il admet: cela montre que le savant écrivain n’était pas bien fixé sur les deux langages, et particulière- ment sur celui des vrais Polynésiens.
On verra bientôt que pour Crawfurd le langage malai ne pouvait être que corrompu, puisqu’il le fait dériver du Java- nais ancien, qui n’est pour lui que la « langue générale » de Marsden, ou ce qu’il appelle « Grand-Polynésien. »
1789. — Peu d’années après Marsden, parut, à Paris, le petit livre si plein de faits de l’abbé Molina (1). On y voit que son auteur devait être d’autant plus partisan de l’ori- gine malaisienne des Polynésiens, qu’il regardait ces der- niers comme les ancêtres des Araucans.
« Il serait mieux, disait-il, de faire dériver les habitants du Nouveau-Monde, du vieux monde sur l’Océan par la chaîne d’îles, contre le cours de la mousson, ou de la Nou-
(1) Essai sur /’ Histoire naturelle du Chili , par Jean-Ignace Molina, in-8°. — Paris, 1789, Trad. de l’italien par Gruvel.
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velle-Zélande, sous l’influence des vents. » Cette dernière supposition n’était, comme nous l’avons dit, que la conjec- ture de Crozet, le compagnon de Marion Dufresne, en 1772, tandis que la première est celle qui a été admise, comme on le verra bientôt, d’abord par le missionnaire écossais D un- more Lang, en 1834, puis par le missionnaire J. William s lui-même, en 1837, ainsi que cela résulte de l’extrait suivant de son ouvrage (1) :
« J’aimerais plutôt dire, vu la conformité physique, la construction de leur langage et autres circonstances qui établissent l’identité des Polynésiens et des aborigènes de l’Amérique, que ces derniers gagnèrent le continent à tra- vers les îles du Pacifique. Mais ceci, quoique fort intéressant, est un sujet dans lequel je ne puis entrer : on n’a donc pas besoin, ajoute-il, de recourir à la théorie admise par quel- ques écrivains et soutenue avec une certaine force par Ellis : que les insulaires polynésiens sont venus de l’Amérique du Sud » (2).
Nous avons précédemment, en examinant la théorie qui fait de l’Amérique le berceau des Polynésiens, réfuté lon- guement cette opinion de J. Williams, qui se contente d’ail- leurs de l’exprimer sans apporter la moindre preuve à l’ap- pui : nous ne nous y arrêterons donc pas davantage. Néan- moins nous insisterons encore ici sur ce fait évident que les caractères physiques des Polynésiens et des aborigènes de l’Amérique ne sont pas semblables, et que la construction du langage, de même que presque toutes les autres circons- tances, établissent plutôt leur différence que leur identité. La seule chose à remarquer, à cette occasion, c’est que les deux missionnaires J. Williams et Ellis étaient d’avis com- plètement opposé, et que le premier s’accordait à ce sujet avec Dunmore Lang et Molina.
On verra plus loin que la conjecture de ces derniers était
(1) A narrative of missionary interprises, etc. • — London, 1837, p. 501.
(2) Ellis, Polynésian rssearches , vol» I, p» 122, et Tour through Hawaii, p, 449*
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aussi celle que M. de Bovis (1) semblait faire, puis qu’ après avoir soutenu la provenance occidentale des Polynésiens, à l’aide des vents d’ Ouest, il se demandait si les Peaux-rouges de l’Amérique n’étaient pas seulement l’avant-garde de la migration aborigène de la Polynésie : question que Forster, Cook, La Pérouse, Moërenboüt, avaient déjà résolue.
1790. — Ici, par ordre de date, nous devons citer le savant marin et géographe Claret de Fleurieu, l’auteur des instruc- tions, aussi complètes que précises, que Louis XYI fit donner à La Pérouse au moment de son départ. Tout en partageant l’opinion de Forster, que la Polynésie a été peuplée par l’A- sie, Claret de Fleurieu avouait seulement ne pas com- prendre comment les migrations avaient pu se porter à 1500 lieues de leur terre natale contre les vents alisés. Nous croyons devoir citer textuellement ses paroles si remarqua- bles, bien qu’écrites à une époque où il y avait fort peu de données acquises (2) :
« Mais, disait-il, si les connaissances que nous avons ac- quises résolvent le problème de la manière dont a pu être peuplée l’Amérique, on ne peut présumer qu’il soit jamais donné aux hommes de savoir quand et comment les îles du grand Océan ont reçu leurs habitants. On sait seulement, d’après les notions que les voyageurs philosophes ont pu recueillir sur les divers idiomes parlés, et dans les îles basses et dans les îles montueuses, que les idiomes ne diffè- rent pas autant, ou pas plus entre eux, que le provençal ou le languedocien ne diffère du français; et l’on peut conclure de cette identité de langage, l’identité d’origine de toutes les peuplades qui occupent ces îles. Mais cette langue uni- verselle des insulaires du grand Océan est aussi celle des îles du grand archipel de l’Asie, et en première source, la langue de la terre la plus méridionale de cette partie du monde, la langue de la presqu’île de Malacca ou Malaie ; et l’on peut, de cette conformité, tirer une seconde
(1) La Société Tahitienne , Revue coloniale, année 1855.
(2; Voyage autour du Monde fait pendant les années iy go et iyç3 par Etienne Marchand, 4 vol. in-4°* — Paris, an Yî, t. III, p. 328 «
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induction, c’est que les insulaires du grand Océan ont une origine commune avec la nation malaise. Mais à présent, comment s’est faite cette migration d’un peuple de l’Asie ? Comment a-t-il pu originairement se porter à 1,500 lieues de la terre natale ? Comment a-t-il remonté contre les vents alisés, qui soufflent presque constamment de la partie de l’Est, sur toute l’étendue de la zone équinoxiale du grand Océan ? A quelle époque s’est opérée cette migration ? C’est ici qu’un vaste champ s’ouvre aux hypothèses ; car on ne peut s’appuyer d’aucune tradition conservée parmi les peu- plades qui habitent les îles des Tropiques ; en général, leurs annales ne remontent pas au-delà de quelques années ; un siècle pour ces peuples est l’éternité. On ne peut donc atten- dre d’eux aucun secours pour soulever le voile épais qui dé- robe à nos yeux cette partie de l’ancienne histoire des hom- mes ; et, comme ici la raison et l’imagination sont à peu près également en défaut, on peut croire qu’à cet égard les siè- cles qui suivront ne seront pas plus instruits que celui qui va finir. »
Claret de Fleurieu écrivait ces lignes en l’an VI, c’est-à- dire à une époque où l’on n’avait sur les langues de la Po- lynésie que les observations de Le Maire ; celles de Banks et Parkinson, compagnons de Cook dans son premier voyage ; des Forster et d’Anderson, dans le second ; de Crozet, le compagnon de Marion; celles de Roblet, le médecin de Mar- chand; enfin quelques vocabulaires incomplets, tels que celui de Pigafetta, le compagnon de Magellan. Il était dès lors tout simple que le savant écrivain crût à la similitude de ce qu’il appelle la langue universelle des Polynésiens avec celle du grand archipel d’Asie, et particulièrement de la presqu’île de Malacca, et qu’il admît l’origine commune des Polynésiens et des Malais, puisque Forster, La Pérouse et Marsden l’avaient dit. Mais ce n’était pas moins une erreur, comme on l’a vu.
Il est, du reste, le premier qui soulève la difficulté de la distance, 1,500 lieues, et celle, toute naturelle alors, puisqu’on ignorait l’existence de vents contraires à certai- nes époques, de la marche des émigrants contre les vents
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alisés. Nous disons toute naturelle, parce que telle était, à cette époque, la croyance générale, résultant des renseigne- ments fournis, depuis Magellan, par les anciens navigateurs, tant Espagnols, qu’ Anglais, Hollandais et Français. Claret de Fleurieu ne connaissait point, en effet, les renseigne- ments contraires recueillis par La Pérouse, le premier, et il le pouvait d’autant moins, que ces renseignements, long- temps conservés dans les archives du ministère de la marine, n’ont été publiés par Milet de Mureau qu’en 1797 (1).
Aujourd’hui, comme on va voir, tout le monde reconnaît que la direction des vents n’aurait pas été une difficulté, et l’on verra également bientôt que la distance elle-même n’au- rait pu être un obstacle, puisque des entraînements ont eu lieu et ont lieu tous les jours encore jusqu’à de très-grandes distances, soit dans un sens, soit dans un autre.
Quant à l’époque à laquelle les migrations ont pu être faites, nous n’essaierons point ici d’aborder incidemment une pareille question, qui exige tant de données préliminai- res, et nous nous bornerons à renvoyer au long examen que nous aurons à en faire plus tard, quand les données néces- saires auront été acquises. Seulement nous dirons, dès à pré- sent, que si, à l’époque où furent publiées les réflexions de Claret de Fleurieu, les traditions, trop peu nombreuses et incomplètes, ne permettaient pas, comme le dit le savant écrivain, de soulever le voile qui dérobe l’ancienne histoire des Polynésiens, il n’en est plus de même aujourd’hui, grâce aux recherches des Crawfurd, Barff, Ellis, John Williams, et surtout des Shortland, sir Grey, Taylor, et autres. C’est au contraire à ces traditions qu’il faut surtout s’adresser si l’on veut découvrir le lieu d’origine des Polynésiens et la marche de leurs migrations : du moins, c’est en nous en aidant beaucoup, que nous espérons pouvoir éclairer une foule de faits océaniens, jusqu'ici restés si obscurs, et arriver, d’une manière presque certaine, à découvrir la véritable si-
(1) Milet de Mureau, Voyage de La Pérouse autour du Monde , 1785-1788, publié par Milet-Mureau. *— 4 vol. in-4® Atlas in-folio* Impr. de la République, an Y.
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tuation du lieu d’origine des premiers émigrants vers les îles Polynésiennes.
1816. — De Chamisso, le célèbre naturaliste, compagnon de Kotzebüe en 1816, était, lui aussi, d’avis qu’un peuple d’origine asiatique avait fourni les Océaniens et, comme ses prédécesseurs, il s’étayait surtout sur l’identité du langage. « S’entourant, dit R. P. Lesson (1), de toutes les ressources d’une érudition riche et féconde, M. de Chamisso emprunta aux langues parlées par les diverses peuplades, ses princi- pales lumières pour remonter à leur origine. »
Sans s’embarrasser des vents alisés, de Chamisso disait de plus que les migrations s’étaient faites contre eux, car voici ses paroles (2) :
« La nature vivante s’est évidemment répandue de la terre ferme aux terres avancées et aux îles, ce qui est positive- ment contre le cours des vents, sur toutes les terres qui s’é- lèvent sur le Grand-Océan. » Et plus loin : « L’homme a émigré des grandes contrées situées entre l'Asie et la Nou- velle-Hollande, en remontant contre les vents qui régnent habituellement de l’Est vers l’Ouest, jusqu’à l’île de Pâ- ques. La langue qu’on y parle prouve son origine ; ses ma- nières, ses coutumes et ses arts l’indiquent également, a II ajoutait encore : « Les animaux domestiques, les plantes usuelles, ont suivi partout les pas de l’homme ; tous appar- tiennent au vieux monde et nous montrent les côtes d’où on les a enlevés. »
Tout lui prouvait, enfin, qu’une émigration simultanée avait dû avoir lieu d’un seul point, et à une époque assez moderne, tandis que l’enfance de la langue lui faisait sup- poser une antiquité reculée. Mais, en homme consciencieux,
(1) Voyage médical , p. 156, et Zoologie du voyage de la Co- quille.
(2) Adelbert von Chamisso, Mémoires du Grand Océan , de ses îles et de ses côtes , Annales Maritimes , 1825, 2e partie.
Voyage sur le brick le Rurick, etc. 2 vol. in-12 avec cartes et portraits, Leipsig, 1836. Le voyage de Kotzebüe a été publié en russe à St-Pétersbourg en 1821-1823, 3 vol. in- 4° et Atlas in-folio.
LES POLYNÉSIENS.
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il confessait son ignorance sur la manière et l’époque où ce peuple asiatique avait été semé sur ces îles, contre le cours des vents régnants, en emportant avec lui ses ani- maux domestiques et ses plantes usuelles. Il ne pouvait dire non plus comment les diverses tribus, depuis leur sépa- ration les unes des autres, avaient pu conserver les mêmes manières, les mêmes arts, et un même langage.
L’opinion de M. de Chamisso n’était en résumé que celle de Forster : le savant naturaliste, dans sa préoccupation, n’avait pas vu que les animaux et les plantes de la Polyné- sie diffèrent presque complètement des plantes et des ani- maux du vieux monde. On ignorait d’ailleurs encore qu’il y eût si peu de mots malais dans la langue polynésienne.
1817. — Vers la même époque, en 1817, le savant gou- verneur anglais, Sir Raffles, publia son grand ouvrage sur Java (1) en collaboration avec son subordonné Crawfurd, et il émit l’opinion que les Polynésiens ou Océaniens n’étaient que des colonies parties originairement de la Malaisie.
Crawfurd, qui avait résidé pendant neuf ans à Java, de 1806 à 1815, époque dé la reddition dé l’île aux Hollandais, fit lui-même paraître, peu de temps après, ses immenses recherches sur l’archipel indien (2), "et, comme Marsden entre autres, il admit l’origine commune des peuples de cet ar- chipel et des Polynésiens des îles de la mer du Sud. Ce qui le prouvait, disait-il, c’est qu’on trouvait des vestiges de la civilisation autochthone des Javanais jusqu’à l’île de Pâ- ques.
Comme on voit, il était cependant moins affirmatif que ses prédécesseurs, puisque, pour lui, qui ne connaissait les Polynésiens que par les récits des voyageurs, ce n’étaient plus que des vestiges, qu’il acceptait tels quels, en cédant, sans nul doute, à son insu, à l’autorité des premiers qui avaient soutenu cette opinion.
(1) Hisîory of Java by Sir Stamford Raffles, 2volin-4°— London, 1817.
(2) History of the Indian archipelago , by J. Crawfurd. — Edin- burg, 1820, 3 vol in-8°.
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LES POLYNÉSIENS.
Mais, qu’on le remarque, ce n’était pas des Malais que Crawfurd faisait descendre les Polynésiens, c’était des Java- nais (1) : pour lui, ceux-ci descendaient d’un « Peuple incon- nu », qui était allé, le premier, s’établir dans l’île de Java; ce peuple parlait le langage qu’il a appelé « Grand Poly- nésien » ou Javanais ancien.
Ici qu’il nous soit permis de donner un aperçu des savan- tes recherches de Crawfurd sur ce sujet, que nous n’avons fait qu’aborder incidemment (2).
C’est à ce Peuple inconnu, parlant, disait-il, une langue qui était pour l’Océanie ce que le Sanskrit est pour les lan- gues indo-germaniques, que Crawfurd attribuait la civilisa- tion autochthone, souche de l’état social dans lequel avaient été trouvées, lors de la découverte, les innombrables tribus de la Malaisie, et même, croyait-il, celles de la Polynésie. C’était la langue de ce peuple qu’il regardait comme la sou- che primitive des idiomes javanais. Aussi l’appelait-il encore le Javanais ancien. Il concluait, du reste, de toutes ses recherches, que ce n’est pas le Malai, mais bien le Javanais qu’il faut considérer comme la véritable souche des idiomes dits Malais.
La civilisation autochthone du monde maritime, ou ce qu’il désignait par le nom de «foyer Javano-Malais», lui sem- blait démontrée par la comparaison des différentes langues de la Malaisie entre elles et avec celles de l’Inde et de la Polynésie. C’est ainsi qu’en examinant les mots javanais correspondant aux objets les plus indispensables à l’homme dans le premier état social d’une nation, il trouvait d’abord que ce peuple inconnu avait fait d’assez grands progrès dans la navigation et l’agriculture, puisqu’il avait étendu, croyait- il, l’influence de sa langue au-delà des limites du mon- de maritime, depuis l’île de Pâques jusqu’à Madagascar ; puisqu’il cultivait le riz et autres végétaux, et qu’il avait
(1) Malte-Brun était aussi de cet avis, car il dit en propres ter- mes, que Java doit être la mère patrie des Malais et des Polyné- siens.
(2) Voy. t. I, lre partie, livre II, cli. il, p. 174, 190.
LES POLYNÉSIENS.
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déjà rendu domestiques la vache et le buffle, le cochon, la poule et le canard. Crawfurd trouvait, en outre, que ce peu- ple avait été assez industrieux pour connaître et travailler l’or, l’étain et le fer, et pour savoir tisser les étoffes ; pour avoir une semaine et un calendrier particuliers, et, enfin, pour s’être peut-être élevé jusqu’à l’invention d’un système alphabétique.
En résumé, toutes les recherches de Crawfurd lui avaient démontré, autant que pareille chose peut l’être, que la ci- vilisation s’est développée dans la Malaisie même, indépen- damment des nations de l’ancien et du nouveau monde, et que là, comme dans l’ancien continent, se retrouvaient les traces d’une nation antique, ayant influé puissamment sur la formation de la lang-ue, sur les institutions sociales, politiques et religieuses, sur les mœurs et les usages d’un grand nombre de populations, mais dont on n’a pu ni dé- terminer l’époque précise de l’existence, ni indiquer exacte- ment le lieu de la demeure primitive.
Il est certain que celui qui étudie cette question, peut difficilement mettre en doute l’existence d’une nation pri- mitive à Java, car la comparaison et l’analyse des langues parlées en Malaisie, la comparaison et l’analyse des mœurs, des usages des diverses tribus malaisiennes, de leurs ins- titutions politiques et religieuses, de leurs traditions popu- laires, etc., indiquent bien un foyer de civilisation indigène, sur laquelle s’est entée la civilisation étrangère, apportée successivement par les Hindous, les Arabes, les Chinois, et, plus tard, par les Européens. Mais, ce qu’on semble n’avoir pas vu, et ce que Crawfurd particulièrement n’a pas remar- qué, c’est que tout ce qu’il dit de cette nation inconnue, ainsi entée, ne peut s’appliquer qu’aux différents peuples de la Malaisie et de ses environs, et nullement aux Polynésiens de ce qu’on appelle aujourd’hui la vraie Polynésie : ces Po- lynésiens, lors de leur découverte, ne possédaient, pas plus qu’ils ne possèdent de nos jours, ce qui distinguait si bien, aux yeux de Crawfurd, son Peuple inconnu.
Il est évident, en effet, que les Polynésiens des îles de la mer du Sud ne pouvaient pas provenir d’un peuple qui, ainsi
3.
h
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LES POLYNÉSIENS.
que le dit le savant anglais, avait fait des progrès dans l’a- griculture ; qui connaissait l’usage du fer, de l’or et de l’é- tain ; qui savait travailler ces métaux ; possédait l’art de tisser des étoffes faites de la partie fibreuse d’une plante in- digène ; qui avait apprivoisé le buffle et la vacbe et les em- ployait dans l’agriculture et les transports ; qui avait do- mestiqué la poule, le canard et le cochon pour augmenter ses moyens d’existence ; qui s’était donné un gouvernement régulier; avait un calendrier civil et un calendrier agricole ; qui, enfin, possédait un système d’arithmétique et s’était même élevé jusqu’à l’invention d’un véritable alphabet.
Tous les ethnologues savent aujourd’hui que les Polyné- siens ignoraient complètement l’usage des métaux ; l’art de tisser en général ; qu’ils n’avaient même pas, ce que nous prouverons ailleurs, l’idée de l’existence de quadrupèdes autres que le rat et le cochon, et qu’enfin l’écriture leur était tout-à-fait inconnue. Il faudrait donc supposer alors qu’ils seraient partis avant que le Peuple inconnu n’eût reçu l’ente des autres nations, et c’est, en effet, ce qui a été soutenu par quelques écrivains, partisans à tout prix de l’origine malaisienne des Polynésiens, mais qui ne s’ap- puyaient, ainsi que nous espérons le démontrer, que sur des témoignages insuffisants (1).
Cependant, dirons-nous, ce Peuple inconnu devait né- cessairement avoir, avec les peuples de la Polynésie, quel- ques traits de ressemblance attestés, au moins, par les mots analogues qui se trouvent dans les deux langues, bien que leur analogie prouve probablement le contraire de ce qu’on en a conclu. Si on le dépouille des connaissances adventices puisées par lui après son arrivée à Java, on voit que, par le reste, il se rapproche beaucoup des Polynésiens. En effet, en comparant la langue de ce peuple avec les idiomes de l’Inde méridionale, le savant Crawfurd a trouvé qu’il devait aux Hindous la connaissance du cuivre et de l’argent, et peut-être même celle du cheval et de l’éléphant, animaux dont les noms, communs dans presque tout le grand arclii-
(1) Voir plus loin l’examen de l’opinion du Dr Thompson.
LES POLYNÉSIENS.
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pel, sont sanskrits ; qu’il devait aux mêmes Hindous la connaissance et la culture du coton, du poivre, du mang*o et d’autres fruits, ainsi que l’art de fabriquer l’indig*o et le sucre ; la pêche des perles et leur usag*e ; qu’il leur devait encore la modification de son système d’écriture et d’arith- métique, son nouveau calendrier et sa nouvelle semaine, de même que la connaissance de leur littérature et de leurs domines religieux. Par la même comparaison, Crawfurd a démontré le peu d’influence exercée par les Arabes sur la civilisation de ce peuple : ce qu’atteste le vocabulaire de cette lang*ue qui n’offre que peu de mots arabes et presque tous relatifs à la religion mahométane, introduite postérieu- rement, comme la législation (1). Il a fait voir enfin, par le petit nombre de mots d’origine persane, ou empruntés à la languie portugaise, l’influence encore moindre exercée par les Persans, au moyen des habitants de l’Inde méridionale, et, sans aucun intermédiaire, par les Portugais. De sorte qu’ ainsi débarrassé de ses diverses acquisitions, le Peuple inconnu, en réalité, ne possédait guère que des caractères qui auraient pu convenir à des émigrants de la Polynésie, “ ou à toute autre population peu avancée en civilisation.
Crawfurd était, du reste, aussi embarrassé pour préciser le point de départ de ce peuple que pour fixer l’époque de son arrivée. Seulement, delà description qui lui en avait été faite par les peuples noirs de la Malaisie, qui avaient conservé, disait-il, quelque souvenir de sa venue, il avait conclu,
« que ce ne pouvait être que celui des îles occidentales de l’océan Pacifique, arrivé à Java depuis un temps immémo- rial. »
On pourrait, d’après cela, supposer que c’était un peuple de race noire, puisque les îles occidentales de l’océan Pacifi- que,, autrement dit de la Polynésie occidentale des écrivains
(1) « L’époque de l’introduction de l’Arabe chez les Malais, dit Crawfurd, est indiquée par l’histoire. Des données assez certai- nes peuvent faire soupçonner celle du Sanskrit. Mais celle de la langue Grand-Polynésien est ensevelie dans la plus profonde et même dans une impénétrable obscurité. »
36
LES POLYNÉSIENS.
modernes, paraissent n’avoir jamais été habitées par des hommes d’une autre race ; mais, comme ces renseignements étaient fournis à Crawfurd par des hommes eux-mêmes de race noire, cette supposition est peu probable.
Crawfurd ajoute : « La nation qui répandit sa langue à Java était vêtue d’une étoffe fabriquée avec l’écorce des ar- bres, et elle ignorait la fabrication des étoffes de coton. » Cette assertion est très remarquable, et elle servira à mieux faire comprendre l’opinion à laquelle nous nous arrêterons. Elle prouve évidemment que les premiers émigrants à Java n’appartenaient qu’à une nation primitive, venant presque sûrement d’une contrée intertropicale ; mais elle n’aide pas à découvrir quelle était exactement leur race, car les Méla- nésiens se vêtissent d’écorces d’arbres comme les Polyné- siens ; elle n’aide pas davantage à deviner de quel pays ils venaient, puisque l’usage de fabriquer une étoffe vestimen- tale avec des écorces d’arbre existait autrefois aussi bien dans l’Inde que dans plusieurs autres lieux fl).
D’un autre côté, cependant, quand on se rappelle, comme nous l’avons montré plus haut, qu’un grand nombre de mots polynésiens ont été trouvés ou existent encore en Malaisie, non-seulement dans les langages des popula- tions dites aujourd’hui malaisiennes, c’est-à-dire les Bat- taks, Dayaks, etc., mais même, quoique en plus petit nom- bre, dans les langages malais et javanais ; quand on sait que les Polynésiens ont été de grands navigateurs, et que les vents les plus ordinaires poussent de la Polynésie vers la Malaisie ; quand enfin on cherche à se représenter ce
(1) On sait que le vénitien Marco Polo dit, en parlant des habi- tants de l’île Cipangu et de la province de Caigni, dans l’archipel des Indes : « Ils sunt jens balances, de beles maineres, et biaus ; « ils sunt ydulese se tiennent por elz ; vivent de mercandîsee dars ; « et si voz di qu’il funt dras des scorces d’arbres, * etc. — p. 147 in-4°; Voyage dans F Inde et à la Chine , 1270. La lre édition a été publiée à Venise, en italien, en 1496, in-fol. Traduction française insérée dans le recueil de Bergeron. La dernière édition vient de paraître sous ce titre : Les récits de Marco Polo , citoyen de Venise , etc., Texte rajeuni et annoté par Henry Bellanger. — Paris, Maurice Dreyfous, 1878, in-36.
LES POLYNÉSIENS.
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que pouvait être ce peuple inconnu avant qu’il n’eût ac- quis toutes les connaissances, dont l’origine a été indi- quée par Crawfurd, il nous semble qu’il est plutôt permis de soupçonner qu’il n’était formé que par des émigrants polynésiens, entraînés jusqu’en Malaisie, malgré eux, ou s’y rendant volontairement, à une époque probablement re- culée, mais dont il est impossible de fixer la date. C’est, en effet, cette opinion que nous adoptons : mais, comme en l’absence des faits qui lui sont favorables, ce n’est point ici le moment de chercher à en faire la démonstration, nous nous bornons à l’exprimer en renvoyant aux développements qui suivront l’exposé des diverses opinions qu’il nous reste à faire.
Il est d’ailleurs bien certain que l’usage des vêtements en écorce a été trouvé aux Moluques, en 1521, par Pigafetta : les lignes suivantes ne permettent pas d’en douter: a Voici, disait-il, (1) comment ils font, à Tidor, Gilolo, Ternate, leurs étoffes d’écorce d’arbre : ils prennent un morceau d’écorce et le laissent dans l’eau jusqu’à ce qu’il s’amollisse, ils le bat- tent ensuite avec des gourdins pour l’étendre en long et en large autant qu’ils le jugent convenable ; de façon qu’il de- vient semblable à une étoffe de soie écrue, avec des fils en- trelacés intérieurement comme s’il était tissu. (2) »
Mais ce qui semble surtout prouver que les Polynésiens s’étaient rendus en Malaisie et qu’ils l’avaient fait peut-être assez récemment encore, c’est que le même voyageur (3)
(1) Premier voyage autour du monde par le chevalier Pigafetta , sur l'escadre de Magellan , pendant les années 1519, 20, 21 et 22. — in-8°. — ■ Paris, an IX. Traduction d’Amoretti, p. 185.
C’est Pigafetta qui, en parlant, quelques lignes auparavant, des habitants de Tidor, a dit : « Ils étaient surtout fâchés de nous « voir quelquefois arriver à terre avec nos brayettes ouvertes, « parce qu’ils s’imaginaient que cela pouvait donner des tenta- a tions à leurs femmes. »
(2) Il est certainement difficile de donner en si peu de mots une idée plus exacte des tissus façonnés absolument de la même ma- nière en Polynésie.
(3) Nous ne pouvons nous dispenser de faire remarquer, en pas- sant, combien ce compagnon de Magellan, malgré son amour pour
38
LES POLYNÉSIENS.
s’était procuré dans les Moluques, et particulièrement à Tidor, Gilolo et Bachian, un vocabulaire qui contenait des mots polynésiens, en apparence plus nombreux qu’ils ne sont aujourd’hui dans ces langages, par suite sans doute de l’absorption d’un grand nombre de mots par la langue Ma- laie.
On sait que c’est ce vocabulaire qui n’a cessé d’être invo- qué pour établir l’identité ou du moins l’analogie des lan- gues polynésiennes et malaises, analogie que Pigafetta était naturellement loin de soupçonner, puisqu’il n’avait vu que les îles Mariannes. 11 expliquait seulement la variété des idiomes rencontrés par lui dans les îles malaisiennes, en faisant la supposition assez curieuse « que les rois des îles « de la mer du Sud prenaient la peine d’étudier les langues « étrangères. »
Il est, en effet, bien certain qu’un bon nombre de mots de ces îles ressemblent à des mots polynésiens ayant la même signification : aussi, croyons-nous utile, en raison de l’importance de ce fait, d’en mettre quelques-uns sous les yeux du lecteur. Nous ne citerons absolument que les mots semblables de ce vocabulaire, qui n’en comprend pas moins de 450, et nous ferons voir que quelques-uns ont été mal entendus ou mal appliqués,
Voici ces mots, tels qu’on les trouve à la fin du livre tra- duit par Amoretti, comparés à ceux donnés par d’autres na- vigateurs en Océanie et aux mêmes mots employés à la Nouvelle-Zélande.
le merveilleux, était observateur profond et exact pour tout ce qu’il voyait lui-même. Lui et Lemaire sont certainement les voya- geurs qui ont dit les choses les plus vraies sur les pays visités par eux, et alors si peu connus, et qui ont le mieux rendu les sons qu’ils entendaient.
LES POLYNÉSIENS.
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TABLEAU LINGUISTIQUE COMPARATIF N° 1.
|
fi |
MOLUQUE3, ET SURTOUT TIDOR |
||
|
NOUVELLE-ZÉLANDE |
|||
|
a apres |
|||
|
|
et jj |
||
|
AUTRES NAVI- |
POLYNÉSIE. J |
||
|
GATEURS. ! |
|||
|
Aïeul |
nini. |
buno. |
tupuna . ; |
|
Beau-Frère . . |
mintua. |
tometua. |
hungawari. |
|
Ne% |
idou. |
idou. |
ihu. ; |
|
Lèvres |
hebere. (l'i |
olu. |
ngutu. |
|
Gencives |
gigb |
enichio. |
niho {dent) ; tako ( gen - |
|
cives . |
|||
|
; Oreille |
talinga. |
telinga. |
taringa. |
|
Epaule, dos.. |
dia. |
tua. |
tuara. | |
|
Nombril |
» |
pitu. |
pito. |
|
Cuisse |
taha. |
pia. |
uwha. | |
|
Sang |
dara. |
toto. |
toto . |
|
Poule |
acabetina. (2) |
moa. |
moa (Polynésie). |
|
1 Poisson |
ican. |
isda. |
ika. |
|
Patate |
gumbili. |
gomala. |
kumara . |
|
: Canne à sucre |
tohu. |
etu. |
to (Polynésie). |
|
Poivre rond. . |
lada. (3) |
ava. |
ava (id.) |
|
Hameçon |
matavaine. |
gayl. |
matau. |
|
Cendre |
abu. |
aldao . |
poker ehu. |
|
Montagne |
gonum. |
mona. |
maunga. |
|
| Manger |
makann. |
malann . |
wharakai . i |
|
| Epée |
gole. |
tao (lance). |
tao (lance). | |
|
Igname |
ubi. |
ubi. |
uwhi. |
|
Coco |
nior. |
ni u. |
niu (Polynésie). 1 |
|
| Oui |
ka ; ue . |
ae. |
e (id.) |
Evidemment, beaucoup de ces mots ne sont que malais et ont été mal écrits. Mais si l’on y ajoute les mots suivants, trouvés aux Philippines par le même observateur: bapa, père; poho , cheveu, ou plus exactement, tête ; guai, front, (polyn. rae) ; matta , œil; ilou , nez (polyn. ihu) ; nipin , dent, (polyn. niho), et plusieurs autres, on ne peut mettre en doute la grande quantité de mots polynésiens qui fai- saient alors partie du langage des habitants de ces diverses contrées.
Voici enfin la numération rencontrée par Pigafetta. Nous plaçons en regard celles de Tahiti, de la Nouvelle-Zélande
(1) Ce mot pourrait être espagnol, mais c’est plutôt le mot malai hibir ou biber, lèvres.
(2) Betina est le terme malais indiquant la femelle*
(8) Mot malai.
40
LES POLYNÉSIENS.
et des Fiji, en faisant remarquer que, pour la numération taliitienne, les mots placés entre parenthèses sont, ainsi que nous l’avons déjà expliqué, les noms modernes adoptés pour remplacer les noms primitifs proscrits par suite de la coutume appelée pi (1).
TABLEAU LINGUISTIQUE COMPARATIF, N° 2.
|
MOLXJQUES. |
PHI- LIPPI- NES. |
ILES VOISI- NES. |
TAHITI. |
NUe-ZÉ- L AND E. |
FIJI. |
|
|
Un .... |
sarus. |
USO. |
isa. |
talii (hoe). |
tahi . |
dua. |
|
Deux . . |
dua. |
dua. |
dua. |
rua (piti). |
rua. |
rua. ! |
|
Trois . . |
oga. |
tolo. |
toro . |
toru. |
toru. |
kalu, kau. |
|
Quatre. |
ampat. |
upat. |
apat. |
acha (inaiia). |
wha. |
va. |
|
Cinq . . . |
lima. |
lima. |
rima . |
rima (pae). |
rima. |
lima. |
|
Six. . . . |
anam. |
onom. |
onon . |
ono (tenej. |
ono. |
ono. |
|
Sept . . . |
tugu. |
pitto. |
tiddo. |
hitu. |
whitu. |
vitu. |
|
' Huit.,. |
dualapann . |
gualu. |
va ru . |
varu (vau). |
waru. |
valu. |
|
j Neuf. . |
sambelann. |
ciarn. |
iva. |
iva. |
nva. |
ciwa . |
|
Dix., . . |
sapolo. |
polo. |
polo. |
aliuru. |
ngahuru. |
tini. |
Il est évident encore que ces numérations, par les termes, se rapprochent les unes des autres ; mais il y a plus d’ana- logie entre les mots de celle des Philippines et les mots de la Polynésie, qu’entre ces derniers et les mots malais.
A cette occasion, nous devons dire que l’analogie des nu- mérations était une des raisons qui portaient Crawfurd à re- garder les Polynésiens comme s’étant transportés en Malai- sie, et comme étant la source probable des désignations em- ployées. a L’une des preuves les plus frappantes, dit-il, qu’on puisse donner de l’influence de la langue générale de la Polynésie sur la civilisation des tribus les plus sauvages de la Malaisie, est l’analogie que présente le système de numé- ration dans leurs différents dialectes. » Et il ajoute même,
(1) On sait que cette coutume consiste à prohiber l’usage d’un mot ou d’une syllabe qui deviennent sacrés (tapu) quand un chef les adopte pour son propre usage, et à les remplacer par d’autres. Ainsi po et mare ont été remplacés par hui et hota , le jour ou Pômare adopta les deux premiers pour son nom.
LES POLYNÉSIENS.
41
un peu plus loin, que les noms de nombre des tribus les plus civilisées sont, à peu d’exceptions près, les mêmes chez toutes ; qu’on trouve également chez les autres des restes d’une numération générale identique, et qu’ enfin toutes ti- rent leur numération d’une même source, c’est-à-dire de la langue polynésienne.
Il faut bien en convenir, toute paradoxale que puisse sembler une pareille assertion, elle est probablement plus fondée qu’on ne le croit généralement. Pour que le lecteur en puisse juger, nous allons mettre sous ses yeux quelques tableaux de numération, où les désignations sont aussi exactes que possible. Il ne pourra guère s’empêcher de re- marquer, que les désignations des numérations des tribus les plus sauvages en Malaisie, sont celles qui offrent le plus d’analogie avec la numération des Polynésiens.
TABLEAU LINGUISTIQUE COMPARATIF, N° 3.
|
MAL AI. |
MADEKASS. |
MAORI. |
|
|
i |
sa ; satu ; sauatu. |
rek. |
tahi. |
|
2 |
dua. |
rue. |
rua. |
|
3 |
tiga. |
telu. |
toru. |
|
4 |
ampat. |
efat. |
wha. |
|
5 |
lima. |
dimi. |
rima. |
|
6 |
anam. |
enn. |
ono. |
|
7 |
tudju. |
ûtu. |
■whitu. |
|
8 |
delapann. |
valu. |
waru. |
|
! 9 |
sambilann. |
sivi. |
iwa. |
|
10 |
sapuiu. |
polu. |
ngahuru. |
On voit par ce tableau que la numération maori a plus d’analogie avec la numération madécasse qu’avec la numé- ration malaise, quoiqu’elle en ait pourtant avec cette dernière.
Si nous prenons pour terme de comparaison le Maori de préférence au Tahitien, au Tongan ou à l’Hawaiien, c’est, ainsi que nous le ferons voir en temps plus opportun, parce que la langue maori peut seule expliquer la présence de certains mots en Malaisie. On verra, du reste, par les ta- bleaux suivants, quelles sont les autres désignations em- ployées par les autres dialectes polynésiens.
42
LES POLYNESIENS
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TABLEAU LINGUISTIQUE COMPARATIF
TABLEAU LINGUISTIQUE COMPARATIF K® 4 (Suite).
LES POLYNESIENS
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On voit par ce tableau que deux mots seulement offrent quelque ressembla en Malai et en Maori: ang'inn et matangi.
44
LES POLYNÉSIENS.
TABLEAU LINGUISTIQUE COMPARATIF, N0 5.
|
MALAI. |
ATCHENOIS |
BATTA. |
REDJUNG. |
LAMPONG. |
MAORI. |
|
|
1 |
satu. |
sali. |
sodah. |
do. |
satii. |
tahi. |
|
2 |
dua. |
dua. |
duo. |
dui. |
rowah. |
rua. ! |
|
3 |
tiga. |
tlu. |
tolu. |
tilau. |
tulu. |
toru. | |
|
4 |
ampat. |
pat. |
opat. |
mpat. |
ampah. |
wha. |
|
5 |
lima. |
iimoung. |
limah. |
lima. |
limah. |
rima. |
|
6 |
anarn . |
» |
» |
» |
ono. |
|
|
7 |
tudju. |
tudju. |
pentu. |
tudjua. |
pithu. |
whitu. |
|
8 |
deiapann. |
diappan. |
uallu. |
deiapann. |
uallu. |
waru. | |
|
9 |
sambilann. |
sakurang. |
iiah . |
sambilan. |
siwah. |
iwa. |
|
10 |
sapulu. |
saplu. |
sapulu. |
sipulu. |
pulu. |
ngahuru. |
Ce tableau montre que c’est aux noms de la numération des Battaks, mais surtout des Lampongs, que ressemblent le plus les noms de la numération Maori. Il montre encore d’assez grandes ressemblances entre les mots maori, atche- nois et redjang ; mais ces ressemblances sont bien moin- dres entre le Maori et le Malai, quoiqu’il y en ait évi- demment dans tous les mots de ces numérations, comparés entre eux.
On dirait vraiment que ces désignations sont formées de pièces et de morceaux ; mais, s’il est vrai, comme on le croit généralement, que les Battaks et les Lampongs sont plus anciens que les Malais, il n’y a gnère qu’une conclusion à en tirer : c’est que les Malais ne sont parvenus, avec le temps, qu’à changer une partie des mots primitifs.
TABLEAU LINGUISTIQUE COMPARATIF,
LES POLYNESIENS.
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45
Ce tableau montre l’identité complète des dix premiers noms de la numération dans les principaux di de la Polynésie.
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TABLEAU LINGUISTIQUE COMPARATIF,
LES POLYNESIENS
47
TABLEAU LINGUISTIQUE COMPARATIF, N° 8.
|
CHINOIS. |
COCHIN- CHINOIS . |
FIJIEN. |
TAHITIEN |
MAORI. |
BATTA. |
LA.MPONG. 1 |
|
|
1 |
ye. |
mot. |
dua. |
tahi (hoe) |
tahi. |
sodah. |
sahi. |
|
2 |
al. |
h ai. |
rua. |
rua (piti) |
rua. |
duo. |
roua. |
|
3 |
san. |
teng. |
kau, kalu |
toru. |
toru. |
tolu. |
tulu. |
|
4 |
su. |
bon. |
va. |
acha(maha) |
wha. |
opat. |
ampah. < |
|
5 |
ou. |
lang. |
lima. |
rima(pae). |
rima. |
limah . |
limah. |
|
6 |
leu. |
lak. |
ono. |
ono(feue) hitu. |
ono. |
» |
» ; |
|
7 |
tchi. |
bai. |
vitu. |
whitu. |
penthu . |
pitu. j |
|
|
8 |
pa. |
tan g. |
valu. |
varu (vau) |
waru . |
ualu. |
ualu. |
|
9 |
tcheu. |
chin. |
ciwa. |
iva. |
iwa. |
iiah . |
siwah. |
|
10 |
thi. |
taap. |
tini. |
aliuru. |
ngahuru, tekau . |
sapulu. |
pulu. |
TABLEAU LINGUISTIQUE COMPARATIF, N° 9.
|
CHINOIS. |
COCHIN- CHINOIS. |
FIJIEN. |
TAHITIEN. |
MAORI. |
|
|
Soleil |
yi-to. |
mat-bloci ; œil-du-ciel |
mata ni si- ga , siga |
râ. |
ra, komaru. |
|
Lune |
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blang. |
vula. |
marama. |
marama. |
|
Jour |
yi, tien. |
ngaï . |
siga. |
mahana ; ao. |
ra, mahana, ao. |
|
Terre |
ti. |
dia. |
vanua; ke- le, soso. |
henua. |
wThenua. |
|
Feu |
ho. |
whoa. |
bukawaka. |
ahi. |
ahi, kora, | |
|
Œil |
yen,sching |
mat. |
mata. |
mata. |
kanohi, karu. |
|
Tête |
tu. |
tu. |
ulu. |
upoo. |
upoko . | |
|
Main |
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taï. |
liga. |
rima. |
ringaringa. |
|
Pied |
tchiau. |
tchen . |
yava. |
vaevae. |
waewae. |
|
Firmament . |
tien. |
tien. |
lagi. |
raï . |
rangi. |
|
Eau |
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» |
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vaï . |
waï, katao. |
|
Père |
» |
tama. |
metua-tane |
matu’a-tane. |
|
|
Mère |
» |
» |
tina. |
metua-va- hine. |
matu’a-wahine; whae ; koka. |
|
Ne% |
J) |
» |
ucu. |
ihu. |
ihu. |
|
Dent |
» |
» |
bâti. |
niho. |
niho. 1 |
|
L’Est |
tung. |
du. |
cake. |
te hitia o te ra. |
rawhiti. ij |
|
L’Ouest |
si. |
taï. |
ra. |
te tua o te ra. |
hauauru, haua- 1 rahi . ! |
|
Le Nord. . . |
pi. |
pak. |
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apatoa. |
nota. Il |
|
Le Midi |
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nang. |
ceva. |
opatoerau. |
tonga (v. Sud). 1 |
|
Fleur |
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wha. |
se. |
pua. |
pua. ji |
|
Chien |
kiun . |
ku. |
koli. |
urî. |
kuri, kirehe. il |
|
Poisson |
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ika. |
ia. |
ika. | |
48
LES POLYNÉSIENS.
1826. — Pour R. P. Lesson, les Océaniens formaient le deuxième rameau de la race qu’il appelait indoue-caucasi- que, et dont les Malais étaient le premier rameau (1) mélan- gé au sang mongol ; c’est-à-dire que, pour lui aussi, les Po- lynésiens et les Malais avaient une origine commune. De plus, comme on a vu, il attribuait tout particulièrement au mélange du sang mongol les habitants des îles Carolines, Mariannes, Philippines et de toutes celles intermédiaires jus- qu’aux Mulgrave s. Il les regardait comme formant un troi- sième rameau, appelé par lui Mongol-Pélagien ou Carolin.
En s’appuyant de l’opinion des orientalistes les plus con- nus, il leur donnait la Tartarie et le royaume d’Ava pour patrie primitive. Cette supposition est inadmissible pour les Polynésiens et les Carolins du moins ; nous savons que les uns et les autres, quoi qu’on en ait dit, ne ressemblent en rien aux Malais.
Il n’accordait du reste lui-même qu’une importance rela- tive au tableau qu’il avait dressé ; voici, en effet, ses paro- les (2) : « Sans donner une grande importance au tableau suivant, nous grouperons les divers Océaniens à l’aide de distinctions spécifiques dont les noms, communément adop- tés, n’ont d’ailleurs à nos yeux aucune valeur absolue qui puisse répugnera l’intelligence. »
Mais s’il ne cherchait point à préciser davantage la source originelle des Océaniens, et s’il leur en donnait une com- mune avec les Malais, il était le premier, au contraire, à dire qu’il ne croyait pas à la possibilité cfe la descendance des Polynésiens des Malais (3). Cela est assez remarquable pour que nous n’hésitions pas d’en donner la preuve en citant en- core ses paroles :
(1) On sait qu’il n’admettait que trois races en Malaisie et en Polynésie : les races Indoue-caucasique, mongolique et noire.
(2) Le voyage cle la Coquille, ordonné par Louis XVIII, a eu lieu de 1822 à 1825, le texte sur les Polynésiens a paru en 1826 dans le t. I de la Zoologie. — Voir aussi le Voyage médical publié en 1829, qui reproduit ce texte, p. 154 et 158.
(3) Memes ouvrages cités.
LES POLYNÉSIENS.
49
« Le rameau malais, dit-il (1), est bien loin d’être à nos yeux, comme le veut l’opinion reçue, la souclie des Tahitiens, des Sandwichois, des Mendocins et des Nouveaux-Zélandais ; et l’on ne reconnaît dans ces peuples ni la même conformation physique, ni la moindre analogie dans la langue, ni la moin- dre ressemblance dans la tradition, les arts et les usages. Le seul point de rapprochement serait une sorte d’identité de croyance religieuse ; mais, chez ces rameaux distincts et d’une même origine, ce fait n’a rien de remarquable : il in- dique que tous les deux ont conservé les traditions indien- nes. » Ajoutons 'que s’il eût pu connaître à cette époque, aussi bien qu’on le fait aujourd’hui, les idées religieuses des Polynésiens, il n’eût même pas admis ce rapprochement, qui, ainsi que nous le prouverons bientôt, n’existe pas plus que l’identité des caractères physiques et du langage. •
Disons, d’ailleurs, que si R. P. Lesson trouvait que le cachet hindou était imprimé sur les hommes du rameau océanien (polynésien) et que tout indiquait qu’ils étaient par- tis du golfe de Siam et du Cambodge, il soulevait lui-même l’une des difficultés les plus grandes à cette provenance, car, disait-il avec raison, « il aurait dû rester quelques indices du passage des premiers émigrants indiens sur les îles tra- versées par eux, et cependant il n’en existe aucun. C’est ici, ajoutait-il, il faut bien l’avouer, que cette théorie est en dé- faut et que les faits nous abandonnent complètement. » Et il continuait en disant (2): «Peut-être, cependant, les Océaniens pourraient-ils être représentés, dans quelques-unes de ces îles, par cette belle race d’un blanc jaunâtre, mentionnée par des auteurs estimables, et qu’un état permanent d’hos- tilité a refoulée dans l’intérieur. Cette question est sans contredit bien épineuse ; et, quoique nous ne cherchions nullement à la résoudre, nous soumettons avec confiance le rapprochement qu’il est possible de faire de ce passage du savant docteur Levden, concernant les Dayaks, habitants de l’intérieur de Bornéo : « Les Dayaks ont un extérieur agréa-
(1) Voyage médical , p. 158.
(2) Voyage médical, p. 166.
il
4.
50
LES POLYNÉSIENS.
« ble et sont mieux faits que les Malais ; leur physionomie « est plus délicate ; le nez et le front sont plus élevés ; leurs « cheveux sont long-s, roides et droits. Leurs femmes sont «jolies et gracieuses. Ils ont le corps couvert de dessins « tatoués, etc., etc. » En un mot, ce tableau, peint à grands traits, est entièrement applicable aux Océaniens. »
Nous avons voulu citer ces lignes pour montrer d’où vient l’idée, si généralement adoptée dans ces derniers temps, que les Polynésiens ressemblent plus à certains ha- bitants de l’intérieur des grandes îles malaisiennes qu’aux Malais proprement dits. On va voir d’Urville s’en emparer d’abord et l’appuyer de ses propres observations faites pen- dant notre relâche, en juillet 1828, à l’île Célèbes ; puis, sui- vant son habitude, de Rienzi la répéter, et la plupart des ethnologues modernes l’adopter, notamment M. de Quatre- fages.
En résumé, R. P. Lesson a avancé le premier que les Po- lynésiens ne paraissent pas être les descendants des Malais, qui en diffèrent par presque tous les caractères ; et le pre- mier il a fait, entre les Daÿaks et les Polynésiens, le rap- prochement que nous allons voir adopter, faute de mieux, par tous ceux qui veulent absolument que les Polynésiens soient venus de l’Asie ou de la Malaisie, sans chercher à déterminer de quelle partie de l’Inde aurait pu provenir une pareille espèce d’hommes.
1826. — A peu près à la même époque que R. P. Lesson, mais après lui, puisqu’il le cite à chaque pas dans ses im- menses travaux (1), le savant Balbi attribua l’origine des grandes nations de la Malaisie (archipel indien), au Peuple inconnu qui, d’après Crawfurd, était venu occuper le premier l’île de Java.
Il reconnaissait deux branches principales parmi les na- tions sorties de ce Peuple inconnu : à la première apparte- naient, disait-il, les Javanais et les Malais; à la seconde tous
(1) Adrien Balbi, Introduction à l’atlas ethnographique du globe , in-8°, Paris 1826. — Rey et Gravier, Abrégé de géographie , etc., gr. in-8®5 Paris, 1833.
LES POLYNÉSIENS.
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les autres peuples de l’Océanie. De sorte qu’il admettait, lui aussi, l’origine commune de ces nations, et plus particuliè- rement la parenté des Javanais et des Polynésiens.
Mais, comme ce n’est que l’opinion de Crawfurd dont nous avons déjà parlé, sans le moindre témoignage nouveau en sa faveur, nous ne nous y arrêterons pas.
Ce que nous ferons seulement remarquer en passant, c’est que Balbi, tout en admettant la communauté d’origine ou de race des Polynésiens, d’une part, et des Javanais et Malais, de l’autre, établissait, le premier, par ses savantes études linguistiques, que c’était à tort qu’on les croyait parler une même langue : « Les assertions vagues de quelques voya- geurs, disait-il (1), quelques ressemblances trouvées entre les mots de vocabulaires imparfaits et la plupart inexacts, rassemblés à la hâte par les navigateurs, ont fait adopter aux géographes et aux philologues, même les plus savants, l’opinion banale que tous les nombreux peuples de race ma- laise parlent, depuis Madagascar jusqu’à l’île de Pâques, des dialectes d’une seule et même langue. L’infatigable Hervaz et le savant Adelung, ont entrepris en vain de dé- truire cette opinion ; il était réservé aux savants Leyden, Marsden, Raffles et Crawfurd de lever tous les doutes. »
Nous ne saurions dire jusqu’à quel point ces derniers écri- vains ont réussi à lever tous les doutes ; mais ce qu’il y a de bien certain, c’est que, malgré leurs efforts, malgré ceux de Balbi, de Rienzi et autres, la plupart des ethnologues mo- dernes persistent dans cette croyance banale, tant il est diffi- cile de se défaire d’une erreur à laquelle on s’est, pour ainsi dire, habitué avec le temps.
1826-1827. — N’oublions pas de dire encore qu’un savant naturaliste, dont on apprécie chaque jour davantage les travaux, Bory-St- Vincent, plaçait les Polynésiens, de même que les Malais et les Papua, dans ce qu’il appelait l’espè- ce neptunienne : cette espèce, essentiellement riveraine, occupait, depuis Madagascar, les bords occidentaux du
(1) Introduction à l’atlas ethnographique, p. 231.
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52 LES POLYNÉSIENS.
Nouveau-Monde jusqu’au Chili, et toutes les îles polyné- siennes.
La race malaie était, pour lui, la première race de cette espèce ; la deuxième, la race océanique (orientale), était formée par ce qu’on appelle aujourd’hui les Polynésiens ; enfin la race papoue (intermédiaire), formait la troisième.
Il donnait donc une origine commune à ces trois races. Seulement il ajoutait : « La race océanique paraît s’être séparée de la race malaise avant la connaissance des mé- taux, si toutefois, elle n’eût pas un berceau différent » (1).
Ces dernières lignes nous semblent écrites avec une pres- cience vraiment surprenante, puisqu’il regarde la Nouvelle- Zélande comme le lieu « d’où sortit cette race, pour s’étendre vers le Nord et dans tous les archipels de l’océan Pacifique que n’occupent pas des Mélaniens, des Papous, ou même des Siniques et des Hindous, qui ont pénétré aussi dans quelques parties de T Océanique » (2).
Les lignes suivantes, que nous citons encore, confirment cette assertion et établissent qu’il plaçait bien à la Nouvelle- Zélande le foyer d’origine des Polynésiens (3) : a II est, au reste, dit-il, assez remarquable qu’en cherchant l’origine des habitants de ce qu’on appelait naguère encore les îles de la mer du Sud, tantôt chez les Indiens, tantôt chez les Chinois, tantôt ailleurs, personne ne l’ait supposée améri- caine. L’habitude où l’on était de peupler le Nouveau-Monde avec des enfants du patriarche Seth, ne l’a sans doute pas permis. Une telle opinion pourrait cependant se soutenir tout comme une autre. En attendant qu’on nous en prouve la possibilité, nous continuerons à reconnaître le point d’où s’irradia la race océanique dans la Nouvelle-Zélande. »
On a vu précédemment que cette opinion de l’origine américaine des Polynésiens avait elle- même été soutenue déjà par quelques auteurs.
(1) L'homme , vol. I, p. 273.
(2) Ibid , p. 298.
(3) Ibid , p. 314, note.
.LES POLYNÉSIENS.
1829-1830. — Vers cette époque parut la première édition du voyage de Beechey, ouvrage sur lequel, pour la ques- tion qui nous occupe, il n’y a que fort peu de chose à dire, parce que le savant navigateur, qui donne de si curieux détails sur les îles de corail, parle à peine de la provenance des Polynésiens.
11 n’agite en effet cette question qu’un instant en di- sant : (1) « Ça été jusqu’à présent matière à conjecture que de savoir comment des îles, si éloignées de deux grands continents, ont reçu leurs habitants. La grande analogie du langage, du culte religieux, des coutumes, des manières et des traditions des habitants de ces îles, comparés à ceux des Malais, ne laisse pas douter que de fréquentes émigrations ont eu lieu de la Malaisie. Aussi regardons-nous naturelle- ment cette contrée comme le berceau des Polynésiens. Ce- pendant la difficulté d’expliquer comment les migrations ont pu venir de si loin, contre les vents et les courants, sans navires mieux équipés que ceux qu’ils possèdent, a fait douter de lapossibilité de cette provenance, et cette objection a tellement influencé l’esprit de quelques auteurs, qu’ils ont eu recours à la route détournée, à travers la Tartarie, en traversant le détroit de Behring et sur le continent améri- cain, pour faire arriver les émigrants à un point d’où ils pussent être conduits, par le cours des vents ordinaires, aux terres polynésiennes. Mais si cela avait eu lieu il y aurait une plus grande ressemblance entre les Américains et les habitants de la Polynésie. » Et il ajoute : « Tous ont admis que des migrations ont eu lieu entre les îles et qu'elles ont encore lieu, dans quelques circonstances rares, mais qu’elles n’ont eu lieu que dans une direction seulement, et qu’enfin elles ont toujours été favorables à l'opinion que les migra- tions venaient de l’Est. »
C’est après cela qu’il cherché à démontrer, par un fait bien souvent cité depuis lors, que la direction des vents
(l) Narrative of a voyage to the Pacific and Beering's strait, per - formed in His M. Blossorn , under the command of Cap. S. W. Bee- chey fin the years 182S , 26-27-28. Nouv. édit. 2 vol — London, 183], 1. 1, p. 252.
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alisés ne s’oppose nullement à la migration de l’Ouest vers l’Est, attendu que les vents alisés sont remplacés, pendant deux ou trois mois de Tannée, par les vents de la mousson d’Ouest.
Il conclut de cet exemple, sur lequel nous aurons néces- sairement à revenir plus tard, que de pareils cas ont dû se présenter souvent, et suffire pour peupler toutes les îles Polynésiennes : il est donc disposé à admettre le peuple- ment de ces îles par la seule voie des entraînements in- volontaires.
En somme, le fait observé par Beecliey vient corroborer les observations faites pour la première fois par La Pérouse, et renouvelées si souvent depuis par Dillon, J. Williams, de Bovis, etc., comme on le verra bientôt.
On sait que le Blossom , navire commandé par Beechey, quitta l’Angdeterre en mai 1825, cinquante -cinq jours après le retour de la Coquille en France, et qu’il ne rentra que trois ans et demi après, ayant fait plusieurs découvertes dans les îles Paumotu.
Ainsi que nous le ferons voir, quand nous parlerons de l’île de Pâques, Beecliey, comme d’autres l’avaient fait avant lui, croyait que les statues colossales trouvées dans cette île étaient dues à une race d’hommes, différente de celle qui l’occupe aujourd’hui, race qui aurait disparu à la suite de quelque cataclysme. Mais cela ne tenait probablement qu’à ce qu’il n’avait pas examiné avec assez d’attention la nature de ces statues.
1830-1831. — En 1826, d’après les ordres de l’empereur Alexandre, l’amirauté russe expédia dans la mer du Sud deux corvettes, le Môller et le Seniavine , pour lever le plan de la partie des côtes de l’Asie et de l’Amérique apparte- nant alors à l’empire russe. L’expédition fut mise sous les ordres du capitaine Lütke, et C. H. Mertens lui fut at- taché comme naturaliste.
La traduction de ce voyag*e en français aurait seule été publiée, sur le manuscrit original, par le conseiller d’Etat Boyé, et imprimée chez Didot* frères. C’est ce qui semble
LES POLYNÉSIENS, 55
résulter des explications du compilateur de Rienzi, qui en cite de nombreux extraits dans son Océanie (1).
On voit, par ces extraits, que le capitaine Lütke regar- dait les Carolins comme les descendants des Hindous. Or, comme il trouvait, avec de Chamisso, que les Carolins avaient la plus grande conformité avec les Polynésiens, il donnait donc aux uns et aux autres une même origine, celle de l’Inde. Voici, du reste, ses propres paroles : « Les Caro- lins descendent d’un peuple chez lequel la civilisation avait déjà fait de grands progrès, d’un pays commerçant et navi- gateur, et ici, la vraisemblance indique, de nouveau, la race hindoue, passionnée pour les voyages, plutôt que les Chi- nois et les Japonais, qui ne quittent point leurs foyers. (2) » Mais ce n’était qu’une erreur, qui n’a point échappé à de Rienzi lui-même, comme on Ta vu, quand nous avons cher- ché à préciser le lieu d’origine des Carolins.
Inutile donc de nous arrêter plus longtemps ici à cette opinion du navigateur russe. Mais ce que nous devons faire remarquer, c’est celle émise par son naturaliste, Mertens, contre la possibilité d’une provenance malaise des Carolins : « On a ordinairement compris, dit-il, les habitants des îles Carolines sous le nom général de race malaise ; mais il ne faut qu’un coup-d’œil pour les distinguer des véritables Malais qui habitent les îles des Indes et les Philippines. (3) »
Ainsi, voilà déjà deux naturalistes compétents, Lesson et Mertens (4), niant la possibilité de la descendance malaise
(1) Océanie , t. II, pages 114, 130, 135, 156, etc. : ouvrage publié en 1833. Des extraits plus nombreux sont cités par d’Urville, dans son Voyage pittoresque : Art. Ualan, Iles Carolines, publié en 1835 : voir t. II, p. 463.
(2) Océanie , t. II, p . 219.
(3) Mémoire sur l'archipel des Iles Carolines , particulièrement sur les îles basses , inséré dans la Bibliothèque universelle , 1834 et 1835. C’est le seul travail que Mertens ait pu donner, sa mort étant survenue le 17 septembre 1830, un an environ après le retour du Môller et du Seniavine en Europe.
(4) Lesson était à Ualan en 1824, Mertens en 1828.
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LES POLYNÉSIENS.
des Polynésiens, et l’on va voir d’Urville la mettre égale- ment en doute dans son Mémoire sur les îles du Grand- Océan. Plus tard, on verra un savant missionnaire anglais faire de même, à propos des Nouveaux-Z élan dais.
1829. — Ici, par ordre de date, se présente Ellis, dont les Recherches ont étépubliées, comme on sait, en 1829 (1).
Cet écrivain, si ingénieux et si facile dans les explications qu’il donne du peuplement de la Polynésie, ne se contente pas, en effet, de l’Amérique, il fournit en même temps pres- que autant de témoignages en faveur d’une origine malaise.
Or, pour lui, qu’ils vinssent de l’Amérique ou de la Malai- sie, les ancêtres des Polynésiens étaient d’origine asiatique : un missionnaire ne pouvait guère penser différemment.
Comme nous avons déjà longuement exposé sa collection d’opinions, surtout en parlant de la théorie de la provenance américaine, nous n’insisterons pas davantage sur la ma- nière de voir du savant anglais à ce sujet.
Nous arriverons de suite à l’illustre marin français qui a le mieux fait connaître la Polynésie par ses écrits et par ses nombreux voyages.
1831-1834. — On sait que Dumont d’Urville, imitant ses devanciers, s’est borné à reconnaître deux races en Océanie : Il appelait ainsi l’ensemble des îles, grandes ou petites, éparses sur la surface du Grand-Océan, nommé par diffé- rents navigateurs Océan Pacifique.
La première race était formée par ce qu’on a appelé, depuis lui, les Polynésiens (2), c’est-à-dire par des hommes auxquels il donnait une taille moyenne, un teint d’un jaune olivâtre plus ou moins clair, des cheveux lisses, le plus souvent bruns ou noirs, avec des formes assezrégulières, des membres bien proportionnés, offrant du reste presque autant de nuances diverses que la race blanche d’Europe.
La seconde race, par des hommes d’un teint très rembruni, souvent couleur de suie, quelquefois presque aussi noir que celui des Cafres, aux cheveux frisés, crépus, floconneux,
(1) Polynésian rescarches, 2 vol. in-8°. — London 1829.
(2) Mémoire sur les îles du Grand Océan , p. 3.
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mais rarement laineux (1), avec des traits désagréables, des formes peu régulières, les extrémités souvent grêles et difformes, offrant enfin dans leur couleur, leurs formes et leurs traits, tout autant de variétés que l’on peut en obser- ver parmi les nombreuses nations qui habitent le continent africain et constituent la race éthiopienne de la plupart des auteurs.
On sait également que l’Océanie a été partagée par lui en quatre divisions principales et fondamentales : 11 a appelé la première, ou Océanie orientale, Polynésie, en limitant l’acception de ce mot aux peuples qui reconnaissent le tapu et parlent une même langue ; le nom de Micronésie est celui qu’il a donné aux populations des îles Carolines, Mariannes etPelew, occupant ce qu’il appelle l’Océanie boréale ; il a laissé à son Océanie occidentale le nom de Malaisie que R. P. Lesson lui avait donné ; et il a enfin formé son Océa- nie australe par la grande île de la Nouvelle-Hollande, et toutes les terres qui l’environnent, jusqu’aux limites de la Micronésie et de la Polynésie : il lui a donné le nom de Mélanésie, et il a appelé ses habitants Mélanésiens, à l’instar de Bory-St- Vincent qui les avait appelés avant lui Mêla- niens.
Nous ne croyons pas avoir besoin de tracer ici les limites que d’Urville a données à chacune de ces divisions ; on peut les voir dans son « Mémoire sur les îles du Grand Océan. » Nous aurons d’ailleurs plus d’une fois l’occasion de revenir plus tard sur ce sujet.
En somme, d’Urville n’admettait donc que deux races en Océanie. L’une noire, regardée par lui comme la première occupante du sol ; l’autre plus claire, se divisant en deux branches qu’il a appelées Polynésienne et Micronésienne, et dont la première occupait l’Océanie orientale, la deuxième l’Océanie boréale.
La race plus claire n’était, suivant lui, qu’une race de
(1) Après avoir dit, p. 3 « rarement laineux », il dit, p. 4 : «Quel- quefois presque laineux, avec un nez épaté, une grande bouche, etc, »
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LES POLYNÉSIENS.
conquérants, provenant de l’Ouest, et, pour mieux préciser, de ce qu’il a appelé l’Océanie occidentale, c’est-à-dire de la Malaisie. C’est ce que prouve la citation suivante (1) : « Nous n’hésitons pas à croire que les Polynésiens sont arrivés de l’Occident et même de l’Asie ; mais nous ne croyons point qu’ils soient des descendants des Hindous. Ils ont eu proba- blement une origine commune avec eux, mais les deux nations étaient déjà séparées depuis longtemps quand une d’elles alla peupler l’Océanie. » Ce qui ne l’a pas empêché, quelques années plus tard, comme nous l’avons déjà dit, d’adopter l’hypothèse de R. Forster, qui les faisait venir d’un continent submergé, situé dans le Sud-Est de la Polynésie, mais peuplé, il est vrai, par l’Asie, avant sa submersion.
Toutefois, d’Urville n’admettait pas que les Polynésiens fussent une colonie de Malais, comme on le croit générale- ment, tant il y avait pour lui de différence dans les carac- tères physiques ; c’est à peine même si, sous le rapport linguistique, il avait pu découvrir cinq mots malais de plus que les 55 déjà rencontrés en Polynésie par Martin, l’auteur du voyage de Mariner. « Sans aucun doute, disait-il (2), ces deux nations ont eu jadis des relations ensemble. De longues recherches ont fait découvrir environ 60 mots (3), qui sont évidemment communs entre les deux langues, et c’en est assez pour attester d’anciennes communications ; mais il y a trop de différence dans les rapports physiques, pour que l’on puisse supposer que les Polynésiens ne soient qu’une colonie mai aise. » Et il ajoute : « Si la langue des
(1) Mémoire sur les îles du Grand Océan, p. 16.
(2) Mémoire , p. 17.
(3) Nous avons déjà montré qu’il n’y a même pas 60 mots d’ori- gine malaie en Polynésie ; et d’Urville reconnaît que Martin en avait d’abord indiqué 55. On sait que ce sont les mots malais trou- vés en Polynésie, qui avaient surtout porté le rédacteur du voyage de Marchand à conclure que les Polynésiens étaient de même race que les Malais, qu’ils avaient une même origine et qu’ils avaient eu jadis des communications; mais il ne concluait pas pour cela qu’ils en descendaient, au contraire.
LES POLYNÉSIENS.
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Alfourous de Célèbes présentait pins de rapports avec le Polynésien que le Malai lui-même, je ne balancerais pas à croire que Célèbes a été l’un des berceaux de la race Poly- nésienne, ou du moins l’une des stations principales dans sa marche de l’Ouest vers l’Est. »
Néanmoins, tout en disant que les Polynésiens différaient trop des Malais pour être leurs descendants, d’Urville trou- vait qu’il y avait de grands traits de ressemblance entre les langues polynésienne, malaie etmadécasse (1). C’est ainsi qu’on lit dans le texte du voyage de Y Astrolabe (2), à propos de la languie des Nouveaux-Zélandais : « Il est certain que le Malai nous a paru être la languie la plus rapprochée du Nouveau-Zélandais, et il est incontestable que l’une des languies a reçu de l’autre certains mots par des communi- cations d’une date déjà bien éloignée. Cependant, faisait-il remarquer lui-même, le nombre des mots vraiment com- muns aux deux langues est beaucoup moindre qu’on ne le pense généralement. Sur plus de 1500 mots cités dans la grammaire anglaise de M. Kendall et Lee, je n’ai guère pu en trouver plus de cinquante qui appartiennent réellement au Malai : or, c’est à peine 1 sur 30. »
Et c’est après cela qu’il ajoutait (3) : « De fortes présomp- tions donnent lieu de croire que des îles malaises sortirent primitivement les hardis navigateurs qui prirent possession des deux premières divisions de l’Océanie : Polynésie et Micronésie. »
11 n’y a donc pas à en douter, c’était, dans son Mémoire du moins, à la Malaisie qu’il attribuait l’origine des Polyné- siens, et il disait, en parlant des Micronésiens : « Suivant nos conjectures, ce serait aux habitants des Philippines qu’ils pourraient se rapporter, et leur première patrie doit être dans les îles Luçon et Mindanao. » Mais nous ne re- viendrons pas sur ce que nous avons dit à ce sujet, en par- lant des îles Carolines.
(1) Philologie , 2e vol., p. 263.
(2) P. 564. .
(3) Mémoire , p. 6.
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LES POLYNÉSIENS.
« Les hommes d’une teinte : plus claire appartiennent, disait-il encore (1), à une race de conquérants qui, prove- nant de l’Ouest, se répandit peu à peu sur les îles de l’Océa- nie et y fonda des colonies plus ou moins considérables. Souvent elle expulsa ou détruisit complètement les premiers possesseurs du sol. D’autrefois les deux races vécurent en- semble en bonne intelligence et leurs postérités se confon- dirent par des unions multipliées. Enfin il put arriver que les étrangers trouvèrent la place encore vacante. De là cette foule de nuances diverses qui caractérisent les habitants de chaque archipel, sans compter celles qui ont eu pour cause les climats, les habitudes, le régime alimentaire, en un mot les circonstances dues aux localités. »
Quant à la race noire, d’Urville lui donnait pour ber- ceau la Nouvelle-Hollande et toutes les terres qu’il a appe- lées Mélanésie ; c’est cette race, avons-nous dit, qu'il consi- dérait comme la première occupante.
Voici ses propres paroles (2) : « Nous devons déclarer que nous considérons la race noire comme celle des vérita- bles indigènes, au moins de ceux qui ont occupé les premiers le sol de l’Océanie. » Et, plus loin, il répète : a Nous devons ajouter qu’à notre avis la race mélanésienne dût occuper dans le principe la plupart des îles de l’Océanie. »
C’est à cette occasion qu’il dit : « On observe encore au- jourd’hui à Taïti, dans les basses classes, des individus qui, pour la couleur, les formes et les traits du visage, se rap- prochent beaucoup du type mélanésien. Cook trouva même à Taïti une tradition qui constatait qu’une tribu entière de noirs très féroces vivait dans les montagnes de l’île, peu de temps avant son arrivée. C’était probablement les tristes débris des primitifs possesseurs du sol, et ces hommes du peuple, dont nous venons de parler, sont des métis issus du mélange des vaincus avec la race conquérante. » Ailleurs nous ferons voir que cela n’est g'uère qu’un conte.
En parlant des habitants de plusieurs îles des Paumotu :
(1) Mémoire , p. 3.
(2) Mémoire , p. 3 et 15
LES POLYNÉSIENS. 61
« Ils ne paraissent être, disait-il encore, qu’une race mixte due à un semblable mélange. »
Enfin, le même observateur soupçonnait que les Papous de Dorey, à la Nouvelle-Guinée, étaient arrivés récemment des régions occidentales, et peut-être, disait-il, des îles Andaman, de Ceylan, ou même de Madagascar.
Il résumait ainsi son opinion : (1) « Il est facile devoir que je n’admets point cette multitude de races adoptée par quelques auteurs modernes. Revenant au système simple et lucide de l’immortel Forster, si bien continué par Chamisso, je ne reconnais que deux races vraiment distinctes dans l’Océanie, savoir : la race mélanésienne, qui n’est elle-mê- me qu’un embranchement de la race noire d’Afrique, et a race polynésienne, basanée ou cuivrée, qui n’est qu’un ra- meau de la race jaune, originaire d’Asie.
a Et qu’on me permette d’observer, en passant, que je ne vois sur toute la surface du globe, dans l’espèce humaine, que trois divisions ou coupes qui me paraissent mériter le titre de races vraiment distinctes : la première est la race blanche, plus ou moins colorée en incarnat, qu’on suppose originaire des environs du Caucase, et qui occupa bientôt toute l’Europe, d’où elle s’est ensuite répandue sur toutes les parties du globe. La seconde est la race jaune, suscepti- ble de prendre diverses teintes cuivrées ou bronzées : on la suppose originaire du plateau central de l’Asie, et elle se répandit de proche en proche sur toutes les terres de ce continent, sur les îles voisines, sur celles de l’Océanie, et même sur les terres d’Amérique, en passant par le détroit de Behring. La troisième est la race noire, qu’on suppose originaire de l’Afrique, qu’elle occupe dans sa majeure par- tie, et qui se répandit aussi sur les côtes méridionales de l’Asie, sur les îles de la mer des Indes, sur celles de la Ma- laisie et de l’Océanie. »
En résumé, comme presque tous les ethnologues, d’Ur- ville ne reconnaissait donc que deux grandes races en Océanie, la jaune et la noire. Que les émigrants allant peu-
(l) Mémoire , p. 18.
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pler l’Océanie fussent de race noire ou de race jaune, c’é- tait toujours de l’Asie qu’il les disait sortis, c’est-à-dire de l’Ouest (1). Par conséquent il admettait alors les migrations d’Ouest en Est, avec Forster et tous les partisans de cette opinion que nous avons cités ; mais le seul témoignage qu’il apportait à l’appui de ce qu’il dit, c’est que « les hom- mes habitant l’intérieur de l’île Célèbes lui ont paru être ceux qui ont le plus de rapport avec la race polynésienne, dans la Malaisie. » Ce fait est véritablement bien remarqua- ble, et il avait déjà été remarqué, ainsi qu’on l’a vu, par R. P. Lesson, à l’occasion des Dayaks de Bornéo.
La race noire était, pour d’Urville, la première occupante de toutes les îles, et la race jaune une race de conquérants, produisant, à Tahiti et aux Paumotu particulièrement, par son mélange avec la première, une race mixte ou de métis.
Pas plus, du reste, que R. P. Lesson et Moërenhoüt ne l’avaient fait, il ne croyait que les Polynésiens fussent des Malais, mais il était tout disposé à les considérer comme des Malaisiens de Célèbes, surtout si l’on venait à recon- naître que la langue des Alfourous de Célèbes ressemble plus au Polynésien qu’au Malai lui-même.
Si nous avons tenu à donner in-extenso les opinions de d’Urville à ce sujet, c’est qu’elles sont celles qui, en raison de son autorité, ont été adoptées par presque tous les ethno- logues modernes. Mais nous avons, dans notre chapitre relatif aux populations malaisiennes, fourni assez de don- nées pour que le lecteur puisse juger lui-même notre pro- pre appréciation. Nous ne reviendrons donc pas ici sur ce que nous avons dit alors (2).
Comme on le voit, c’est à d’Urville, après La Pérouse, que revient l’idée que les Polynésiens étaient une race de conquérants, idée qui a été généralement adoptée, quoi® qu’elle ne soit guère démontrée, ainsi que nous le prouve-
(1) On a vu pourtant qu’il avait fini par adopter la croyance d’un continent submergé dans l’Est.
(2) Voy. 1er vol., ch. III, p. 249, 255, 259, 268, etc.
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rons quand nous parlerons des habitants des îles Fiji. C’est à lui aussi qu’est due l’opinion que tous les Mélanésiens ne sont que des Australiens, puisqu’il donne la Nouvelle- Hollande pour berceau à toute la race noire. Cette asser- tion, nous le savons, n’est pas admissible. La chevelure des Australiens diffère de celle des autres Mélanésiens ; elle est généralement lisse, au lieu d’être crépue ou laineuse comme celle de ces derniers, et nous avons montré que, aujour- d’hui du moins, il y a plus d’une espèce d’hommes en Australie, contrairement à l’opinion soutenue par la plupart des écrivains et particulièrement par le continuateur de Péron, le savant commandant de Y Uranie, Louis de Frey- cinet, qui, l’un des premiers., a observé avec soin les habi- tants de l’Australie.
Quant à la croyance de Forster, adoptée par d’Urville, que la race mélanésienne a été la première occupante de la plupart des îles de l’Océanie, on verra plus tard que rien n’est moins démontré pour la Polynésie proprement dite, et que quelques autres assertions de d’Urville, telle, par exemple, que le métissage des Polynésiens, n’ont pas plus de fondement.
Ajoutons que, dans une note qui termine son Mémoire sur les îles du Grand-Océan , et destinée à appuyer les grandes divisions de l’espèce humaine admises par G. Cuvier, Du- mont d’Urville dit, — ce qui prouve peut-être un peu qu’il n’a- vait pas lu, avec autant d’attention qu’il l’avance, l’ouvrage de Bory-St-Vincent: — « Après avoir composé cet écrit, j’ai relu avec attention l’article publié en 1825 par M. Bory-St-Vin- cent sur Y1 Homme, et, pour la première fois, j’ai vu que M. Cuvier ne reconnaissait que trois variétés dans l’espèce humaine, auxquelles il donne les noms de caucasique ou blanche, mongolique ou jaune, éthiopique ou nègre. Il est assez remarquable que douze années d’études et d’observa- tions, et près de soixante mille lieues parcourues sur la surface du globe, m’aient ramené aux opinions que le célè- bre physiologiste avait adoptées depuis longtemps, sans que j’eusse connaissance des écrits où il les avait consignées. Seulement si, comme l’avance M. Bory, M. Cuvier ne sait
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à laquelle des trois races rapporter les Malais, les Améri- cains et les Papous, je ne balancerai pas un moment à rap- porter les deux premiers peuples à la race jaune, et les Pa- pous à la race noire. »
1834.— Après d’Urville, et presque dans le même moment, l’origine asiatique des Polynésiens fut soutenue par le mis- sionnaire écossais Dunmore Lang (1) : non-seulement il admit que les migrations s’étaient effectuées del’O. versl’E., mais de plus, comme on l’a déjà vu, que l’Amérique elle- même avait reçu ses premiers habitants de la Polynésie, d’abord peuplée par les Malais. « Je connais, disait-il (2), toutes sortes de raisons pour croire que la population amé- ricaine est tenue originairement de l’Asie, non, comme on le croit communément, par la route des îles Aleutiennes et le détroit de Behring, mais par les îles de la mer du Sud, et à travers la vaste étendue de l’Océan Pacifique. » Nous avons précédemment montré que les raisons invoquées par le docteur Lang, pour soutenir sa thèse, n’avaient pas l’impor- tance qu’on leur avait attribuée ; nous nous bornerons donc ici à cette courte citation, qui suffit d’ailleurs à prouver que le missionnaire écossais était d’un avis tout-à- fait opposé à celui du missionnaire Ellis, défenseur de l’origine amé- ricaine des Polynésiens, et qu’il devait être nécessairement un chaud partisan de l’origine asiatique.
Le R. Lang se basait, pour démontrer cette origine des Polynésiens : sur l’analogie existant entre les Malais et les Polynésiens, quoiqu’il n’y eût cependant, disait-il, qu’une trentaine de mots semblables dans leur langue; sur la similitude d’un grand nombre d’usages entre les Polyné- siens et les Asiatiques ; et particulièrement sur la ressem- blance des idoles polynésiennes avec celles de l’empire Birman. Ces rapprochements sont assez maigres, comme on le voit, et comme on le verra encore mieux quand nous éta- blirons qu’il n’y a de ressemblances ni dans les caractères
(1) View of the origin and migrations of the Polynésian, etc., by Dunmore Lang. — London, 1834.
(2) Quvr. cité, p. 86.
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physiques, ni dans le lançage et les usages de deux peu- ples, ni dans leurs croyances religieuses, etc.
Après avoir admis l’origine malaise ou asiatique, le Dr Lang, finissant par trouver, comme Marsden Pavait déjà fait, qu’il aurait été impossible aux Polynésiens de franchir la barrière malaise pour se rendre en Océanie, sans y laisser une plus profonde trace de leur passage, crut préférable d’admettre que les Polynésiens provenaient de la Tartarie Chinoise (1). Sur quoi s’appuyait-il pour
(1) Nous croyons devoir citer ici l’opinion émise plus récemment par l’amiral Jurien de la Gravière. (Voyage de la corvette la Bayon- naise, t. I, p. 396, note. 3e édit. 1872).
« On s’est beaucoup préoccupé, il y a quelques années, de l’ori- gine des premiers émigrants qui formèrent le noyau des popula- tions indigènes de l’Océanie. Des systèmes diamétralement oppo- sés se trouvèrent en présence. On supposa donc que, partis des bords du continent américain, ils avaient été successivement por- tés d’île en île par les vents alisés jusqu’aux extrêmes rivages des Philippines ; mais diverses considérations puisées dans une obser- vation plus exacte des coutumes, du langage, considérations que M. Dunmore Lang sut présenter avec beaucoup d’habileté, ont fait abandonner définitivement cette hypothèse. Fondant son opi nion sur quelques phrases échappées à La Peyrouse et sur les perturbations auxquelles sont soumis les vents alisés dans le voi- sinage de l’équateur, M. Eunmore Lang voulut établir la possi- bilité d’une colonisation qui se serait avancée graduellement de l’Ouest vers l’Est, des rivages de la Malaisie aux côtes de l’Améri- que. En notre qualité de marin, nous ne pouvons admettre une hypothèse, appuyée sans doute de raisons très savantes et très ingé- nieuses, mais contre laquelle proteste notre expérience person- nelle. Cinq fois, dans le cours de notre campagne et dans des saisons très différentes, nous avons navigué non loin de l’équa- teur, entre le 110* et le 160e degré de longitude. Nous croyons pouvoir affirmer que cette navigation eut été complètement im- praticable pour les navigateurs primitifs, qui, suivant M. Dun- more Lang, l’auraient accomplie jadis dans leurs frêles pirogues. 11 nous semble que si les îles de la Polynésie n’ont point été, comme on l’avait pensé d’abord, peuplées par des émigrations fortuites, s’avançant dans les mers intertropicales, de l’Est à l'Ouest, elles ont dû l’être par des barques isolées ou des flottilles que les tempêtes des mers boréales avaient entraînées vers l’Orient ou vers le Sud. Car il est, suivant nous, de toute impossibilité que le mouvement de colonisation ait eu lieu sous Féquateurde l’Ouest
5,
n
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cela ? Sur ce qu’il existe, disait-il, un langage de cérémo- nie dans l’Indo-Chine, la Malaisie et la Polynésie, et qu’il y a des analogies grammaticales entre le Chinois et le Polynésien. Or ces analogies grammaticales se bornent, d’après lui-même, aux mots identiques 'long et Tonga , qui signifient respectivement l’Est en Chinois et en Poly- nésien. On sait en effet que le mot Tung , en Chinois, signifie l’Est ; mais le mot Tonga est-il chinois comme il l’avance ? nous l’ignorons ; ce que nous savons seulement, c’est, comme nous le montrerons, qu’on ne s’accorde pas sur sa signification à la Nouvelle-Zélande, où il est plus spéciale- ment employé comme nom de vent. M. Lang, du reste, au- rait pu ajouter que l’on trouve en Chine plusieurs autres mots identiques à ceux des Polynésiens, tels que Tn, tète, m/ia, fleur, etc. ; de même qu’en Cochinchine où le mot Ku est le nom donné au chien qui, en Polynésie, ou mieux à la Nouvelle-Zélande, est appelé Kuri .
Ces analogies sont évidemment peu nombreuses ; il serait
à l’Est. On ne saurait oublier d’ailleurs que plusieurs fois des ba- teaux japonais, emportés loin des côtes par les ouragans qui désolent les rivages de Matsmaï, de Niphon ou des Kouriles, sont venus atterrir, tantôt aux Philippines, tantôt au Kamtschatka, quelquefois même aux îles Sandwich. Nous inclinerions à croire que les peuples de l'Océanie, que ceux même du continent améri- cain, ont eu pour ancêtres quelques-uns de ces membres égarés de la famille mongole, et c’est dans les steppes fécondes de l’Asie centrale, plutôt que dans les piaines de l’Hindoustan, que nous se- rions tenté de placer leur berceau. »
Il avait dit ailleurs dans son texte : « On serait tenté de recon- naître dans les îles Mariannes, ainsi échelonnées du 13e au 20e degré vers le Nord, autant de degrés naturels par lesquels ont dû descendre les émigrations japonaises ou mongoles, des bords de l’Asie septentrionale jusqu’aux groupes occidentaux de l’Océanie. Il est certain que le régime des vents qui régnent dans l’Océan Pacifique rapproche les îles Mariannes des côtes du Japon, tandis que ces mêmes vents les placent, pour ainsi dire, hors de la portée des naturels de la Malaisie. »
On a vu quelle était à ce sujet l’opinion de R. P. Lesson, tou- chant plus particulièrement les Carolins, et nous nous bornerons à y renvoyer le lecteur.
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certainement plus logique, pour le mot tonga du moins, s’il n’est pas chinois, de l’attribuer à l'entraînement de quelque canot polynésien jusque dans ces contrées. Aux orientalistes seuls, du reste, appartient la solution de cette question ; mais, en attendant, ce que l’on sait, c’est que Marsden dit, dans son dernier ouvrage, publié en 1834 (1), qu’il est impossible de trouver un arrangement grammatical entre le Polynésien et aucune languie des continents les plus rapprochés. Aussi regarde-t-il le Polynésien com- me original, en ce sens que son origine est dans cet état d’obscurité au-delà duquel on ne peut tracer aucune ligne de dérivation ou de connexion. C’est ce qui a fait dire par M. Jules Garnier (2), avec raison, quoiqu’il n’en ait guère tenu compte plus tard, que « cette assertion catégori- que de Marsden semble montrer que le peuple polynésien, protégé de tous côtés par d’infranchissables barrières natu- relles, n’a jamais pu, aux temps anciens, être envahi par d’autres peuples, pendant que lui, au contraire, s’écou- lait peu à peu vers l’Occident, semblable à un ruisseau que les eaux de la mer ne peuvent remonter, mais qui descend constamment vers elles. » On verra plus tard combien ce mot « descendre » était juste. Nous ferons voir, en effet, que le peuple polynésien, d’après les traditions elles-mêmes, au lieu de venir de l’Ouest ou de l’Est directs, s’est dirigé, ou est descendu, comme le disent les traditions, du Sud vers le Nord, ou mieux du Sud-Ouest vers le Nord-Est. Ici, il doit suffire défaire cette remarque qui, à notre avis, est de laplus haute importance pour la question que nous cherchons à résoudre.
Après cela, inutile sans doute de dire que l’analogie trou- vée par M. Lang dans les langages cérémoniels de l’Indo- Chine, de la Malaisie et de la Polynésie, n’existe qu’incom- plétement, ou pour mieux dire, n’existe pas du tout dans la dernière contrée comparée aux deux premières ; car s’il a existé, il a tout- à-fait disparu aujourd’hui, et il semble
(1) Miscellaneous Works , p. 5.
(2) Mémoire sur les Migrations polynésiennes , p. 39.
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résulter de nos recherches que ce langage, compris seule- ment par les prêtres et les chefs, n’était que l’ancien langage des ancêtres ou premiers émigrants partant de l’Hawahiki. Nous essaierons de démontrer ultérieurement que ce langage n’était bien probablement que la langue maori ancienne.
En somme, on peut dire que, comme tous ses confrères, le missionnaire Lang appuie surtout sa croyance en une origine asiatique des Polynésiens et des Américains, sur les traditions bibliques, et que les autres raisons, données par lui pour étayer cette croyance, ont peut-être moins d’impor- tance encore que toutes celles de ses devanciers. Il en est pour ainsi dire de même, comme on l’a vu, des raisons ■qu’il a invoquées pour soutenir que l’Amérique a été peu- plée par l’Asie et par des émigrants traversant la Polynésie, au lieu de passer, comme le dit Ellis, par le détroit de Behring.
1836. — En 1836, parut la compilation de Rienzi, intitulée Océanie pittoresque , dans laquelle on voit que l’auteur était partisan, lui aussi, de l’origine malaisienne des Polyné- siens (1).
De Rienzi, au lieu des deux racés admises par tous ses prédécesseurs, en comptait quatre bien distinctes en Océa- nie : La Malaise, la Polynésienne ou Daya, PEndamène et la Papoua. Toutes, suivant lui, avaient eu pour berceau l’île de Bornéo.
Pour lui, les Polynésiens n’étaient donc que des Dayaks, et, comme d’Urville, c’est avec les Bouguis de Célèbes qu’il leur trouvait le plus de ressemblance. Cette opinion, on l’a déjà vu, était celle de R. P. Lesson pour les Dayaks eux- mêmes (2). En outre des habitants de Célèbes, de Rienzi
(1) Univers Pittoresque. Océanie , 3 vol. par Domeny de Rienzi, 1836, Firmin Didot. — p. 303 et suiv.
Nous avons vu précédemment que de Rienzi avait, dès le 17 décembre 1831, lu à la Société de géographie le mémoire où il établissait les nouvelles divisions de l’Océanie, tandis que celui de d’Urville, daté du 27 décembre 1831, ne parut que quelques jours plus tard, le 5 janvier 1832.
(2) A la page 27 de sa Mastologie méthodique , il dit, en parlant
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regardait ceux des Philippines, et même ceux des Palaos, comme appartenant aussi à la race daya.
C’était, d’après lui, la race noire endamène qui avait « vraisemblablement » formé la population primitive de l’Océanie (1). Il pensait qu’elle avait été chassée de Bornéo par la race papua et que celle-ci, à son tour, avait elle-même été chassée par la race malaise.
Pour lui, la Nouvelle-Guinée avait été le foyer des Méla- nésiens, quoique cette race fût venue primitivement, disait- il, de Bornéo, de même que toutes les autres races. On a déjà vu précédemment que Forster plaçait aussi le foyer de la race noire océanienne dans l’ile de la Nouvelle-Guinée. Il disait enfin qu’après avoir été chassée de la Nouvelle- Guinée par les Papua, la race endamène s'était réfugiée à la Nouvelle-Hollande (2).
En somme, pour de Rienzi, c’étaient ces quatre races qui, par leur croisement, avaient donné naissance à un cer- tain nombre de variétés ; mais toutes avaient eu Bornéo pour foyer primitif. C’est de cette île, regardée par lui comme Yofficina gentium de l’Océanie, qu’étaient sortis la langue et les peuples polynésiens, les langues et les peuples de l’Océame occidentale et australe.
Ce qui prouvait, disait-il, que le Daya était la langue mère du Polynésien, c’est qu’il y avait trouvé une centaine de mots polynésiens : pour appuyer son opinion, il ren- voyait à un tableau de 21 langues de l’Océanie dressé par lui. Or, que démontre ce tableau ? Que c’est surtout par les noms de la numération que les Dayaks, comme les Battaks, les Bouguis les Tagaîs, etc., se rapprochent des Ha- waiiens, des Tahitiens, des Maori et autres Polynésiens, mais que, excepté un certain nombre d’autres mots, évi- demment polynésiens, tous les autres, au contraire, diffè-
de la famille Dayak qu’elle fut « très-certainement souche de la race océanienne.
(1) Tome I, p. 19.
(2) De Rienzi regardait les habitants de Vanikoro comme des Endamènes ou Australiens.
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fent complètement de ceux de la Polynésie, et ne sont que des mots malais ou javanais. Ainsi, à part les mots suivants de la numération à .Mindanao, d’après Forrest : isa un ; daaa , deux; te lu, trois ; «pat, quatre ; lima , cinq ; anom, six ; petie, sept ; walu , huit ; sean, neuf ; sampulu ou puru , dix, nous n’avons trouvé, sur 800 mots environ recueillis par lui dans cette île, à laquelle d’Urville attribuait la pro- venance des Micronésiens, que les quelques mots suivants se rapprochant du Polynésien : ka , à ; atte, foie ; alema , main ; walle, maison ; matta, œil ; ang'inn , vent ; ina , mère ; watu , pierre ; élong , nez ; wZo, tête (1).
Le fait que cite de Rienzi est néanmoins de la plus gran- de importance, puisqu’il établit, entre les Polynésiens et les Dayaks, une parfaite identité de langage pour un cer- tain nombre de mots. On comprend parfaitement après cela que, retrouvant, d’autre part, chez eux, tous les caractères physiques, les coutumes, etc., des Polynésiens, il en ait con- clu que leDaya était la langue mère de la langue polynésien- ne : il est vrai que, pour les mêmes raisons, il eût pu tout aussi bien conclure le contraire.
Nous avons déjà traité suffisamment ce sujet et nous avons montré que ces ressemblances n’existent pas seulement pour les Dayaks, mais qu’on les a observées aussi chez les Battaks, les Bouguis, les Alfourous, et même chez lés Ja- vanais et les Malais. Il n’est donc pas nécessaire de nous y arrêter davantage.
« En admettant, disait de Rienzi (2), que le foyer primitif des Polynésiens a été dans l’île de Bornéo et chez les Daya, et particulièrement les Daya-Idaans qui habitent le Nord de cette grande terre, la grande difficulté d’origine disparaît : la langue et les peuples polynésiens, ainsi que la langue et les peuples de l’Océanie occidentale et australe, seraient venus de ce point central. Déjà j’ai considéré les Dayers et les Ygolotes de Bornéo comme leurs sources. Ainsi, ajou- tait-il, une langue et un grand peuple océanien se seraient
(1) Yoy. les tableaux linguistiques placés à la fin du chapitre.
(2) Oavr. cite, t. T, p. 70.
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répandus de Bornéo à Madagascar, c’est-à-dire à 1400 lieues à l’Ouest, et de Bornéo à Waïhu ou Pâques, 2520 lieues à l’Est ; enfin de Formoseet d’Hawaii au Nord, jusqu’à l’extré- mité de la Nouvelle - Zélande au Sud, environ 1800 lieues. »
Ce qui ne l’a pas empêché de dire ailleurs, et nous croyons devoir citer encore ce passage pour montrer quelle confiance il faut accorder aux énonciations de Rienzi : « C’est à tort que les géographes et les philologues ont ré- pété que tous les peuples de race malaise parlent, depuis Madagascar jusqu’à Pâques des dialectes d’une seule et même langue, et que cette langue est le Malayou ; cette erreur, tant de fois répétée, n’en est pas moins une erreur. » C’est, comme on voit, la paraphrase écourtée de l’observation déjà présentée à ce sujet par Balbi, et qui est si vraie, comme nous aurons tant d’occasions de l’établir»
Du reste, tout en reconnaissant, dans la langue polyné- sienne, le système du Malayou dans sa plus grande sim- plicité, de Rienzi disait encore : « Cependant le Polynésien ressemble moins au Malayou qu’au Malakassou, et le Tonga ressemble plus au Tagal qu’au Malayou (1). » Ce qui prouve bien, dirons -nous ici en passant, qu’il n’avait qu’une connais- sance incomplète du Polynésien, puisque ce langage ne res- semble davantage au Malakassou que par sa numération, et que le Tonga ressemble plus au Maori qu’au Tagal, ainsi que nous l’avons déjà fait voir (2).
En résumé, de Rienzi ne voyait dans les Polynésiens que des émigrants delà Malaisie, et pour lui, la race polyné- sienne était la même que la race daya. Aussi l’a-t-il appe- lée race daya ou polynésienne.
1838. — Parmi les partisans de la théorie asiatique, il en est un surtout qui doit nous arrêter quelque temps, en rai-
X t
(1) Ce n’est point en effet le Malai seulement, comme on le croit généralement, qui a été retrouvé à Madagascar, dans la numéra- tion, mais bien le Polynésien ; aux Philippines ce n’est pas non plus le Malayou.
(2) Voir préface des vocabulaires Maori et Tahitien, traduits par nous, et encore inédits.
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son des faits et des raisonnements qu’il apporte à l’appui de l’origine malaise des Polynésiens, et de l’autorité qu’on lui accorde généralement. Cet écrivain est le missionnaire anglais John Williams, qui a résidé plus de dix-huit ans en Océanie, et qui a publié le récit des entreprises des mission- naires dans les îles de la mer du Sud (1).
J. Williams, comme presque tous ses prédécesseurs, n’admettait que deux races distinctes et d’origine différente, dans les îles du Pacifique. Il appelait l’une la race polyné- sienne nègre ou occidentale, et l’autre la race polynésienne orientale : celle-ci est, dit-il, de couleur de cuivre clair et a lamine malaise. Il trouvait que cette dernière était évi- demment d’origine asiatique par son caractère général, par sa contenance malaise, et, comme preuves surabon- dantes, il citait : l’affinité presque complète qu’il trouvait entre la caste de l’Inde et le tapu des îles de la mer du Sud ; la ressemblance des opinions et des procédés à l’égard des femmes, en Polynésie et au Bengale plus particulière- ment ; la pratique commune de ne pas manger certains aliments ; la conduite barbare des deux contrées pour les malades ; le sacrifice des veuves aux funérailles de leurs maris ; enfin, un grand nombre de jeux et d’usages (2).
Pour lui, tous ces rapprochements indiquaient clairement l’origine asiatique des Polynésiens ; mais c’était surtout la correspondance des langages qui, à l’entendre, appuyait le plus son opinion. C’est ainsi qu’il trouvait que beaucoup de mots étaient les mêmes dans tous les dialectes des îles de la mer du Sud, et qu’il citait à l’appui les quelques mots suivants, si connus et si peu nombreux, pris dans les dia- lectes rarotongan et malai :
Œil, mata , mata ; — mort, mate, mate ; — nourriture, manga , makann ; — oiseau, manu, manu et burong ; — uois- son, ika , ikann ; — eau, vaï, vaï et ayer-aer ; etc.
(1) A Narrative of missionnary enter pris es in the South Sea Islands , by John Williams. — ■ London, 1837.
(2) Nous avons précédemment établi le peu d’importance de la plupart de ces rapprochements.
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Il signalait particulièrement l’emploi que les Polynésiens font de la numération malaise, avec peu de différence, disait* il, quoiqu’il y en ait une plus grande qu’avec celles de toutes les autres tribus malaisiennes, comme on a pu s’en assurer par la comparaison que nous en avons faite. Enfin il trouvait que c’était la langue des indigènes de Samoa, dans laquelle le s et le l sont fréquemment employés, qui ressemblait le plus à la langue malaie. Il concluait que ces circonstances devaient faire regarder les Polyné- siens, couleur de cuivre, et les diverses tribus habitant l’archipel Indien, comme ayant la même origine.
Il ne disait d’ailleurs rien de bien satisfaisant sur la race qu’il appelait polynésienne-nègre; il se contentait d’expri- mer l’espérance que, lorsqu’on aurait obtenu quelque con- naissance du langage et des traditions de cette race, une partie de l’obscurité qui enveloppe son origine disparaî- trait. En attendant, il ne lui répugnait pas de la croire partie des îles asiatiques, en suivant la même route, et de la regarder comme ayant habité toutes les îles avant l’arri- vée des Malais-Polynésiens, qui l’auraient chassée de beau- coup de ces îles, mais non pas de toutes.
En somme, au sujet, de cette dernière race surtout, ce n'était que l’opinion de Forster, adoptée sans commentaire et sans la moindre preuve ; c’est pourquoi nous ne nous y arrêterons pas plus longtemps. Nous ajouterons seule- ment que ce fut au moment où il cherchait à répandre le Christianisme dans l’île Erromango, l’une des Nouvelles- Hébrides de Cook, et alors qu’il était à même de pouvoir observer lui-même la race mélanésienne, c’est-à-dire sa race polynésienne-nègre, que le malheureux missionnaire fut tué par les indigènes en 1839.
Yoici comment J. Williams réfutait les objections faites à son opinion de l’origine malaise des Polynésiens. Nous croyons utile de transcrire ici la traduction du texte de l’au- teur, à cause de son importance et malgré la longueur de cette citation (I).
(l) A Narrative, etc., p. 504, ch. XXIX.
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« Trois objections principales, disait-il, ont été faites à cette opinion et ont été considérées comme formidables : 1° La distance qui sépare la côte malaie de Tahiti ; 2° la permanence des vents alisés entre les Tropiques ; 3° l’inca- pacité des pirogues indigènes pour de longs voyages. Mai's je puis montrer que ces difficultés ont été exagérées.
« Examinons la première, c’est-à-dire la distance qui existe entre la côte malaie et Tahiti, les Sandwich et autres îles. '
« Cette distance est d’environ 100 degrés ou7C00 milles (1), et Ton pense qu’il est impossible à des sauvages d’avoir fait un pareil voyage avec leurs pirogues et leur connais- sance imparfaite de la navigation. Sans doute, s’il n’y avait pas d’îles sur la route, j’admettrais moi-même la force de cette objection, et je l’admets même si l’on a voulu dire qu’ils sont allés directement de la côte malaie aux îles les plus à l’Est. Mais, si nous pouvons démontrer qu’un pareil voyage s’est accompli à l’aide de très-courtes étapes, cette difficulté n’en sera plus une.... Supposons, par exemple, que les ancêtres des insulaires actuels sont partis de la côte malaie, et nous allons voir quelle aurait été leur route.
« En avançant de cinq degrés, ou 300 milles, ils auraient atteint Bornéo ; de là, traversant le détroit de Macassar, qui n’a que deux cents milles de largeur (2), ils seraient arrivés à Célèbes, île qui est à 8 degrés de la Nouvelle-Gui- née, mais ayant pour intermédiaires les grandes îles Belley
(1) Pour lui, tous les degrés étaient, paraît-il, de 24 lieues envi- ron ou 72 milles. Cependant plus loin il les fait de 20 lieues.
(2) Du cap Kanioungan ou Mangkalihat, sur Bornéo, à la côte ferme de Célèbes, la largeur n’est que de un degré et dix minutes. A ce point, près de la côte de Célèbes, se^ trouve le groupe des sept îles Pangalassian, dont la plus éloignée, appelée par les Hollandais Noordwachter (gardienne du Nord), n’est qu’à 55 minutes de dis- tance du cap Kanioungan. Le passage de Bornéo à Célèbes, et vice versa, q st donc des plus faciles, puis que ces deux terres ne sont, en cet endroit, distantes que d’une vingtaine de lieues. La partie méridionale du détroit de Macassar est, au contraire, assèz large. (Renseignements fournis par M. Meyners d’Estrey.)
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et Céram. La distance de 1a, Nouvelle-Guinée aux Hébrides est de 1200 milles ou 20 degrés ; mais les îles intermédiaires sont si nombreuses que le voyage aurait pu se faire à l’aide d’étapes courtes et commodes : cinq cents milles séparent les Nouvelles-Hébrides des Fiji, et, trois cents milles envi- ron plus loin, on trouve les îles des Amis. Par une autre étape de 500 milles, on est porté' aux îles des Navigateurs, et, entre ces deux derniers points, on rencontre trois autres groupes. Enfin, des îles des Navigateurs aux îles Hervey, la distance est d’environ 700 milles (230° Long. E.), et, de là au groupe de la Société, il y a environ 400 milles de plus, ou 130 lieues.
« Ainsi s’évanouit, je pense, chaque difficulté, car l’étape la plus longue, dans le voyage de Sumatra à Tahiti, serait celle des îles des. Navigateurs au groupe Hervey, environ 700 milles, et les habitants de Rarotonga disent que leur ancêtre Karika venait de là (1).
a Indiquons les deux points extrêmes : les îles Sandwich et la Nouvelle-Zélande. Les premières îles sont à environ 2500 milles au Nord de Tahiti ; mais, en partant des Mar- quises, le voyage serait facile, puisque la distance est moin- dre de 6 à 800 milles, et que les vents alisés pousseraient rapidement les voyageurs. Les traditions indigènes s’ac- cordent d’ailleurs avec cette hypothèse ; et l’une d’elles rapporte, qu’après la formation de l’île par la rupture d’un œuf, un immense oiseau avait déposé sur l’eau un homme et une femme, avec un porc, un chien et une paire de poules ; ils arrivèrent dans un canot qui venait des îles de la Société, et ce furent eux qui devinrent les ancêtres des habitants actuels. Dans une autre, il est dit qu’un cer- tain nombre de personnes vinrent de Tahiti, dans un canot, et que, s’apercevant que les îles Sandwich n’étaient habitées que par des dieux ou des esprits, elles se fixèrent à Oahu (2).
(1) On verra plus tard que cette assertion est très probablement inexacte, et que la tradition a été mal interprétée par M. Williams.
(2) Nous aurons plus tard à revenir sur ces traditions des Sand- wich, que nous chercherons alors à expliquer.
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De pareilles traditions, en l’absence de preuves évidentes du contraire, doivent être admises pour confirmer la théorie que je soutiens.
a En partant de Tongatabou ou des Fiji, pour atteindre la Nouvelle-Zélande, il y aurait comparativement peu de dif- ficultés. La distance, en effet, est d’environ 1200 milles ; mais si le vent se met à souffler du N.-E., ce qui arrive fréquemment, le voyage peut être fait en peu de jours.
« Ainsi donc est détruite, je crois, la première objection faite à ma théorie. »
C’est avec raison, et nous le prouverons surabondam- ment plus tard, que J. Williams soutient que la distance n’aurait pas été un obstacle pour des émigrants de la Ma- laisie se rendant en Polynésie : non-seulement, comme il l’avance, les canots de cette époque étaient peut-être autre- ment grands que ceux rencontrés par les premiers naviga- teurs européens, — et pourtant ces canots l’étaient déjà suf- fisamment, — mais, à notre avis, les migrations auraient pu avoir lieu avec les pirogues que possèdent encore les Po- lynésiens pour leurs grands voyages, tant ils étaient bons marins et navigateurs entreprenants, surtout autrefois : c’est ce que prouvent toutes leurs traditions et les connaissances géographiques qu’elles constatent. De nombreux exemples, assez récents, montrent d’ailleurs que les pirogues actuel- les peuvent être entraînées à des distances considérables de leur point de départ. Nous aurons à y revenir longue- ment quand nous nous occuperons des migrations, et sur- tout des traditions qui tracent l’itinéraire des Polynésiens, depuis leur départ du pays d’origine.
Comme le dit J. Williams, les nombreuses îles jetées sur la route auraient pu leur servir d’étapes, et leur permet- tre d’atteindre ainsi, successivement, les îles les plus orien- tales de la Polynésie. Quand on jette les yeux sur la carte, on ne peut même avoir d’autre opinion que la sienne, car c’est bien par là que les émigrants auraient eu à passer, en partant de la Malaisie pour se rendre en Polynésie. Mais rien ne prouve, avons-nous déjà dit, et nous le ferons voir en temps opportun, que les îles intermédiaires,, qu’on regarde
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comme peuplées d’abord par la race noire» aient jamais reçu la visite d’une autre race» soit en passant, soit pour s’y fixer, car la langue de cette race noire ne présente quelque vestige de la langue polynésienne que dans les îles les plus proches de la Polynésie. Il est bien certain, d’un autre côté, que les émigrants n’auraient pu suivre exactement la route indiquée par J. Williams et franchir sans hésitation 500 ou 700 milles» s’ils n’avaient eu une connaissance an- térieure des îles qui se trouvaient à cette distance les unes des autres ; or il est difficile d’admettre une pareille con- naissance ; tout au plus pourrait-on supposer qu’ils y sont arrivés involontairement.
Mais toujours est-il, répéterons-nous, que s’il n’y avait eu d’autre obstacle que la distance, les Malais auraient cer- tainement pu se répandre dans toute la Polynésie.
« Je vais maintenant» dit J. Williams, examiner la deu- xième objection: L’existence des vents alisés.
« Cette objection est celle que beaucoup d’auteurs ont considérée comme un argument puissant contre l’origine asiatique des insulaires de la mer du Sud ; mais je ne puis y attacher tant d'importance.
« Il est certain que les vents alisés régnent générale- ment, et que les canots indigènes ne peuvent lutter contre eux ; mais après avoir observé, j’ai acquis la conviction que les vents n’ont pas une direction tellement uniforme qu’elle soit capable d’empêcher les Malais d’atteindre les divers groupes et les îles dans lesquels leurs descendants sont au- jourd’hui répandus.
« Tous les deux mois au moins» il y a, pendant quelques jours, des vents frais de l’Ouest, et il arrive en février ce que les indigènes appellent les jumeaux de l’Ouest» c’est-à- dire un vent d’ Ouest qui souffle pendant plusieurs jours de suite ; il fait alors le tour du compas et revient dans les 24 heures au même point. J’ai souvent vu qu’il continuait pen- dant huit à dix jours, et, une fois, je l’ai vu durer pendant plus de quinze : de sorte que la prétendue difficulté présen- tée par la persistance des vents d’Est est parfaitement ima- ginaire.
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a Ayant déjà dit que la plus longue étape, en allant de Sumatra à Tahiti, serait de 700 milles, j’ajouterai que j’ai, moi-même, dans mon premier voyage aux îles des Naviga- teurs,fait, en peu de jours, 1600 milles directement à l’Est.»
On a vu que l’existence de ces vents alisés a porté Queiros à supposer l’existence d’un continent méridional, pour expli- quer le peuplement des îles polynésiennes, peuplement qui, avec eux, lui paraissait impossible par l’Asie, et que son opi- nion a été partagée surtout par Claret de Fleurieu, de Cha- misso, et plus particulièrement encore par Forster, Moëren- hoüt et Dumont -d’Urville. On a vu aussi que c’est l’existence des mêmes vents qui a fait placer par Zuniga le berceau des Polynésiens en Amérique, tant ces vents étaient pour lui un obstacle insurmontable à la provenance asiatique ou seulement malaise des Polynésiens. Mais on a vu égale- ment que La Pérouse a été le premier à démontrer qu'ils n’é- taient pas un obstacle, puisqu’ils étaient remplacés, dans le cours de l’année, par des vents tout-à-fait contraires. L’ex- périence de J. Williams, vient donc corroborer l’assertion, si longtemps restée inconnue, du grand navigateur fran- çais. Quand nous parlerons des migrations et des vents avec lesquels elles se sont opérées, nous démontrerons par de nombreux exemples, fournis par les Kotzebüe, les Beechey, les Dillon, etc., que la direction des vents alisés ne s’opposait pas aux voyages de l’Ouest vers l’Est, puis- que ces exemples ne pouvaient être produits que par des vents soufflant de la partie de l’Ouest.
Du reste, disons-le de suite, on s’accorde à reconnaître que l’argument tiré de la direction des vents alisés, si sé- rieux alors qu’on ignorait le renversement des vents à certaines époques de l’année, n’a aujourd’hui aucune va- leur. C’est ce que savaient certainements tous les marins de l’Océan Pacifique, avant que Maury (1) et Kerhallet (2) n’en
(1) Maury, Géographie physique de la mer , et travaux résumés par M. Julien, officier de marine, sous ce titre : Courants et révo- lutions de V atmosphère de la mer , 1849.
(2) Considérations générales sur VOcéan Pacifique , par M. Cli. Philippe de Kerhallet, capitaine de vaisseau, 1856.
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eussent réuni les preuves scientifiques, car il n’est peut-être pas un navigateur de la Polynésie qui n’y ait éprouvé quel- que coup de vent du N. -O. au S. -O., ainsi que cela résulte du récit de leurs voyages (1). Si donc il n’y avait eu que cet obstacle, les Polynésiens auraient, en effet, fort bien pu franchir toutes les distances pour se rendre dans les îles qu’ils occupent (2).
Enfin J. Williams réfute en ces termes la troisième ob- jection faite à sa théorie :
« La troisième objection, tirée de la construction des canots indigènes, paraîtra sans doute aussi peu fondée que les autres, d’après les courtes considérations qui vont suivre.
« Dans l’histoire de Sumatra, de Marsden, différents faits sont rapportés qui prouvent que, longtemps avant la visite des Européens, les peuples de Sumatra étaient allés fonder, clans l’archipel de l’Est, des états maritimes puissants et éten- dus. En 1573, le roi d’Achian se montra avec une flotte qui couvrait, dit-on, le détroit de Malacca; il ordonna d’attaquer trois frégates portugaises qui étaient dans la rade pour pro- téger les navires de commercent l’attaque fut exécutée avec une telle décharge d’artillerie, que les navires portugais fu- rent détruits avec leurs équipages. En 1615, le même roi at- taqua de nouveau l’établissement avec une flotte de 500 voiles et de 6,000 hommes, etc. Dès lors, où trouver l’empê- chement à reconnaître qu'une population, si avancée dans l’art de la navigation, pouvait aisément faire des voyages dans tous les points de l’Océan Pacifique ?
« Un écrivain moderne nous apprend que la côte de la Nouvelle-Hollande était connue depuis bien longtemps par les Malais. Chaque année une flotte de pros, au nombre de 200, quitte Macassar pour y aller pêcher. Cette flotte part
(1) Yoy. Cook et Vancouver, édit, en 5 vol. trad. d’Henry, t. I, p. 107, 151.
(2) Consulter, à ce sujet, les voyages de Beechey, Dillon, et autres marins modernes, et particulièrement le 2e chapitre de l’ouvrage de M. de Quatrefages sur les Polynésiens , où il expose, avec son talent ordinaire, tous les témoignages favorables à la possi- bilité des migrations malaisiennes.
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en janvier, pendant la mousson d’Ouest, et va d’île en île jusqu’à ce qu’elle soit arrivée au N.-E. de Timor ; puis elle gouverne alors au S.-E. et S.S.E, ce qui la porte à lacôte de la Nouvelle-Hollande. De 15, le corps de la flotte fait route à l'Est, laissant çà et là une division de quinze à seize pros sous le commandement d’un rajali, dont le pros est le seul qui possède une boussole. Après avoir pêché le long de la côte, vers l’Est, jusqu’à la fin de la mousson d’Ouest, tous alors retournent. Chaque portion détachée de la flotte se met en route, vers la fin de mai, sans attendre les autres. On gouverne au N. -O. pour retourner, et cette route con- duit sur quelque point de Timor : une fois là, le chemin est facile à retrouver pour arriver à Macassar, où les trafi- quants chinois qui attendent, achètent les diverses cargai- sons.
« Cela dit, il est sans doute inutile de faire remarquer que les ancêtres des insulaires de la mer du Sud ne durent pas émigrer dans les chétifs canots que leurs descendants em- ploient aujourd’hui dans beaucoup d’endroits, mais bien dans des navires pareils à ceux dans lesquels ils étaient, quand ils attaquèrent et coulèrent à fond les frégates portugaises, et assaillirent l’établissement de Malacca. En outre, nous avons des preuves qu’anciennement les Tahitiens et les in- sulaires des îles de la Société avaient des canots bien supé- rieurs à ceux qu’ils emploient aujourd’hui, et avec lesquels ils accomplissaient des voyages extraordinaires. L’une de leurs traditions rapporte même que l’un de leurs ancêtres visita toutes les îles des Amis , et même Rotuma, qui est à 2,000 milles à l’Ouest de Tahiti, et qu’il apporta de cette île le fameux vieux siège appelé Reua.
« Je pense donc, après cela, que toute difficulté a disparu, et qu'on n’a pas besoin de recourir à la théorie mise en avant par quelques écrivains, et soutenue avec une certaine force par M. Ellis : que les insulaires polynésiens sont ve- nus de l’Amérique du Sud (1).
(1) Ellis, Polynesian researches , vol. I, p. 122, et Tour through Hawaii t p. 443.
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« J’aimerais plutôt dire en raison de la conformité physi- que, de la conformité de structure du langage, et des autres circonstances qui établissent l’identité des Polynésiens et des aborigènes de l’ Amérique (1), que ces derniers gagnèrent le continent à travers les îles du Pacifique. Mais ceci, bien qu’intéressant, est un sujet dans lequel je ne puis entrer. Je dirai seulement encore que je suis si bien convaincu de la possibilité d’accomplir le voyage de Sumatra à Tahiti, dans l’un des grands canots des naturels, que, s’il pouvait en ré- sulter quelque chose d’utile, je n’hésiterais pas d’entrepren- dre un pareil voyage. »
Quanta cette troisième objection, John Williams nous sem- ble la réfuter avec d’autant plus de raison, en apparence, qu’il finit par partager notre manière de voir, c’est-à-dire par admettre que les émigrants auraient pu se transporter jusqu’aux îles les plus orientales, même avec les canots qu’on a trouvés en leur prossession lors de la découverte, A plus forte raison ils auraient pu le faire à l’aide de canots beau- coup plus grands, tels que ceux trouvés autrefois en Poly- nésie, et que nous y avons encore vus lors de notre voyage avec V Astrolabe: ces embarcations, comme on verra, étaient plutôt de véritables petits navires, par le tonnage et le nom- bre des hommes composant leur équipage, que de simples bateaux, ainsi que pourrait le faire supposer cette appella- tion de canots, employée par les écrivains.
En somme, il résulte bien encore une fois de la réfutation, faite par John Williams de ces trois objections, que les Malais auraient certainement pu se transporter en Polyné- sie ; mais, comme il le dit lui-même, cela ne fait pas dispa- raître toute difficulté et n’explique pas, parculièrement, pourquoi les Polynésiens parlent un langage qui diffère fon- cièrement de celui des Malais ; pourquoi leurs usages, leurs coutumes, leurs croyances religieuses, les noms de leurs ani- maux, de leurs plantes alimentaires, etc., diffèrent également : toutes choses qui trouveront nécessairement leur explica- tion dans le cours de notre travail.
(1) Nous avons précédemment réfuté cette assertion.
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Certes, dirons-nous en terminant, personne plus que John Williams, par son long* séjour en Océanie, ses voyages dans les principaux archipels, ses études consciencieuses, n’était à même de traiter une pareille question; s’il ne Tapas résolue d’une manière tout-à-fait satisfaisante, cela a tenu, d’abord à ce qu'il lui manquait une foule de données qui n’ont été acquises que plus tard, et qu’il s’était trouvé réduit à ses propres observations, si importantes d’ailleurs ; puis, qu’on nous permette de le dire, à ce qu’il était missionnaire. Il est bien évident, en effet, qu’il ne pouvait chercher à soutenir, par écrit, que l’origine asiatique des Polynésiens.
1843. — On peut se demander s’il faut placer Dieffenbach, l’auteur d’un ouvrage intéressant sur la Nouvelle-Zélande (1), parmi les partisans d’une origine asiatique des Polyné- siens.:On a déjà vu précédemment qu’il a émis, comme d’Ur- ville et Ellis, les opinions les plus contradictoires; mais, de ses propres réflexions, il est peut-être permis de supposer qu’il doutait de la possibilité d’une pareille origine. Voici en effet ce qu’on lit dans son ouvrage (2) :
« La tradition que nous avons trouvée généralement ad- mise à la Nouvelle-Zélande : que les ancêtres des Nouveaux- Zélandais venaient de l’Est et non de l’Ouest, comme on l’as- sure pour appuyer la théorie de leur émigration d’Asie, soulève d’importantes remarques.
a La vraie race polynésienne est séparée de l’Asie par les nègTes austraux et les Malais, races qui, étant inférieures à la fois par la force physique et les capacités intellectuelles aux Polynésiens, ne peuvent être regardées comme les ayant chassés vers l’Est. Je n’ai nullement l’intention d’é- tablir une théorie nouvelle ; mais si nous nous laissons gui- der par la tradition, par le langage et par la distribution géographique des vrais Polynésiens, il est évident que, s’ils sont venus de la péninsule de Malacca, ou de Java, ou de Bornéo, la migration aurait eu lieu dans les temps tout-à- fait primitifs, et alors que la langue mère des Malais et des
(1) Travels in New-Zealand , etc., 2 vol. — London, 1843*
(2) T. II, cln 6, p. 98.
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Polynésiens n’avait pas éprouvé d’altération. Il est évident aussi qu’ils ne peuvent avoir cheminé graduellement à tra- vers la chaîne d’îles qui s’étend depuis Java jusqu’aux îles Viti, car s’ils l’eussent fait, on trouverait beaucoup de ces îles habitées par la race polynésienne, et non par la race des nègres austraux. »
Et Dieffenbach ajoute : (1) « D’un autre côté, la belle mine ordinaire, des Nouveaux-Zélandais, l’expression juive de leurs traits, la couleur très claire de leur peau, et toutes leurs coutumes, nous rappellent fortement cette civilisation asia- tico-africaine primitive, qui s’éleva à son plus haut degué sous les empires phénicien, tyrien et carthaginois, et at- testent que les Polynésiens ont des rapports plus intimes avec les nations qui ont l’Asie pour lieu d’origine, mais des- quelles ils sont séparés aujourd’hui par les tribus noires. Le baptême des naturels, les lois du Tapu , le cachet mono- théiste des croyances religieuses, tout, en un mot, nous rappelle fortement les nations asiatiques. »
On voit, par ces deux citations, qu’il n?étaît pas bien fixé lui-même sur le lieu d’origine des Polynésiens.
Après cela, inutile sans doute de dire que Dieffenbach n’admet que les deux grandes variétés de race, déjà tant de fois signalées: la noire, et celle qui est plus claire; mais, ce qu’il importe d’ajouter, afin de surprendre sa véritable opi- nion, c’est qu’il divise la race plus claire en trois groupes. Le premier, pour lui, se compose des vrais Polynésiens; il est caractérisé parles mythes de Maui, l’usagée religieux du Tapu, celui du Kawa, mais surtout par la ressemblance des dialectes. Le deuxième groupe occupe les îles au Nord et à l’Est des précédentes : les populations sont, dit-il, généra- lement plus noires, n’ont pas l’usage duKawa, qu’elles rem- placent par le Bétel , et possèdent des traditions distinctes ; leur langage a beaucoup de points de ressemblance, mais il forme plusieurs dialectes séparés, qui sont appelés Tagal, Bissaya, Kawi, Kingsmill, Gilbert, etc. Enfin le troisième
(1) Loc. cit., p. 99.
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groupe comprend les vrais Malais, et c’est à cette division qu’appartiennent, suivant lui, les Nouveaux-Zélandais.
Cette fois, il n’y a plus de doute à avoir. Pour Dieffenbach, les Nouveaux-Zélandais et les Malais avaient au moins une origine commune. C’est, comme nous avons dit, l’opinion de beaucoup de ses prédécesseurs, et en cela, Dieffenbach laisse voir qu’il n’en avait qu’une d’emprunt, puisqu’il se contente de l’exprimer sans l’appuyer d’aucunes considérations nou- velles.
Mais il n’est pas moins vrai que, parmi ses doutes, on voit figurer l’une des difficultés les plus fortes qu’on puisse op- poser à la provenance asiatique : l’absence de toute popu- lation polynésienne dans quelques-unes des îles occupées par la race des nègres austraux. Bien qu’elle ait été présen- tée déjà par Moërenhoüt et quelques autres, on ne peut qu’ê- tre frappé de cette remarque judicieuse. Cette absence est certainement l’une des difficultés qui s’opposeraient le plus à l’admission de migrations provenant de la Malaisie, s’il n’était pas impossible, par une foule d’autres raisons, que nous exposerons plus tard, qu’elles aient pu s’opérer de cette contrée.
Ajoutons que, tout en admettant l’origine commune des Malais et des Nouveaux-Zélandais, Dieffenbach était disposé à croire à une différence entre les langues malaie et polynésienne, car il dit, dans sa grammaire delà Nou- velle-Zélande (1) : « La langue malaise a été regardée comme la langue mère du Polynésien; mais quoiqu’elle soit la plus répandue, nous ne croyons pas pouvoir la re- garder comme la source de toutes les autres. Peut-être seu- lement le Malai est-il une langue sœur des autres dialectes polynésiens. » Et il ajoute, quelques pages plus loin (2) : « Le langage polynésien, dans sa construction et sa forma- tion, est beaucoup plus primitif que le Malai et les langues javano-tagales. »
(1) Ouvr. cité, t. II, p. 297.
(2) Ibid., p. 299.
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Nous avons déjà traité cette question quand nous avons comparé le Malai et le Polynésien entre eux (1).
1846. — Ici, par ordre de daté, se présente un auteur dont les travaux, dans ces dernières années, ont trop pesé sur les croyances des ethnologues modernes, pour que nous ne di- sions pas, au moins, pourquoi nous ne nous en occuperons que lorsque nous essaierons de préciser la situation vérita- ble du lieu d’origine des Polynésiens. Cet auteur est le savant américain Horatio Haie, le compagnon de Wilkes, dans son voyage en Polynésie et au pôle Sud. Haie place le bercean des Polynésiens dans Bourou, l’une des îles Moluques.
A l’entendre, rien de plus clair que la marche des émi- grants : il les fait partir en une colonne qui, après avoir remonté au Nord, pour doubler la Nouvelle -Guinée, redes- cend au Sud le long des îles Salomon, et se divise en deux branches, en approchant de la Polynésie. L’une de ces bran- ches s’arrête aux Fiji, déjà peuplées par une autre race, et l’autre atteint les îles Samoa, d’où elle envoie une portion d’elle-même aux Tunga. Après cela, sans tenir le moindre compte de la longueur d’un pareil voyage, ni de l’absence de tout indice du passage d’émigrants, venant de l’Ouest, dans les îles mélanésiennes, ni du silence des traditions, M. Haie, en s’appuyant seulement sur la linguistique, fait chas- ser par les indigènes la branche qui s’était arrêtée aux Fiji, et la fait se porter aux Tunga où elle soumet, à son tour, la portion de même race qui y était arrivée en venant des Samoa (2).
Nous espérons démontrer plus tard que rien, et pas même la linguistique, quoique ce soit sur elle que Haie s’ap- puie le plus, ne vient en aide à son opinion, qui n’est pas moins, il faut bien le reconnaître, la seule généralement admise aujourd’hui. Mais, c’est justement parce que nous ne pouvons pas aborder incidemment une opinion si auto-;
(1) Voy. 1er vol. p. 142, 154, 162, 403, etc.
(2) Horatio Haie. — United State" s exploring expédition nar- rative (1838*42) publié en 1844. — On Ethnography and Philology of the United State" s expédition under Ch. Wilkes, 1846.
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risée, que nous jugeons convenable d’en réserver l’examen pour le moment où nous aurons toutes les données préli- jminaires indispensables. Du reste nous allons pouvoir bientôt commencer cet examen, puisque M. de Quatrefa- I ges a adopté et soutenu l’opinion de Haie.
1853. «— Après M. Haie vient M. Gaussin, l’auteur d’un ou- I, vrage sur la langue polynésienne, qui a remporté le prix de linguistique en 1852 (1).
M. Gaussin est partisan, lui aussi, de l’origine asiatique des Polynésiens ; ce qui le prouve, ce sont les lignes sui- vantes de son ouvrage (2) : « Nous pensons, dit-il, comme la plupart de nos devanciers, que les migrations ont dû se faire de l’Ouest à l’Est. Cette direction étant contraire à celle des vents alisés, quelques auteurs regardent comme impossible que les Polynésiens aient réussi à remonter contre le vent et à gagner les îles de l’Est ; nous reconnais- sons que, avec les moyens qu’ils ont aujourd’hui, de sem- blables voyages ont dû être, en effet, très difficiles ; mais il suffit que sur cent expéditions une seule ait réussi. C’est ce qui a pu arriver lorsqu’une des pirogues doubles, montées par des marins habiles et entreprenants, aura profité des vents d’Ouest qui, dans l’océan Pacifique, soufflent quel- quefois avec persistance. »
Le changement des vents, à certaines époques, étant démontré, il n’y a point à s’arrêter à la difficulté de remon- ter contre les vents alisés.
M. Gaussin dit encore (3) : « La marche générale des mi- grations ayant eu lieu dans le sens de l’Ouest à l’Est, il est naturel de supposer que les îles Samoa ont elles-mêmes été peuplées par des colons venus de l’Ouest. Depuis longtemps déjà les ethnologues ont, en effet, rattaché les Polynésiens aux habitants de l’archipel de l’Asie : c’est ce que démon-
(1) Du dialecte de Tahiti , de celui des Marquises et en général de la race polynésienne , par P. L. J. B. Gaussin, ingénieur- hydrographe de la marine, in-8°. — - Paris, 1853.
(2) P. 272.
(3) P. 279.
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trent les rapports des langues parlées par les deux groupes de peuples. Il serait certainement prématuré, et probable- ment inexact, de faire dériver toutes ces langues d’une seule d’entre elles. Nous devons seulement les considérer comme appartenant à une même famille, divisée en plusieurs ra- meaux. D’ailleurs, avant toute comparaison générale, il faudrait étudier séparément chacun de ces rameaux. On arriverait par là à établir qu’il y a eu plusieurs migrations dans l’archipel d’Asie, et, sous plusieurs rapports, celle des Malais paraît s’être effectuée la dernière. Nous pouvons ajouter que nous avons été frappé de la ressemblance beau- coup plus grande du Polynésien avec les langues des envi- rons de Timor, qu’avec le Malai et le Tagal. Quelques-uns des points communs portent sur des mots qui, en Polynésien, sont composés de deux racines ; mais l’imperfection des vocabulaires que nous avons pu nous procurer nous inter- dit d’être plus explicite à cet égard. »
A quoi nous nous contenterons de répondre ici : il n’existe de grands rapports ni entre les langues de ces deux groupes, ni entre les caractères physiques de leurs habitants.
Nous ne pouvons toutefois nous dispenser de faire remar- quer, en passant, la ressemblance plus grande que M. Gaus- sin trouve entre le Polynésien et les langues des envi- rons de Timor, qu’entre le Polynésien et les langues ma- laie et tagale. Cette observation est peu favorable aux partisans de l’origine malaise pure, mais elle n’a pas la moindre importance quant au lieu d’origine réel des Poly- nésiens, puisque les dialectes parlés à Timor et dans les environs ne sont, presque certainement, que des dialectes mélanésiens, qui n’ont pu former la langue polynésienne, mais seulement la corrompre quand ils s’y sont mêlés, ce qui a été fort rare.
Nous montrerons plus loin que ce n’est pas le Polynésien qui offre quelque ressemblance avec les langues des envi- rons de Timor, mais bien le Fijien. Déjà, du reste, on a vu qu’il n’y a pas plus d’une soixantaine de mots malais dans le Polynésien, et qu’il y en a fort peu, s’il y en a, appar- tenant à la langue tagale. Les dernières lignes citées ne
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peuvent donc s’appliquer absolument qu’au langage des habitants des îles Fiji.
C’était, en somme, en s’appuyant sur les rapports qu’il trouvait exister entre les langues parlées en Polynésie et en Malaisie, que M. Gaussin se montrait disposé à accepter l’origine asiatique des Polynésiens, déjà admise par beau- coup d’ethnologues. Or nous ferons voir bientôt que ces rapports sont loin d’être aussi grands qu’on l’a cru.
A cette occasion, qu’on nous permette une observation.
Déjà, en 1865, dans un mémoire qui avait pour but d’éta- blir l’impossibilité d’une provenance malaise et de détermi- ner la véritable situation du lieu d’origine des Polynésiens, en réponse aux articles publiés dans la Revue des Deux- Mondes par M. de Quatrefages, nous nous appuyions non- seulement sur les caractères anthropologiques qui séparent les deux peuples, mais encore sur les traditions et même sur la linguistique qui, suivant nous, ne les sépare pas moins, contrairement à l’opinion généralement reçue. Ce mémoire fut adressé à la Société d’Anthropologie de Paris, qui en accusa réception dans la séance du 7 décembre, et ce fut justement M. Gaussin qu’on en nomma rapporteur. Il est évident que c’est l’opinion, déjà arrêtée chez lui, d’une origine primaire asiatique, qui lui a fait rejeter notre systè- me, — il n’eût pas pu l’accepter sans se déjuger, — et qui nous a valu la fin de non recevoir par laquelle il a répondu à nos arguments, dans son rapport lu seulement le 18 juil- let 1867. Il eût fallu, en effet, qu’il fournît les preuves contraires et qu’il soutînt de nouveau son opinion.
1853. — Nous devons signaler, en passant, un ouvrage publié, dans la même année que celui de M. Gaussin, par M. W. Earl, anglais qui avait résidé assez longtemps en Malaisie (1). Cet ouvrage doit d’autant mieux être cité que
(i) The Native races of the Indian Archipelago. by W. Earl. — London, 1853.
Nous ferons remarquer ici que le nom de cet écrivain a été à tort orthographié Earle. L’auteur des Native racestiest pas le voya- geur qui a publié, en un volume in-8°, ses voyages aventureux. Ce dernier, dont le nom s’écrivait Earle, était un artiste; nous lui avons entendu raconter à M. de Sainson, peintre de l’expédition de
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c’est à lui, depuis quelques années, que les ethnologues ont emprunté un certain nombre de passages pour étayer l'opinion que, non-seulement les Polynésiens ont une grande resssemblance avec certains habitants de la Malaisie, mais qu’ils en sont probablement lés descendants. Nous avons déjà montré que cette ressemblance est, en effet, fort grande, mais qu’elle ne suffit pas à prouver que ces habi- tants sont les ancêtres des Polynésiens, et qu’une foule de considérations semblent plutôt indiquer le contraire.
Devant d’ailleurs examiner bientôt l’opinion de M. de Quatrefages sur l’origine des Polynésiens, opinion que le
V Astrolabe, l’un des épisodes de’ sa vie aventureuse, qu’on peut lire, p. 45, 1er vol du Voyage pittoresque de d’Urville. Abandonné par son navire à Tristan d’Acunha, où déjà en 1798 s’était égaré le bo- taniste Dupetit-Thouars, il avait dû y passer 14 mois, avant de trou- ver une occasion d’en sortir.
Ce M. Earle est le même dont parle en termes si avantageux de Rienzi, ( Océanie , 3e vol., p. 231). : « Vrai type, dit-il, de ces hommes aux désirs ardents, au vouloir tout puissant, qui passent, inébran- lables, à travers une vie errante, semée d’aventures et de périls, pour arriver à leur but ». De Rienzi apprend que de Tristan il se rendit à la terre de Van-Diemen, puis à la Nouvelle-Galles du Sud, puis à la Nouvelle-Zélande. De retour à Sydney, il repartit pour visiter les îles Carolines, les Mariannes et les Philippines, Singa- pour, Poulo-Pinang, Madras, Pondichéry, et rentra en Angleterre pour repartir encore une fois sur le Beagle.
A en juger par les extraits de son séjour à la Nouvelle-Zélande, que donne de Rienzi, nous ferons l’aveu que nous sommes plutôt porté à croire à son exagération, ou à son goût pour les faits ex- ceptionnels, à son imagination en un mot, qu’à une observation vraie, exacte et surtout scientifique. (Voir Océanie pittoresque , t. III, p. 231 à 243.)
C’est lui, du reste, qui dit que les formes des Zélandais ont « tellement de perfection dans l’enfance, qu’ils pourraient poser pour Hercule enfant. Les hommes faits, ajoute-t-il, sont remar- quablement taillés et musclés. Les femmes présentent à l’œil les plus harmonieux contours, et tous ont un regard éloquent, de beaux cheveux soyeux et bouclés ; hommes et femmes ont enfin une telle supériorité intellectuelle, une telle soif d’apprendre, une énergie si infatigable et un amour si prononcé pour certains arts cultivés chez eux, qu’il est imnossible de les comparer aux Australiens. »
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savant français étaie particulièrement de plusieurs passages de Earl, nous croyons devoir nous abstenir de donner ici le texte de ces passages, qui seront mieux placés alors, et qui ne seraient, pour le moment, qu’une citation inutile.
1854. — Parmi ceux qui regardent les Polynésiens comme des descendants de Malais, nous devons citer encore le Dr Shortland (1).
Comme la plupart de ses devanciers, il les fait partir des îles asiatiques : Sumatra, Java, Célèbes, etc., en chassant devant eux les peuplades noires qui occupaient d’abord les îles se trouvant sur la route des Philippines. Il les envoie à la recherche des terres vers l’Est : ils peuplent d’abord les Carolines et les Ladrones, opinion qui n’était que celle de Forster, puis de là ils se rendent aux îles Sandwich. Yoici, en effet, ses paroles (2) :
« Il est probable que le voyage des émigrants vers la Polynésie proprement dite s’est surtout opéré par la route indirecte des îles Sandwich, parce qu’il eût été impossible à la race brune (polynésienne) de passer à l’Est, par la route plus directe de la Nouvelle-Guinée et de la chaîne des îles qui l’unissent à la Polynésie, sans rencontrer une race hos- tile qu’elle n’aurait pu vaincre que partiellement ; et, par- ce qu’ après avoir quitté les îles des Larrons, en suivant le Nord jusqu’à ce qu’ils tombassent dans les vents d’Ouest, les émigrants auraient atteint les Sandwich, et de là les Marquises ou les îles delà Société, tout aussi facilement que s’ils eussent suivi une route directe contre les vents alisés.»
Ainsi, c’est parce qu’il voyait un obstacle insurmontable dans l’existence des populations noires primitives, qu’il fai- sait suivre aux émigrants une voie indirecte. Mais, quand on sait que les vents changent à certaine époque de l’année, on ne voit vraiment pas de quelle nécessité aurait été le long détour qu’il fait faire, et qui n’était certainement
(1) Traditions and Superstitions of the New-Zealanders, with illustrations of their manners and customs, b y Edward Shortland. — London, 1854; 2e édit., 1850.
(2) Ch. II, p. 43.
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pas aussi facile, pour des canots sans boussole, qu’il le suppose ; on comprend très bien, au contraire, que les migra- tions, si elles eussent pu venir de la Malaisie, se seraient plutôt faites directement, comme le soutient, ainsi que nous allons le voir, un autre écrivain anglais, Thompson.
Inutile de dire ici que, pour soutenir son hypothèse, Shortland s’appuie surtout, lui aussi, sur l’identité de lan- gage qu’il dit exister (1) entre le Polynésien et le Malai ?
' Identité que nous avons démontrée être tout à fait nulle, à part quelques ressemblances grammaticales.
1855. — Nous devons citer également M. de Bovis, officier de marine qui, après avoir observé en même temps que nous l’Océanie, y est retourné une seconde fois, et a publié, dans la Revue coloniale, un travail intéressant, résumé de plus de dix ans de recherches, sur la Société Tahitienne (2).
M. de Bovis admet le peuplement des îles polynésiennes par voie de migrations venant de l’Ouest, à l’aide des vents d’Ouest, et il fait partir ces migrations de la Malaisie ; mais il ne s’appuie pas toujours,* il est vrai, sur des faits bien exacts, comme quelques extraits de son travail suffi- ront à le prouver.
« Malgré, dit-il, la première opinion qui s’est présentée aux navigateurs relativement à l’origine de ces peuples, et qui les faisait tout naturellement descendre de l’Est avec lés vents généraux, plaçant ainsi leur berceau dans l’Amérique du Sud, on arrivera, avec quelques réflexions, à adopter un avis contraire. En effet, quel est le marin qui voudra accepter que des pirogues, quelque perfectionnées qu’elles fussent sous les rapports nautiques, aient pu franchir des distances de cinq ou six cents lieues et plus, sans but, sans moyen de diriger leur route, autres que la course assez variable des vents généraux et la marche du soleil qui, selon les épo-
(1) a La preuve la plus convaincante, dit-il, de cette prove- nance asiatique, c’est l’analogie qui existe dans les langages qui sont construits d’après les mêmes principes grammaticaux, et qui offrent plusieurs points de contact sous d’autres rapports. » [Traditions et superstitions, p. 43.)
(2) Mémoire sur la Société Tahitienne, in Revue coloniale, muée 1855.
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LES POLYNÉSIENS.
ques de l’année, donnent des rumbs de vent assez distants l’un de l’autre ? Comment auraient-ils pu réunir assez de vivres dans ces pirogues, pour passer simplement quinze jours à la mer ? Et, à supposer que la force du vent les ait poussés au large et les ait à jamais éloignés de la côte, comment peut-on croire qu’une telle éventualité les ait surpris justement munis d’une quantité de vivres et d’eau suffisante, pour entreprendre un pareil voyage ?
« Mais il n’en a pas été ainsi : une connaissance plus exacte de ces mers a appris qu’à certaines époques de l’an- née, les